Qu’ont en commun une actrice qui dit la langue française machiste, un jeune entrepreneur qui souhaite lutter contre la désinformation, deux étudiantes qui présentent leur périple au Moyen-Orient et un poète qui interprète ses dernières compositions en langue des signes ? Au premier abord, rien. Mais en les plaçant sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices, en ajoutant un grand logo TEDxUniGeneva rouge et blanc et 600 têtes dans le public hochant au rythme de leurs mots, le tout semble bien ficelé. Le 12 octobre dernier, la formule magique TED « Ideas worth spreading » [i] a encore conquis le public universitaire genevois. Mais quelle est cette formule par laquelle l’organisation a réussi à s’imposer comme leader mondial de la diffusion d’idées ?

Petite histoire de TED

TED n’est pas un prénom. Il s’agit des initiales de Technologie, Environnement et Design. En 1984, l’américain Richard Saul Wurman [ii] remarque une convergence des trois disciplines et organise une première conférence en s’associant avec Harry Marks. A l’époque, l’entreprise a du mal à démarrer. Le public devra patienter six ans pour assister à une seconde conférence en 1990 [iii]. Dès 2000, Chris Anderson transforme le tout en organisation à but non-lucratif. Entre 2000 et 2006 apparaissent TEDGlobal [iv], et les fameux TED Talks. Ces derniers, disponibles sous forme de vidéos et de podcasts en ligne depuis 2006 ont déjà collectionné plus de 14 milliards de vues [v]. Et le dernier coup de maître de l’organisation ? La création en 2009 de TEDx, une branche qui permet à des indépendant-e-s d’organiser des conférences sous la bannière de l’organisation. Dix ans après ce changement radical de format, près de 31’000 conférences TEDx sont répertoriées sur la plateforme[vi].

In English please !

Pour organiser un TEDx, les indépendant-e-s motivé-e-s doivent demander une licence d’utilisation, qui leur est accordée à certaines conditions strictes [vii]. Notamment des conditions de format. Le temps de quelques heures de conférence, les visages défilent sur scène. Les speakers ont moins de 18 minutes pour captiver l’audience lors de leur talk. A grands coups de présentations style powerpoint et sans feuille de notes, les speakers se prêtent au jeu. Bon nombre d’entre eux y voient une opportunité de faire décoller leur carrière. En ligne d’ailleurs fleurissent les pages de conseils [viii] à qui se verrait attitrer le rôle de speaker le temps d’un talk.

Même en terres francophones, les termes speakers et talk ne sont pas traduits. Les intervenant-e-s ne font pas de discours. A défaut d’être monté-e-s sur scène, ils ne sont pas mis sur un piédestal. Alors pas d’emploi de termes en français, qui nuanceraient toute la conférence d’une teinte trop officielle peut être ? Après tout, les intervenant-e-s ne sont-ils pas des individus comme vous et moi ? Et nous même, ne pourrions-nous pas monter sur scène ?

Cette formule TED semble rappeler ce qu’identifiait déjà le sociologue Alain Ehrenberg en 1991 dans « Le culte de la performance » lorsqu’il enquête sur l’individualisation de la société. L’individu qui évolue dans cette dernière se doit de mener une véritable quête de soi-même et de chercher sa différence, sa voix unique [ix]. D’où l’intérêt de présentations TED concentrées sur le principe « une idée, une personne ».

Le rôle de la dépersonnalisation

TED semble jouer avec une contradiction permanente entre individualisation et dépersonnalisation. Dans « Parler en Public : le guide officiel de TED », Chris Anderson, curateur de l’organisation décrit un TED Talk ainsi [x] :

« Ensuite, c’est une étonnante réaction en chaîne : les 1 200 cerveaux derrière ces 1 200 visages, 1 200 individualités, ont un comportement étrange : ils deviennent synchrones. Un charme opère, comme si la femme leur avait jeté un sort. Ensemble, ils succombent, rient, pleurent. Et il se passe autre chose : des segments d’information codés dans les neurones de cette femme sont en quelque sorte copiés et transférés vers les cerveaux des 1 200 personnes du public… Un transfert irréversible et qui pourrait influencer, pour de longues années, leurs comportements à venir. »

Alors l’idéal de Chris Anderson est-il de former des milliards de personnes à recevoir l’information de la même manière comme ces 1 200 personnes qui hochent la tête en cœur, réagissent exactement de la même manière ? Sa narration presque dystopique dépersonnalise à la fois l’invitée qui fait son discours et toute l’audience. Maîtresse d’une idée unique, la speaker est réduite à son idée, quelle que soit la diversité de ses activités. Sur la page youtube de TEDx, les vidéos podcast des discours ne font d’ailleurs jamais mention des activités professionnelles des speakers. Et dans les conférences TED, l’audience n’a jamais la possibilité de s’exprimer en réagissant aux discours qu’on lui assène.

Vidéo de l’édition 2018

En comparant les conférences d’un pays ou d’une ville à l’autre, le format reste similaire. Le cadre visuel est simple. Un fond noir, une lumière vive sur la personne qui prend la parole, qui se trouve sur un petit tapis rouge, placé sur le côté de la scène. Au centre, le logo TEDx occupe toujours une place de choix.

Sur scène, les orateurs et oratrices doivent « faire de la bonne science » [xi]. Faire de la bonne science selon TED, c’est n’accorder le droit de présenter des résultats scientifiques qu’à des personnes qui ont un doctorat ou un diplôme universitaire bona fide ou travaillent pour une université et surtout, présenter des résultats qui vont dans le sens de la littérature scientifique actuelle. La directive de TED relative au contenu des TEDx donne d’ailleurs des exemples de sujets « à éviter » : les moyens de guérison tels que le reiki, les champs énergétiques, les médecines alternatives ou la lithothérapie ; les nouveaux courants spirituels tels que le new age ou les théories de Gaïa ; l’archéoastronomie.Les intervenant-e-s ne doivent pas vendre un produit à l’audience, faire du prosélytisme religieux, promouvoir des idées politiques ou toucher à des sujets qui divisent.

Alors oui, les discours fleurissent, sont traduits en plus de 116 langues, atteignent les 14 milliards de vues. Mais les voix de toutes ces personnes qui font le pas vers les scènes TED ne sont-elles pas formatées ? Au fond, la formule TED ne fait-elle pas primer « le speech pour le speech » ? Si c’est le cas, alors bienvenue dans l’ère du sophisme 2.0.

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Édito