Contexte

Le 10 octobre dernier au matin, les rues de Bagdad étaient désertes et les commerces fermés. Les forces de sécurité ont quadrillé la ville pour prévenir la menace terroriste. Pour cause, la tenue des 5ème élections législatives d’Irak depuis l’invasion américaine de 2003, qui ont lieu dans un climat de défiance, de peur, et de désillusion. 

Ce scrutin s’inscrit dans une histoire récente de discrédit de l’État et de ses institutions. Depuis sa mise en place en 2005, le système électif peine à fédérer la population irakienne. Après deux décennies de règne du clan sunnite de Saddam Hussein, une grande partie de la population sunnite n’entend pas reconnaître un scrutin qui la déclassera inévitablement, et boycotte ainsi largement les élections de janvier 2005 [1]. Ce faisant, elle s’interdit de prendre part à l’édification d’un appareil d’État qui finira par la marginaliser [2] puis l’humilier sous le mandat du premier ministre chiite N. al-Maliki [3]. La spirale de violence dans laquelle entre alors le pays le divise sur des lignes de fracture communautaires. Elle trouvera son apogée dans la guerre contre Daesh, entre 2014 et 2017. L’armée irakienne, incapable d’endiguer la progression de l’organisation terroriste, sera secourue par des milices supplétives [4], pour beaucoup inféodées à l’Iran [5]. De ce tournant milicien du conflit émergeront les chefs de milices qui constituent le tronc du personnel politique irakien actuel. 

Revendications politiques, contraintes structurelles

La corruption, matrice de l’incurie 

La corruption, l’inefficacité de l’État et les ingérences étrangères apparaissent comme les enjeux majeurs de l’élection. Sorti exsangue de sa guerre contre Daesh, le régime n’a pas su établir des institutions étatiques solides et se construire une légitimité populaire. Le fragile state index – indice s’appuyant sur des critères de légitimité du pouvoir, de capacité à fournir des services publics et d’aptitude à sécuriser le territoire – classe l’Irak parmi les États les plus fragiles de la planète [6]. Si le pays s’éloigne laborieusement de la tête de ce classement (voir graphique 1.), il demeure néanmoins parmi les États dont la perception de corruption est la plus marquée au sein de la population, selon l’ONG Transparency internationale [7]. Lorsqu’éclatent des manifestations historiques dans toutes les grandes villes d’Irak en 2019, la corruption est en effet rapidement identifiée comme la cause principale de l’incurie irakienne. Pour F. Alani, journaliste irakien, les manifestant.e.s dénoncent alors « les problèmes endémiques [de l’Irak] : corruption, clientélisme, chômage, violence armée, système politique à bout de souffle » [8]. Parallèlement, les revenus de l’État bénéficient des prix élevés du pétrole mais la corruption sape la redistribution des richesses.  Ainsi, au début de l’année 2019, « une commission du parlement affirmait que, en seize ans, [la corruption] avait englouti 200 milliards de dollars, soit le double du PIB »[8]. Cette corruption est perçue comme la matrice de la mauvaise gouvernance. 

Evolution de l’index de fragilité de l’Etat proposé par le Fund for Peace. Libye en rouge, Egypte en bleu, Syrie en brun, Irak en rose, Yémen en gris. Une valeur élevée témoigne de la fragilité économique, sociale et sécuritaire de l’Etat en question.

Enjeux sécuritaires, économiques et boycott

Si la lutte contre la corruption d’État a structuré le débat précédant les élections, nombre d’Irakien.ne.s aspirent avant tout à une amélioration tangible de leur situation économique et sécuritaire. À Bagdad, notre correspondante interroge Tarek [9], un Irakien de 45 ans qui travaille dans l’humanitaire. Bien qu’il ait voté, il ne se fait que peu d’illusions sur l’avenir politique du pays. Pour lui, « les Irakien.ne.s n’attendent pas grand-chose du futur et les résultats ne changeront rien. Il faut améliorer la sécurité et l’économie. Mais les grands puits [de pétrole] sont tenus par des accords spéciaux entre les partis, qui peuvent se partager les revenus. Dernièrement, ça n’a pas changé. » [10]. Cette incapacité perçue de l’élection à rebattre les cartes du jeux politique irakien est renforcée par des stratégies d’intimidation violentes visant les promoteurs d’alternatives politiques. Ainsi, de nombreux.ses candidat.e.s partisan.e.s du renouveau démocratique ont été menacé.e.s et sommé.e.s de retirer leurs candidatures [11]. La désillusion qui en résulte semble être partagée par une partie importante de la population, notamment dans les grandes villes, où se sont tenues des manifestations qui avaient appelé au boycott du scrutin [12]. Le parti communiste irakien et d’autres partis proches des manifestations anti-corruption ont eux aussi appelé au boycott des élections. 

Résultats

Face à cet appel au boycott, la participation n’a pas dépassé les 43% [13]. Boudé, le scrutin n’offrira pas aux formations victorieuses la légitimité démocratique qu’elles auraient pu en espérer. Les résultats sont néanmoins célébrés par Moqtada al-Sadr et sa formation, le mouvement sadriste, qui apparaissent comme les grands gagnants des élections. Le mouvement chiite, qui entend se présenter comme souverainiste, nationaliste et anti-corruption, arrive en tête du scrutin en obtenant 22% des sièges du parlement. Il incarne bien la pénétration milicienne de l’appareil d’État irakien puisqu’il fonde entre autres sa légitimité sur la résistance que sa milice a opposé aux États-Unis puis à Daesh. Son succès est également tributaire d’une assise populaire importante, fondée sur une action sociale de proximité. Pour A. Quesnay, docteur en science politique et observateur à Erbil, sa performance électorale doit beaucoup à la discipline partisane de sa formation qui a permis une approche logistique sophistiquée du vote. Les électeur.rice.s sadristes disposaient notamment d’une application mobile qui leur indiquait en temps réel l’emplacement du bureau de vote dans lequel leur bulletin aurait le plus grand impact sur les listes électorales [14].

Une élection pour qui ?

Malgré l’arrivée en tête de Moqtada al-Sadr, les modalités de scrutin irakien ne lui permettent pas d’obtenir une majorité absolue. Il devra donc former une coalition avec d’autres blocs. Les formations sunnites et kurdes seront vraisemblablement favorisées pour éviter l’alliance avec l’Alliance Fatah, concurrente à la représentation des chiites. La capacité de Moqtada al-Sadr à proposer un premier ministre dépendra du soutien du parlement national, mais également de la conjoncture internationale. Pour A. Quesnay « L’Iran a semble-t-il interdit à Moqtada al-Sadr de se présenter pour devenir premier ministre » [14]. En effet, aucun premier ministre irakien n’avait jusqu’alors été nommé sans l’assentiment négocié des États-Unis et de l’Iran. Le retrait annoncé des dernières troupes américaines stationnées en Irak d’ici la fin de l’année, couplé à un désengagement régional, pourrait renforcer la mainmise de l’Iran sur la politique irakienne. Les grand.e.s oublié.e.s de ces tractations stratégiques internationales risquent toutefois d’être les Irakien.ne.s. Si tel devait être le cas, c’est par la rue que la population pourrait, comme dès 2019, exprimer son mécontentement. Elle gagnerait cette fois en revanche à ne pas être interrompue par une pandémie… 

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