Le Comité international de la Croix-Rouge (I), dont le siège se trouve à Genève, a joué un rôle non négligeable durant la Première Guerre mondiale (II), notamment par la création de l’Agence internationale des prisonniers de guerre. La Grande Guerre, comme toutes les guerres en général, a engendré des séparations douloureuses. L’Agence a donc été mise en place pour tenter de fournir des renseignements aux gens sans nouvelles de leurs proches.

Avant la guerre, le CICR est composé de seulement dix membres, tous bénévoles à l’exception de leur secrétaire Paul Des Gouttes. Ils ne pratiquent que peu d’interventions sur le terrain et leur organisation reste précaire. Lors de la quatrième conférence internationale, qui a lieu à Washington en 1912, Gustave Ador, le président du Comité, pousse les sociétés nationales de la Croix-Rouge à créer chacune une commission spéciale. Ces commissions seraient chargées, en temps de guerre, de transmettre au CICR les secours et les renseignements concernant les prisonniers. Environ un mois après le déclenchement de la guerre, le 15 août 1914, il envoie une circulaire aux sociétés nationales de la Croix-Rouge pour leur demander de lui indiquer la composition de leurs commissions spéciales et proposer la création d’un bureau central pour les prisonniers. Celui-ci sera officiel quelques jours plus tard. Cependant, il est important de noter qu’aucune loi internationale protégeant les prisonniers de guerre et les civils n’existe. En effet, la Convention de Genève de 1906 concerne l’amélioration du sort des blessés et des malades dans les armées de campagne et les deux Conférences de la Haye de 1899 et 1907 s’occupent du désarmement et de la prévention de la guerre.

Plusieurs questions semblent alors s’imposer, telles que : comment l’Agence internationale des prisonniers de guerre a-t-elle permis l’élargissement du mandat du Comité international de la Croix-Rouge et quels bénéfices ses accomplissements ont-ils eu pour le CICR ?

Dès son ouverture, l’AIPG est submergée de demandes d’informations par les familles, mais les membres sont loin de se douter de l’ampleur que cela est sur le point de prendre. Dans les premiers jours, l’un d’eux suppose « “ vous verrez que nous devrons être au moins seize ! ” […] et ses collègues de récrier que huit personnes pourraient toujours suffire. » (III) En effet, il y aura plus de trois mille collaborateurs tout au long de la guerre. De plus, retracer les déménagements de l’Agence, causés par son agrandissement permanent, permet de poser un regard différent sur les bâtiments que nous avons l’habitude de croiser à Genève : « Le local de la rue Athénée, trop exigu, était abandonné pour le palais Eynard, prêté par l’autorité municipale, et celui-ci à son tour, ne pouvant plus contenir tous les services, l’Agence prenait possession, le 12 octobre 1914, du musée Rath, l’ancien palais des Beaux-Arts de la ville de Genève. » (IV)

L’AIPG est dotée d’une organisation complexe et minutieuse ; elle est composée de plusieurs services et de nouvelles sections sont créées au fur et à mesure de l’entrée en guerre des pays belligérants. On trie les enveloppes en fonction du service qu’elles concernent, les dépouille, envoie un accusé de réception, les classe par catégories. « La lettre qui demande des renseignements rentre dans la catégorie la plus simple et la plus fréquente. » (V) Les dactylographes confectionnent une fiche pour chaque demande, avec les informations du recherché, ainsi que celles du demandeur. On tente alors de trouver des correspondances entre les différentes fiches. Il n’y en a pas moins de 5’000 créées par jour et toutes les indications proviennent de sources officielles, c’est-à-dire des autorités militaires, des Croix-Rouge nationales, des hôpitaux, etc. Or, cela ne signifie pas qu’elles soient parfaitement fiables. Durant l’ensemble de la guerre, environ six millions de fiches sont créées, concernant deux millions et demi de soldats. Une organisation importante a donc été nécessaire afin de créer une base de données efficace ; elle inspirera les méthodes de travail du CICR pour la suite. 

L’Agence s’occupe aussi de transmettre des lettres de prisonniers à leurs familles et inversement, tout en vérifiant qu’elles ne contiennent rien qui les empêcheraient de passer la censure. Ce sont les services postaux des pays neutres (de la Suisse, du Danemark, des Pays-Bas et de la Suède) qui prennent en charge la correspondance, les dons et les mandats transmis aux prisonniers.

