« On nous prend pour des cons »1, s’insurge Yohann Diniz alors qu’il abandonne au 16ème kilomètre l’épreuve des 50 kilomètres marche au cours des Championnats du monde d’athlétisme qui se déroulent dans la ville de Doha, au Qatar. Si la compétition a lieu plus tard qu’habituellement (septembre et octobre au lieu d’août), les conditions climatiques automnales qataries sont loin d’être favorables selon le champion du monde, et il n’est pas le seul à le penser. En effet, dès la première épreuve de la compétition, ce sont vingt-huit des soixante-huit marathoniennes qui ont abandonné : un record2. Les nombreux renoncements et prises en charge médicales d’urgence sont dus à des températures ressenties jusqu’à 45 degrés et des taux d’humidité de 80%, et cela même en pleine nuit, période à laquelle ont été déplacées les épreuves afin d’éviter le soleil de plomb de Doha. Des rythmes décalés, une humidité favorisant les hyperthermies et les dérives cardiaques et, enfin, une chaleur affectant les performances des sportif-ves, voici le joli cocktail que subissent les athlètes « hors stade ».   

Les autres ? Ils bénéficient de conditions climatiques beaucoup plus clémentes grâce à la construction de stades entièrement climatisés destinés à ajuster les températures autour des 20 à 25 degrés (même si les contrastes permanents chaud-froid peuvent être incommodants). Néanmoins, cette pratique « on est à des années-lumière de ce qu’il faudrait compte tenu de l’urgence [écologique] »3 pour reprendre les mots de Bernard Amsalem, ancien Président de la Fédération française d’athlétisme. En effet, il est estimé qu’un stade climatisé consommerait autant d’électricité qu’une ville de près de 20 000 habitant-e-s. Cette hérésie climatique et énergétique n’empêche néanmoins pas Saud Abdul Ghani, l’ingénieur en charge du système de climatisation à Doha, d’entrevoir un futur glorieux pour sa technologie qui pourrait bientôt intéresser les Européen-ne-s « avec le changement climatique »4.

De surcroît, ces stades climatisés connaissent des taux de remplissage très bas. Effectivement, très peu de billets ont été vendus.  Malgré les bâches destinées à cacher les sièges vides, les très nombreux téléspectateur-rice-s ne peuvent ignorer les pans de tribunes complètement vides. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela : les horaires tardifs dus aux conditions climatiques ou encore le fait que le Qatar est un pays qui ne profite pas d’une forte culture d’athlétisme. Le décathlonien français Kevin Mayer s’est d’ailleurs exprimé à ce sujet : « Mon opinion ? Vous voulez rentrer là-dedans ? On voit tous que c’est une catastrophe, même si personne ne le dit. Il n’y a personne dans les tribunes »5. Afin de redorer l’image de la compétition, Doha a alors distribué des billets aux familles des travailleurs immigrés africains présents, ce qui a effectivement contribué à rehausser l’ambiance de certaines épreuves. Il s’agit bien de la même main-d’œuvre qui travaille sans relâche, dans des conditions inhumaines selon Amnesty International6, sur les chantiers afin de doter le Qatar d’infrastructures pour les grands événements sportifs qu’il accueillera prochainement.

C’en est à se demander comment, alors que ces conditions étaient à prévoir, Doha a obtenu l’organisation des Championnats du monde d’athlétisme 2019. Plusieurs médias européens tels The Guardian, Der Spiegel et Médiapart se sont penchés sur la question. Ils ont révélé des documents concernant un paiement de plusieurs millions de dollars effectué en 2011 par un fond d’investissement qatari à une société de Papa Massata Diack, le fils de l’ancien Président de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme déjà soupçonné plusieurs fois de corruption. Ainsi, une enquête a été ouverte afin de déterminer si ce versement a joué un rôle lors des votations pour l’obtention de l’organisation des mondiaux d’athlétisme7.

Faisons-nous face à une forme de Qatar bashing ou faut-il s’inquiéter pour le déroulement des prochaines compétitions, notamment pour l’organisation de la Coupe du Monde de football masculin, qui se déroulera justement au Qatar en 2022 ? Les avis divergent. Certains se réjouissent du développement du sport dans de nouvelles régions alors que d’autres, des élus français par exemple, appellent leur équipe nationale à ne pas se rendre au Qatar en 20228. Quoiqu’il en soit, tout cela interroge sur le développement du sport business,où la puissance économique et financière tend à primer sur la passion du sport et les performances.

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