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Le point sur l’écriture inclusive

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L’Université de Genève (UNIGE) aura attendu autant de temps que l’Académie française avant d’intégrer des femmes en son sein, à savoir plus de 300 ans. En effet, en 2022, nous fêtons le 150e anniversaire de l’entrée des étudiantes à l’Université (1872-2022) [1]. Les Genevoises, à l’origine de la demande en signant une pétition sous la direction de Marie Goegg-Pouchoulin, n’ont pourtant pas encore accès aux études dès 1872. Dans les faits, seules des étudiantes étrangères y sont admises. Il faut attendre encore cinquante ans pour que les Genevoises puissent suivre l’enseignement secondaire qui donne accès à l’Université. Néanmoins, Lina Stern y devient la première professeure à l’UNIGE, où elle enseigne la chimie physiologique. Avec la venue des étudiantes étrangères, « en 1909, les femmes représent[ai]ent 43% de la population étudiante. […] Aujourd’hui, elles représentent 62% des étudiant-es et 30% des professeur.es » [2]. Cela n’empêche que, encore maintenant, l’UNIGE n’a connu aucune rectrice à sa tête [3]. 

Depuis quelques années, l’Université de Genève s’est engagée pour la transformation de la langue en adoptant les directives du langage inclusif et épicène en mars 2020, projet déjà évoqué depuis 2014. Aujourd’hui, plusieurs centaines de personnes sont formées à l’interne.

L’écriture inclusive cherche à réinstaurer davantage d’égalité au sein de la langue en visibilisant davantage les femmes. Ses partisanes et partisans proposent plusieurs moyens d’y arriver, comme réactiver l’accord de proximité et/ou de majorité (« Un homme et trois femmes sont parties »). Le Pr. Moeschler explique qu’ : « [En français médiéval], le nombre s’accordait avec le pronom le plus proche du verbe, et cela s’explique linguistiquement. […] Les règles d’accord sont toutefois variables à utiliser, on peut aussi supposer que c’est égal et appliquer ce qu’on veut. » Cela va de pair avec l’utilisation de manière indifférente du masculin ou du féminin pour un groupe de personnes. Il existe encore d’autres moyens : par exemple l’emploi du « iel / ielles » ou de mots-valises combinant les deux genres (« celleux »), le doublement des sujets (« les lecteurs et les lectrices »), l’épicénisation ou encore l’utilisation de point médian (« les acteur.ice.s »). Ce dernier peut aussi être remplacé par des tirets, des slashs ou des parenthèses.

Mais les individus en faveur de l’écriture inclusive se heurtent aux puristes, les défenseurs et défenseuses de la langue, qui condamnent les usages fautifs en avançant les arguments de l’étymologie, de la grammaire, ainsi que de la logique et de la beauté de la langue [4]. Ielles voient l’écriture inclusive comme une menace, de même que la simplification de l’orthographe. Le français est effectivement une langue très complexe, mais le locutorat a la connaissance implicite des règles grammaticales, ce qui permet de la parler. C’est la raison pour laquelle, en dépit de logique, nous écrivons les lettres muettes des mots en omettant de les prononcer à l’oral et utilisons la règle du masculin l’emportant sur le féminin. Le point médian est même déjà en vigueur : en voyant écrit « M. Fournier », nous lisons sans réfléchir « Monsieur Fournier ». Les tirets, eux, sont présents en particulier dans les mots composés sous le nom de traits d’union.

Les partisan.ne.s de l’écriture inclusive et les puristes ne parviennent pas à se mettre d’accord, bien que les premier.e.s réclament un retour aux règles en vigueur avant le XVIIe siècle. En réalité, une dimension – autre que purement linguistique – intervient : la dimension politique.