En 1916, une Agence parallèle ouvre à Copenhague par la Croix-Rouge danoise et a pour but de prendre en charge les prisonniers de guerre sur le front germano-russe. Le gouvernement autrichien ouvre une autre agence à Vienne pour les prisonniers de guerre austro-hongrois. L’Agence de Genève ne se concentre donc plus que sur les prisonniers Allemands, Anglais, Belges et Français.

Lorsque la guerre prend fin en 1918, l’Agence poursuit ses activités pour le rapatriement des prisonniers des puissances centrales et des prisonniers en Russie. Elle ferme le 31 décembre 1919, après la signature des traités de paix. Finalement, durant l’entre-deux-guerres, un service spécialisé se met en place dans le but de traiter les enquêtes individuelles, le cas des disparus et pour fournir des attestations aux anciens prisonniers.

Il est important de mentionner une des innovations de l’AIPG : sa section concernant les civils. A son ouverture, l’Agence reçoit de nombreuses demandes concernant les civils et ne sait pas comment réagir : « […] rien dans les traités internationaux, ni dans l’organisation intérieure des états n’[a] été prévu pour un internement prolongé des civils. » (VI) De plus, le CICR ne peut pas compter sur les sociétés nationales pour protéger les civils, car de plus en plus d’entre elles sont sous l’influence militaire de leur gouvernement. Lorsque la section civile est créée en septembre 1914, elle fonctionne d’abord de manière indépendante à l’AIPG ; le CICR attend probablement l’approbation des gouvernements avant de l’intégrer officiellement à l’Agence, afin de ne pas offenser les belligérants. Les victimes civiles peuvent être classées en plusieurs catégories, les premières étant les étrangers qui se trouvent en pays ennemis lors de la déclaration de guerre. Le champ d’action de la section s’élargit au fur et à mesure de l’avancée de la guerre.

Les aboutissements de cette section civile sont tout d’abord les accords conclus entre les gouvernements pendant la guerre. Or, ceux-ci ne sont pas toujours respectés et prennent fin lors de l’armistice de 1918. Ensuite, le CICR cherche à programmer une conférence internationale pour redéfinir le rôle du Comité en temps de guerre et réfléchir à un projet de convention sur la protection des civils. Un tel projet est discuté lors des conférences internationales de la Croix-Rouge en 1921 et en 1923, mais il faudra attendre 1949, soit après la Seconde Guerre mondiale, pour qu’il soit réalisé.

Pour conclure, les actions de l’Agence internationale des prisonniers de guerre évoluent hors du cadre légal du droit international de l’époque et le CICR devient une force de proposition juridique. Les conséquences de l’Agence pour le Comité international de la Croix-Rouge sont donc, en plus de l’élargissement de son mandat, l’agrandissement du Comité et de ses moyens. La renommée du mouvement de la Croix-Rouge s’accroit également et les sociétés nationales se développent. Le prix Nobel de la Paix de 1917 octroyé à l’Agence, la Convention internationale de 1929 pour les prisonniers de guerre et celle de 1949 pour les civils sont des preuves de cela. Il est donc évident que l’AIPG joue un rôle important dans la Première Guerre mondiale, ainsi que dans l’histoire du CICR.


I. Le Comité international de la Croix-Rouge est aussi appelé CICR.

II. L’Agence internationale des prisonniers de guerre est aussi appelée AIPG.

III. Clouzot, H.-E, « Disparus et prisonniers : l’Agence internationale des prisonniers de guerre à Genève », in Mercure de France, Paris, 1916, p. 398.

IV. Clouzot, H.-E, « Disparus et prisonniers : l’Agence internationale des prisonniers de guerre à Genève », in Mercure de France, Paris, 1916, p. 398.

V. Clouzot, H.-E, « Disparus et prisonniers : l’Agence internationale des prisonniers de guerre à Genève », in Mercure de France, Paris, 1916, p. 401.

VI. « Coup d’œil général sur le travail de l’Agence internationale des prisonniers de guerre à Genève, pendant l’année 1917 », in Bulletin international des Sociétés de la Croix-Rouge, Cambridge University Press, 1918, Vol. 49, p. 45.

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