La République Fédérale de Bosnie-Herzégovine : un fragile état multi-ethnique

En 1992, alors que la Serbie entend mettre en forme une « troisième Yougoslavie », la Bosnie proclame son indépendance après consultation de sa population par référendum. En réaction, l’armée serbe, accompagnée de groupes paramilitaires, envahit la Bosnie et entreprend une politique de « nettoyage ethnique », visant à l’expulsion des populations non-serbes du territoire [1]. Le conflit, qui dura trois ans, a profondément marqué les mémoires nationales. Avec plus de cent milles pertes humaines et deux à trois millions de personnes déplacées [2], la guerre de Bosnie reste un traumatisme profondément ancré dans les mémoires des populations qui en ont subi les conséquences. Le 14 décembre 1995, à Paris, sont finalement signés les accords de Dayton, mettant un terme à ce conflit destructeur en Bosnie-Herzégovine. Ils mettent en œuvre une logique de regroupement ethnique et consacrent la division de l’État bosniaque en deux entités distinctes : l’entité serbe, la République de Srpska (RS), et la Fédération de Bosnie-Herzégovine, ou fédération « croato-musulmane ». Les accords fixent également une nouvelle Constitution pour la Bosnie-Herzégovine, et organisent une répartition des compétences entre les institutions « centrales » et les institutions propres à chaque entité. Par ailleurs, le territoire bosnien se voit placé dans sa totalité sous le protectorat des Nations Unies. Un bureau international ad-hoc, l’OHR (Office of the High Representative) supervise ainsi le bon fonctionnement des institutions centrales et s’assure du maintien de la paix dans le pays [1]. 

La délicate question des frontières en Bosnie 

L’hypothèse d’une réorganisation des frontières, et la résurgence des conflits qu’une telle réorganisation risquerait d’engendrer, est un spectre qui n’a jamais cessé de planer sur la vie politique des Balkans. Malgré le règlement du conflit par les accords de Dayton, les contentieux frontaliers sont encore nombreux dans la tristement célèbre « poudrière des Balkans ». Dans une interview accordée à Libération, Aline Cateux, chercheuse en anthropologie sociale basée à Sarajevo, souligne ainsi que « les accords de Dayton n’ont jamais eu d’autre mérite que d’arrêter le conflit. Dès 1997-1998, ces accords ont commencé à être contestés et remis en question par plein d’acteurs différents. L’idée d’un partage sur une base globalement ethnique ne marche pas et cela ne peut être un bon système pour faire fonctionner le pays et les institutions » [3]. Au mois d’avril dernier, la question d’un découpage de la Bosnie-Herzégovine avait déjà été soulevée par le scandale du non-paper. Attribué au gouvernement slovène, bien que celui-ci ait démenti en bloc, ce projet prévoyait entre autres un démembrement de la Bosnie-Herzégovine et sa répartition entre une « Grande Serbie » et une « Grande Croatie » [4]. Si des doutes subsistent sur l’existence véritable de ce document, la rumeur d’un tel projet, largement véhiculée par les médias, a suscité de vives réactions de part et d’autre. De nombreuses personnalités politiques bosniaques ont accusé le premier ministre slovène de renforcer les positions séparatistes qui minent aujourd’hui le territoire. En effet, tandis que le président de la RS, Milorad Dodik, porte un véritable projet de sécession, son homologue croate Dragan Covic entend de son côté œuvrer à la réunion des Croates du pays dans une troisième entité entièrement distincte [5].

Sécession serbe et résurgence des tensions

Dans un climat de paix relative entretenu par l’immobilisme depuis deux décennies, les projets sécessionnistes du président de la République Srpska font craindre à la communauté internationale un retour aux conflits ethniques. En réalité, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que Dodik évoque la possibilité d’une indépendance de la RS. C’est même une thématique récurrente dans ses prises de positions. Ses récentes déclarations marquent toutefois un précédent : c’est la première fois que les accords de Dayton sont remis en question en tant que tels par un des membres de la présidence tripartite [6]. Le rôle de l’OHR en particulier, qui peut imposer ses décisions législatives et destituer certain.es fonctionnaires, est perçu par les Serbes de Bosnie comme une ingérence dans leurs affaires nationales. Les projets des Nations Unies visant à rapprocher les deux entités en accordant davantage de prérogatives aux institutions centrales, notamment en termes de défense et de justice, entrent en contradiction avec les volontés nationalistes qui réclament une indépendance accrue dans ces mêmes domaines [6]. Le point qui semble néanmoins le plus inquiétant pour la sécurité du pays est le projet de formation d’une armée propre à la Srpska, en remplacement de la force militaire nationale commune. Pour manifester sa détermination, Milorad Dodik a même déclaré que si l’armée bosnienne refusait de se retirer du territoire serbe, il n’hésiterait pas à employer la force [5]. L’allemand Christian Schmidt, Haut-Représentant depuis le mois d’août 2021, a immédiatement lancé une alerte à la communauté internationale sur ce qu’il qualifie d’une « très réelle » menace de guerre, soulignant par ailleurs qu’une telle situation nécessiterait un renforcement considérable des forces du maintien de la paix sur le territoire [7].

Une opinion publique désemparée face aux discours ethno-nationalistes

Face aux discours provocateurs de ses dirigeants, l’opinion publique bosnienne commence à se lasser de l’agitation permanente des tensions et cherche à exprimer son mécontentement. Plusieurs manifestations pacifistes ont ainsi eu lieu ces dernières semaines à Sarajevo [8]. Si la crainte d’un retour à la guerre est réelle, il s’agit néanmoins d’une perspective peu réaliste. Pour la majorité des habitant.es, les discours sécessionnistes des dirigeants visent en réalité à dissimuler les nombreux problèmes que rencontre le pays : un système de santé dévasté, une hausse drastique des prix des carburants, des problèmes liés à la pollution de l’air, etc. Si le pays est dans l’impasse depuis des années, épuisé par ces querelles intestines, c’est aussi parce que l’agitation permanente permet aux dirigeants des partis ethno-nationalistes de se maintenir au pouvoir. Ce n’est pas un hasard si l’amplification du discours sécessionniste de Milorad Dodik intervient après l’échec électoral de sa formation politique aux dernières élections municipales [9], et dans la perspective des élections générales qui se tiendront l’année prochaine. Dans les mois à venir, la communauté internationale va jouer un rôle décisif dans l’évolution de la situation politique en Bosnie. Alors que l’Union Européenne semble impuissante, les États-Unis ont envoyé un émissaire à Sarajevo pour dialoguer avec les différents leaders nationaux et amorcer une détente [10]. De son côté, la Russie, alliée traditionnelle de la Serbie et soutien de la RS, pourrait saisir l’occasion pour étendre son influence aux portes de l’Europe. 

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