Eliane Viennot est professeuse émérite de littérature de la Renaissance et s’intéresse aux relations de pouvoir entre les sexes ; elle est également militante féministe depuis les années 1970, notamment en ce qui concerne la parité et l’institutionnalisation des études genres. A l’occasion de l’anniversaire de l’entrée des femmes à l’Université et dans le cadre du Festival Histoire et Cité, elle a donné une conférence intitulée La langue comme bastion masculin, dans laquelle elle explique : « Tout d’abord, la langue n’a pas besoin d’être féminisée, mais démasculinisée. Le français contient tout ce qu’il faut en matière de féminin. […] Ensuite, les soucis ne sont pas linguistiques, mais politiques. Il s’agit de changements récents, donc on peut y remédier facilement. » [5]

Affiche de la conférence « La langue comme bastion masculin ».

Elle explique que dans l’histoire du français, il y a eu deux phases de masculinisation de la langue : « La première masculinisation a eu lieu aux XIIIe et XIVe siècles sous l’influence des lettrés et des Universités qui venaient de se créer, dans lesquelles seuls les hommes chrétiens étaient autorisés à étudier. » La seconde phase concerne les décisions de l’Académie [6], « à la fin du XIXe siècle quand les femmes arrivent sur le terrain académique : les métiers qu’elles pourront exercer grâce à leurs diplômes devront être dits au masculin. […] Au milieu du XXe siècle, quand elles arrivent à la citoyenneté et à la haute administration, ainsi qu’à la politique, c’est la même chose : toutes leurs fonctions doivent être dites au masculin. » 

« Aujourd’hui, la langue retrouve peu à peu sa capacité égalitaire : il s’agit d’un mouvement spontané depuis que les femmes sont citoyennes. » De nombreuses écrivaines ont beaucoup travaillé sur cette problématique, puisqu’elles sont dans une des professions qui ont longtemps été réservées aux hommes. 

Mais concrètement, que peut-on faire aujourd’hui ? « Nommer les femmes au féminin. C’est basique et tout le monde sait faire. Il n’y a plus que professeuse qui doit revenir parmi nous, et on sait qu’il va revenir. Il n’y a que les gens qui résistent… pas la langue. » Selon la Pr. Viennot, le plus gros problème reste le masculin générique, « car nos esprits ont été formatés pour parler au masculin. » Cela a été prouvé : quand on parle au masculin, on pense au masculin, et cela dès le plus jeune âge : « Toutes les études vont dans le même sens : les enfants répondent de manière tout à fait différente si on propose une liste de professions au féminin et masculin. » En effet, si tout est au masculin, une fille ne se retrouve pas dans les métiers de soldat ou de docteur ; à l’inverse, un garçon verra d’un moins bon œil le métier de cuisinière ou de maîtresse d’école.

« Les discussions sur le féminin et le masculin ne sont pas nouvelles : elles ne viennent pas des féministes actuelles. »

E. Viennot

En ce qui concerne l’écriture inclusive, pour la Pr. Viennot, « il n’y a pas de quoi en faire un scandale ». Elle prend pour exemple ses propres livres pour montrer que le point médian est en réalité peu présent : dans Femmes et littérature, il y a 19 points médians pour 234 pages, soit un toutes les douze pages. « On bricole depuis trente, quarante ans en passant par le tiret, le slash et on a adopté le point médian. […] Mais souvenez-vous que les abréviations sont facultatives : on peut écrire les Suissesses et les Suisses plutôt que les Suisse.sse.s, comme on peut écrire M. ou Dr en toutes lettres. »

A l’issue de la conférence, la Pr. Viennot ne peut s’empêcher de rappeler un événement récent : « Il y a eu une énorme polémique en France ; il y a quelques mois, le monde s’est arrêté de tourner pendant quelques jours quand le pronom “iel” est entré dans le Robert… » C’était le 17 novembre 2021 et son entrée symbolise l’usage de plus en plus fréquent du langage et de l’écriture inclusives. Finalement, ne s’agit-il pas d’une évolution linguistique supplémentaire parmi d’autres ?

Voir aussi sur topolitique.ch

GAUDIN, Coline (2022). « Le pronom « iel » introduit dans Le Petit Robert : une avancée ou un retour en arrière pour la langue française ? » Topo. [En ligne] :

VONAESCH, Elise (2022). « Evolution de la langue : quelle place pour le féminin ? » Topo. [En ligne] :

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