Cette semaine je n’avais pas d’inspiration pour écrire cette chronique. La fin du semestre approche et comme tout un chacun, la perspective des examens transforme de plus en plus l’idée de passer des fêtes tranquilles en illusion. Il m’arrive donc de rester tard à l’université tout en consommant une quantité pantagruélique de café provoquant spasmes  et tremblements. Conséquence logique d’une ingurgitation importante de liquide, j’ai eu tout le loisir de visiter nos différentes toilettes. Certains endroits de l’université semblent ne pas être assujettis aux lois courantes du quotidien. Pourtant, si ces lieux échappent sans aucun doute aux lois du design et de la fraicheur printanière, les toilettes sont bien des lieux de pouvoir, avec leurs règles et leurs codes. D’abord les différents protocoles pour entrer et sortir. Ensuite, chez les hommes, la fameuse règle « d’un urinoir sur deux ». Et puis il y a les graffitis. N’avez-vous jamais remarqué tous ces tags sur les portes (encore un coup des frontaliers) ? Évidemment. Mais vous êtes-vous seulement déjà interrogés : pourquoi des gens écrivent-ils et dessinent-ils afin de nous susciter surprise, dégoût ou rire ?

Je n’ai pas vraiment d’explication, néanmoins, en voyant ces graffitis, je ne peux pas m’empêcher d’y voir une sorte d’application de la Political Opportunity Structure theory (POS), parfois utilisée en science politique pour expliquer la formation des mouvements sociaux. Cette approche permettrait d’expliquer la formation des mouvements sociaux par les structures d’opportunités fournies par l’État : certains d’entre eux se créeraient lorsque les voix institutionnelles pour exprimer les revendications défendues n’existent pas ou ne sont pas assez efficaces (Tilly, 1978). Du coup, pour vous prouver le rapport entre cette théorie et les toilettes de l’uni, j’ai parcouru tel un fou les trois toilettes du niveau 0 et -1 d’Uni Mail, en prenant des dizaines de clichés des graffitis. Si vous avez croisé durant la semaine dernière un gars qui paraissait louche avec son téléphone, ce n’était pas un pervers mais juste moi.

Passons en revue quelques-un des graffitis. On retrouve évidemment les classiques : les appels à la révolution, les appels à la contre-révolution, le fameux « communiste ! » ou le moins fameux « écopolitique » ou encore  un « stupides moutons d’UDC » avec un pendu dessiné à côté (argument qui a du convaincre de nombreux étudiants UDC de quitter le parti). Certains messages sont assez touchants : « Vivre simplement pour permettre à d’autres de simplement vivre. » On peut aussi trouver des messages antisionistes, voire antisémites (une croix gammée est mise en face de l’étoile de David). D’autres messages m’ont étonné : je ne pensais pas trouver des grilles de rendez-vous pour des rencontres entre hommes dans les toilettes. Mieux que Meetic, les murs des toilettes offrent un service gratuit pour des rencontres « locales et insolites » … D’ailleurs, j’en profite pour donner écho à une de ces annonces : quelqu’un cherche des pieds moites à lécher dans les toilettes du sous-sol.

Bref, sur la cinquantaine de graffitis passés en revue, la plupart peuvent être regroupés en quatre catégories : les messages antisionistes, les messages à connotations sexuelles et homosexuelles, les citations et enfin les slogans politiques. La POS postule que les requêtes qui ne trouvent pas leur place pour s’exprimer publiquement à travers les voies institutionnelles classiques trouvent des moyens non institutionnels pour être partagées (Tilly, 1978). Or, la plupart des messages répertoriés semblent être en accord avec ce point de vue. L’antisionisme et le sexe avec des inconnus entrent parfaitement avec la catégorie des messages « politiquement incorrects ». Les messages politiques alternatifs aux grands partis politiques peuvent, d’une certaine façon, aussi être vus comme des messages déviants (qui ne se moque pas du côté faucille-et-marteau de la CUAE). La dernière catégorie, celle des citations, pose problème car elle ne porte pas toujours un discours socialement perçu comme marginal. Même si pas tout le monde ne récite du Foucault, les personnes qui le font ne sont pas mal vues, au pire elles sont accusées de “hipsterisme” de niveau intermédiaire. Même si cette catégorie des graffitis ne représente qu’une minorité, comment peut-on les expliquer ? Je ne vois qu’une réponse possible : les latrines sont non seulement politiques mais également très poétiques.

Quelques photos

 

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Édito