Photo prise par Jimmy Liao

Si l’on a très vite applaudi l’accueil et les mesures prises par les différents États d’Europe s’agissant de l’accueil des réfugié.es Ukrainien.nes, on peut aussi très vite huer l’attitude différenciatrice adoptée par ces États à l’égard de ces mêmes réfugié.es. L’accueil de ces déplacé.es a suscité de nombreuses accusations de racisme, de favoritisme et de discrimination des pays Européens. Ces accusations peuvent être observées à plusieurs niveaux, que ce soit entre Ukrainien.nes eux.elles-mêmes ou bien entre réfugié.es Ukrainien.nes et réfugié.es d’autres régions, telles que le Moyen-Orient.

La différence de traitement aux frontières de différents pays fait sensation En Pologne par exemple, le racisme se fait bien ressentir. Les Ukrainien.ne.s de peau noire ou foncée ont attendu bien plus longtemps que ceux.elles de peau blanche ou claire pour passer la frontière. Certain.es ont aussi été forcé.es de marcher de très longues distances tandis que la prise en charge par des moyens de transport était assurée pour les Ukrainien.nes blanc.he.s [1]. Les personnes d’origine africaines, asiatiques et du Moyen-Orient ont rapporté avoir passé deux à trois jours aux frontières avec un manque de nourriture et d’aide dans un climat très hivernal [2]. Le 28 février 2022, le Président de l’Union Africaine, également Président de la République du Sénégal, Macky Sall, ainsi que le Président de la Commission de l’Union Africaine, Moussa Faki ont réagi aux témoignages racistes, violant le droit international par la déclaration qui suit :

« Les deux Présidents rappellent que toute personne a le droit de franchir les frontières internationales pendant un conflit et, à ce titre, devrait bénéficier des mêmes droits de traverser la frontière pour se mettre à l’abri du conflit en Ukraine, quelle que soit sa nationalité ou son identité raciale.

Les rapports selon lesquels les Africain[.e.]s sont l’objet d’un traitement différent inacceptable seraient choquants et racistes et violeraient le droit international. À cet égard, les Présidents exhortent tous les pays à respecter le droit international et à faire preuve de la même empathie et du même soutien envers toutes les personnes qui fuient la guerre, nonobstant leur identité raciale. » [3].

Le traitement raciste et discriminatoire à l’encontre des réfugié.es ukrainien.nes de peau noire ou foncée a également été dénoncé sur les réseaux sociaux avec des vidéos et témoignages très émouvants :

Tweet de CRUMP Ben, avocat en droit civil sur Twitter

De nombreux témoignages peuvent être trouvés sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter avec le hashtag #AfricansInUkraine, iels sont menacé.es, violenté.es, discriminé.es, pointé.es [1]. Néanmoins, parmi ces nombreux témoignages dénonciateurs, certains vont à l’encontre et nient la discrimination. Un exemple est celui de Joanna Tarnawska, ambassadrice de la Pologne au Nigéria qui déclare qu’en Pologne, aucun traitement différencié n’est effectué et que certain.es nigérian.nes ont en fait franchi la frontière polonaise [4]. Une déclaration criticable sous de nombreux angles. Certes, certain.es ont pu franchir la frontière avec la Pologne (ou autre pays pratiquant un filtrage), mais à quel prix ? À quelles conditions ? La traversée était-elle aussi pacifique que pour un.e ressortissant.e Ukrainien.ne de peau claire ? De plus, ce qui est dénoncé est la discrimination au passage à la frontière, pas seulement le refoulement à la frontière. C’est une chose de passer, ç’en est une autre d’avoir à supporter des conditions dégradantes pour la dignité pour pouvoir passer. [1].

Le ministre des affaires étrangères ukrainien Dmytro Kuleba a lui, au contraire, reconnu implicitement les mauvais traitements le 1er mars 2022 via un tweet disant que « les Africain[.e]s cherchant l’évacuation sont nos ami[.e]s et doivent bénéficier d’opportunités égales pour retourner dans leur pays en toute sécurité » [4] :

Tweet de KULEBA Dmytro, ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine sur Twitter, mars 2022

Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU (CERD) dénonce les discours haineux et racistes, ainsi que les violences que subissent certaines personnes voulant fuir l’Ukraine. Si le Comité félicite les mesures prises pour l’accueil des réfugié.es, il demande aussi à ce que chaque pays voisin prenne les mesures nécessaires pour « prévenir, combattre et sanctionner toutes les formes de discrimination raciale » [5].

Dans le même registre onusien, le chef de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), Filippo Grandi a dénoncé la triste réalité surplombant l’accueil des réfugié.es ukrainien.es. Il a déclaré, le 21 mars 2022 (journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale), qu’il fallait condamner tous les actes de tris et de sélection raciste aux frontières et traiter également chaque réfugié.e.

Contrairement à ce que peuvent nier certain.es officiel.les gouvernementaux.ales, il apparaît difficilement contestable le fait qu’il y ait de la discrimination au bord des frontières et qu’ainsi certains êtres humains se retrouvent avec peu, voire pas de dignité face à d’autres.

