Nombreux sont ceux et celles qui tentent de prédire ce à quoi ressemblera notre monde post-coronavirus, chacun-e argumentant que tel ou tel aspect de notre monde précédent devrait être abandonné ou qu’un autre élément découvert pendant la crise devrait perdurer.

Parmi ces « découvertes » qui risquent de faire long feu, la distance. Non pas celle que nous avons pu accepter de mettre entre nous mais celle que nous avons dû prendre vis-à-vis de nos lieux de travail ou de formation. Au niveau de l’institution universitaire, cela s’est particulièrement ressenti dans la mise en place de l’enseignement à distance. Bien sûr certaines facultés recouraient déjà largement à Mediaserver pour enregistrer des cours et les rendre disponibles après coup. Malgré tout, l’expérience de professeur-e-s seul-e-s dans un auditoire pour s’enregistrer et d’étudiant-e-s seul-e-s dans leur chambre pour les écouter aura marqué le cursus de beaucoup d’entre nous.

Après deux mois de ce traitement et à l’approche de la fin du semestre, il est nécessaire d’analyser cette situation. Ceci pour éviter la préparation d’un prochain semestre qui réitérerait les erreurs les plus flagrantes.

Les outils numériques ont été au centre de la gestion de crise, et risquent d’être encore utilisés bien après. Si certains nous étaient déjà connus comme Moodle, Mediaserver ou Chamilo, de nouveaux venus ont fait leur apparition, dont le fameux Zoom. Mis en place en urgence, il n’a pas tardé à révéler un certain nombre de failles de sécurité. Cela démontre aussi à quel point nous sommes dépendant-e-s, pour l’écrasante majorité de notre environnement informatique, de sociétés parfois peu scrupuleuses quant à la protection de leurs utilisateur-trice-s et de leurs données. A ce sujet, le rectorat a répondu aux inquiétudes par un courriel envoyé à toute la communauté universitaire le 7 avril 2020 en reconnaissant que « la conformité [de Zoom] avec la protection des données n’est pas pleinement garantie » mais que son utilisation « est admissible pendant la crise ». Il basait sa décision sur une prise de position [1] de la Conférence des préposé(e)s suisses à la protection des données (privatim).

Mais là où cette « rassurante » communication interpelle, c’est dans son dernier paragraphe (nous soulignons) :

« Une évaluation poussée des différentes solutions [de visioconférence] présentes sur le marché est actuellement en cours. Elle permettra à l’UNIGE, dans le cadre de sa stratégie numérique et à l’issue de cette période de crise, de se doter d’une solution pérenne, satisfaisant à toutes ses exigences en matière de fonctionnalités, de sécurité et bien évidemment de respect des dispositions légales relatives à la protection des données personnelles. »

De même, le rectorat a récemment lancé une consultation pour tirer « les leçons de la crise », et « identifier les transformations à long terme que cette crise laisse entrevoir et/ou qui paraîtraient souhaitables » [2]. Ceci signifie que le rectorat cherche activement à pérenniser en tout cas certaines des mesures d’urgence. Il fallait évidemment s’y attendre ; c’est d’ailleurs la même stratégie qui est appliquée par le Conseil fédéral en voulant transférer ses ordonnances – limitées dans le temps – dans une loi formelle. La durée de la consultation a été augmentée, vu le nombre de personnes intéressés à y participer. Il faudra donc attendre pour en connaître les résultats.

A ce stade, il y a deux remarques importantes à faire. Premièrement, une situation de crise ne doit pas forcément changer notre façon de mettre en balance nos différentes valeurs. Ainsi, certaines limites doivent subsister. En temps normal, il n’aurait par exemple pas été admissible d’utiliser une application d’examen photographiant régulièrement les étudiant-e-s comme TestWe. Suite à la mobilisation des étudiant-e-s et du Préposé cantonal à la protection des données, la GSEM a finalement dû modifier l’utilisation qu’elle prévoyait de faire de cette application. Il est logique que l’existence d’une crise nécessite des adaptations, mais elle ne justifie pas de changer aussi drastiquement notre pesée d’intérêts pour autoriser de telles pratiques. Même dans les situations extraordinaires, des garde-fous doivent subsister.

Ou pourrait-on même dire, surtout dans les situations extraordinaires. Car, et c’est la deuxième remarque, le risque insidieux est celui de normaliser les pratiques adoptées durant cette crise et de progressivement remplacer notre mode de fonctionnement précédent. Ce qui nous protégeait du télétravail, du téléenseignement ou encore (partiellement) de la surveillance de nos déplacements était en partie notre refus de ces pratiques mais également un aspect beaucoup plus concret : les technologies nécessaires nous étaient inconnues, voire n’existaient pas du tout ! Nous avons d’ailleurs vu dans les premiers jours, les premières semaines, la difficulté à connecter tout le monde au réseau simultanément, la difficulté à choisir un système de visioconférence ou à réfléchir à la façon de tracer les contacts.

Pourtant, d’autres crises ont précédé celle-ci mais elles n’étaient visiblement pas suffisamment graves pour que nous mettions en place tous ces outils. L’épidémie de COVID-19, elle, a été assez violente pour franchir ce pas. A la fin, allons-nous vraiment oublier ce que nous avons fait ? Allons-nous supprimer définitivement toutes ces applications ? Non, à la prochaine crise, le principe de précaution risque au contraire d’être appliqué de manière encore plus précoce, « pour ne pas arriver à une situation telle que celle du COVID-19 ». Une future crise d’ampleur objectivement moyenne risque donc de susciter les mêmes réponses que la crise grave que nous traversons. Nous descendrions donc d’un palier, nous nous habituerions à utiliser ces outils dans une situation de danger objectivement plus faible. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que ce genre de pratique devienne la norme. De crise en crise, le risque est réel que nous laissions toujours plus de côté notre liberté et nos valeurs. Et presque sans nous en rendre compte puisque la plupart du temps, nous comparons la situation actuelle par rapport à celle qui l’a immédiatement précédée. Mais devons-nous évaluer une crise par rapport à la précédente ou chaque crise par rapport à la situation habituelle, de référence, qui prévalait au tout départ ? Cela ne signifie pas que la situation de référence était exempte de tout défaut ; bien sûr que nous pouvons aussi la critiquer et souhaiter des améliorations. Mais ce que nous devons à tout prix éviter c’est, de proche en proche, de rendre nos valeurs premières toujours plus floues.

Alors oui, le 13 mars, l’urgence était là et il fallait bien trouver un outil pour permettre aux cours de continuer. En revanche, cela ne signifie pas qu’il faille, après la crise, continuer sur la même lancée. Il est donc temps, dès aujourd’hui, d’effectuer cette comparaison entre les situations précédente et actuelle. Et nous devons faire cela tant que nous avons encore la mémoire de ce qu’est une situation « normale ».

Au cours de ce semestre précisément anormal, de très nombreux problèmes sont apparus : des graves difficultés financières aux mauvaises conditions d’apprentissage à domicile, du manque de matériel informatique aux problèmes de sécurité. Cette technologie, qui a pu être bénéfique pour quelques catégories d’utilisateurs comme certain-e-s étudiant-e-s habitant loin du campus, a également mis à genoux de nombreuses personnes.

Il nous a fallu moins de deux mois pour apercevoir les limites de cette virtualisation de nos vies. Est-ce vraiment la voie que nous voulons emprunter à long terme ?

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Édito