Le racisme n’est pas seulement présent au sein de la population ukrainienne elle-même, on voit en effet apparaître un deuxième degré de discrimination entre les réfugié.es ukrainien.nes et les réfugié.es de Syrie, d’Irak ou bien d’Afghanistan. Les pays d’accueil des réfugié.es n’ont certainement pas caché l’accueil plus que chaleureux dont les Ukrainien.nes ont bénéficié. À ce titre, on peut citer plusieurs exemples. Des commentaires choquants et discriminatoires de toutes parts ont été donnés, l’un d’eux étant le suivant, donné par un journaliste de BFMTV le 24 février 2022 :

« On ne parle pas là de Syrien[.ne]s qui fuient les bombardements du régime (…). On parle d’Européen[.ne]s qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, et qui essayent juste de sauver leur vie » [6].

D’autres commentaires mentionnent la façon dont les réfugié.es ukrainien.nes sont habillé.es, « i[e]ls ressemblent à n’importe quelle famille européenne à côté de laquelle vous pourriez vivre » [2], ou encore que l’Ukraine « ce n’est pas l’Iraq ou l’Afghanistan » c’est un « peuple civilisé » [2].

Ces Européen.nes valent-iels donc plus que les Syrien.nes ? Ces Syrien.nes ne ressemblent-iels donc pas aux Européen.nes ? Qu’ont les Européen.nes ont de plus ? Une belle voiture ? Des cheveux blonds et des yeux bleus ? Ces commentaires suggèrent la supériorité d’une nation de réfugié.es sur une autre, en l’occurrence de la supériorité des Ukrainien.nes par rapport aux millions d’autres réfugié.es qui ne sont pas assez bien vêtu.es ou n’ont pas d’assez belles voitures, qui ont le malheur de provenir de régions dites non-civilisées ou qui ne sont pas blanc.hes.

Jean-Louis Bourlanges, président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale (France) a déclaré que cette vague de réfugié.es ukrainien.nes sera bénéfique à l’Europe, plus précisément que nous sommes face à une « immigration de grande qualité, dont on pourra tirer profit » [7].

Si les mots d’un.e citoyen.ne ne font pas la même rage que ceux des officiel.les gouvernementaux.ales, ces mots ne doivent en aucun cas être ignorés et laissés pour lettre morte.Les réfugié.es, qu’iels soient d’Ukraine ou de Moyen-Orient suivent le même combat. Tous tentent de fuir les conditions de vie de leur  pays, de trouver un refuge, un accueil. Aucune différence de traitement ne peut et ne doit être acceptée, et il faut dénoncer cette discrimination. Les réfugié.es ukrainien.nes comme les réfugié.es moyen-orientaux.ales sont tous autant légitimes. [EV1] [EV2] L’Europe doit s’ouvrir à une plus grande générosité, à une générosité universelle [8].

Les évènements dramatiques qui se déroulent en Ukraine sont aussi l’occasion de démontrer l’oubli des autres réfugié.es, la mise à l’écart de ceux.elles-ci. Les pays d’Europe ont tous débloqué des milliers de logements pour accueillir les réfugié.es d’Ukraine, chose qui n’a pas été faite pour les réfugié.es d’autres régions, et alors même que ces différents pays ne s’occupent pas de leurs sans domiciles fixes. Les pays d’Europe ont accordé la gratuité de certains transports comme les trains, chose qui n’a pas été faite pour les réfugié.es d’autres régions, des logements gratuits ont été débloqués et accordés tandis que des milliers de nationaux.ales sont à la rue depuis des années [9].

On peut tout de même se poser la question de l’effet médiatique. Est-ce vraiment de la discrimination des États d’agir d’une telle manière ou est-ce parce que les évènements des régions lointaines ne sont pas autant médiatisés que le conflit Russo-Ukrainien ? Peut-on imaginer l’Europe agir de la même manière envers des réfugié.es syrien.nes si les médias parlaient autant des conflits qui les fonts fuir leur pays ? On peut blâmer les médias de rester silencieux face à certains drames, tout comme on peut blâmer la population d’être indifférente lorsque les médias en parlent. Il est néanmoins difficile de penser que c’est le manque de couverture médiatique qui cause cette discrimination et quand bien même ce serait le cas, la discrimination ne se justifie pas. De toute façon, comme les nombreux témoignages cités dans cet article l’ont dit, les réfugié.es du Moyen-Orient ne ressemblent pas assez aux européen.nes pour que les premier.es reçoivent un accueil semblable. L’attitude des États face à la médiatisation massive du conflit démontre en réalité encore plus ce que tous ces États veulent cacher : leur racisme. Dans cette volonté de bien se faire voir aux yeux du monde entier qui assiste au conflit, les États sont en réalités « obligés » d’adopter des mesures d’accueil, mesures d’accueil glorifiées et applaudies par tous.tes. L’Europe n’est pas ignorante, elle est bien consciente de ce qui se passe en dehors de ses frontières mais elle semble vouloir se réfugier à l’intérieur d’elle-même.

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Édito