Vivre dans un monde en paix est depuis longtemps une utopie ardemment désirée. Nombre d’auteurs ont essayé de conceptualiser cette notion de paix mondiale. La paix perpétuelle de Kant en est une des plus connue mais également une des plus difficile à critiquer, car le philosophe ne donne pas toujours suffisamment d’indications quant à la manière dont il envisage concrètement la chose. Pourtant, en partant des indications laissées par Kant on peut tenter de travailler sur cette conception et se demander si sa conception de la paix perpétuelle est envisageable au 21e siècle.

Nous allons brièvement rappeler en quoi consiste la paix perpétuelle comme Kant la définie. Puis nous nous demanderons si elle est possible avant d’aller plus loin en posant la question : est-elle désirable ?

Qu’est-ce que la paix perpétuelle ?

Kant définissait la paix perpétuelle à travers trois critères. Le premier stipule que les États doivent êtres des Républiques. Cette forme de gouvernement selon Kant est la seule forme pacifique de gouvernement. En effet, elle permet à la fois une séparation des pouvoirs décrite par Montesquieu[1], ce qui la rend équilibrée et juste. Mais elle permet également d’éviter la guerre en laissant aux citoyens le pouvoir de décider de la question par eux-mêmes. Kant se base sur les écrits des économistes de l’époque[2] pour justifier cette impossibilité pour un peuple de voter « oui » à la guerre. Il reprend l’idée que « les vices privés font la vertu publique »[3]. Par conséquent personne ne voudra faire la guerre, car les citoyens sont rationnels et ne voudront jamais s’impliquer personnellement dans le conflit. On voit donc en quoi l’égoïsme (ne pas s’impliquer personnellement dans le conflit) fait la vertu publique (la paix).

Ces Républiques doivent être fédérées selon Kant, car c’est le seul moyen de réguler les conflits de manière pacifique. Il part de l’idée qu’il existe déjà des règles internes aux États qui interdisent aux individus privés d’entrer en conflit. Supposant que les États fonctionnent comme des individus, il préconise d’appliquer cette norme au niveau international. En effet, si tous les États sont régis sous le même Droit, les guerres peuvent être réglées pacifiquement grâce aux lois.

Enfin, Kant développe l’idée d’un droit cosmopolite. Une sorte de laisser-passer qui permettrait à tous les citoyens de circuler librement entre les différentes Républiques. Il ne s’agit pas d’un droit à l’hospitalité mais d’un simple droit de visite[4].

Une telle conception du monde est-elle réalisable au 21e siècle ? 

Le projet de paix perpétuelle semble utopique pourtant, des exemples modernes peuvent mettre en doute les critiques clamant l’impossibilité de ce projet. L’Union Européenne (UE) en est le plus bel exemple. Néanmoins, peut-on dire qu’il s’agit d’un modèle fédéral tel que Kant le décrit ? Un juriste répondra rapidement par la négative à cette question, puisqu’au sens stricte l’UE n’est qu’une confédération plus ou moins lâche selon les domaines. Malgré une fusion monétaire et les systèmes de coopération agricole et économiques, des secteurs sont encore délaissés. Au niveau militaire par exemple, les États sont encore pleinement souverains, et les tentatives d’harmonisation ont toutes été des échecs. Ce qui a pour conséquence la persistance des forces militaires nationales, contrairement à ce que voulait Kant[5]. Comment expliquer ces échecs ? Avec un regard de théoricien en Relations Internationales qui utilise une grille de lecture néo-libérale, on peut expliquer cela par un manque de confiance entre les États. Les structures des relations internationales telles qu’elles sont formées par l’UE ne permettraient pas suffisamment de dépasser la méfiance, et ne diminuerait pas assez les incertitudes de comportements de chacun des acteurs en présence. De plus, les États ne se sentent pas prêts à abandonner leur souveraineté, même en partie. La position de trait de la Suisse face à l’UE est justifiée notamment par cet argument.[6]

 

Non seulement le modèle fédéral décrit par Kant semble difficile à réaliser mais ses fondements mêmes semblent aujourd’hui critiquables. En effet, si Kant suggère une fédération de Républiques c’est parce que selon lui c’est la seule forme de gouvernement capable de maintenir la paix, comme nous l’avons précédemment vu. Cependant, la base de ce raisonnement peut être remise en cause : les citoyens, s’ils ont le choix entre se préparer à la guerre en s’armant, et ne pas s’armer ; vont-ils réellement choisir la seconde option ? Vont-ils réellement prendre le risque de rester nu face aux autres sachant qu’ils ne connaissent pas leurs intentions ? Il semble que les États — y compris les pays républicains au sens de Kant — raisonnent différemment. Ils vont certes réfléchir de manière égoïste en se demandant quelle situation leur apporte le plus de bien-être (la paix) mais il vont également raisonner en terme collectif (quelle stratégie l’autre peut adopter ?). Ainsi chacun choisira une positon de sorte qu’il ne puisse en sortir sans dégrader son propre bien-être : cette positon c’est l’équilibre de Nash[7] qui ne se situe pas forcément dans une situation de paix désarmée. La République de Weimach a permis la création d’un empire belliqueux et violent. Certes, la question n’a jamais été formulée directement aux citoyens comme nous l’avons fait, mais il est intéressant de considérer la question sachant que le IIIe Reich s’est crée à cause du vote favorable des citoyens. Même si le peuple allemand ne se doutait pas des horreurs qui allaient suivre, les intentions belliqueuses d’Hitler étaient à découverts lors des élections de 1933. En votant pour son parti, le peuple allemand à comme voter pour la guerre[8]. Qu’aurait dit Kant d’un tel phénomène ?

À peine avons-nous abordé le sujet qu’il apparait dès lors clair que la question est complexe et que par conséquence, elle attend une réponse nuancée. Le seul avancement de l’UE et son hypothétique réussite vers la voie fédérale pourraient clairement donner une réponse. Pourtant, il semble que l’état des relations européennes dirige la construction de l’UE dans une autre direction. Certains envisagent à l’avenir une Europe à plusieurs vitesses avec des niveaux d’engagement différents[9] (un peu comme cela est déjà le cas mais de manière renforcée). Il semble donc que si techniquement la paix perpétuelle semble réalisable elle n’est pas envisageable au 21e siècle. D’autant plus, si l’on prend en compte la fragilité de sa base théorique : les peuples vivant en république peuvent vouloir la guerre.

La paix perpétuelle est-elle désirable au 21e siècle ?

Avant-même de se demander si la paix perpétuelle est réalisable, il faudrait se demander si elle est souhaitable. En effet, car il s’agit bien d’uniformisation du monde et de la culture. Kant conseille de faire une loi universelle, car c’est seulement grâce à elle que les conflits pourraient être réglé. Un tel projet nécessite une harmonisation des différentes cultures juridiques. Mais comment envisager une harmonisation des différentes cultures juridiques dans des pays qui ont des traditions culturelles très différentes et parfois opposées ? Doit-on choisir une culture unique existante et l’imposer aux autres ? Cela serait vu comme injuste. Pour autant, est-il possible de regrouper ces différentes traditions juridiques en un seul texte qui ferait loi ? Les difficultés rencontrées dans la rédaction de la Charte des Nations Unies montrent en quoi cette tâche parait impossible. Les différents partis en présences ont dû faire des concessions ce qui a aboutie à la création d’un texte qui est certes fondateur, mais qui a de grave lacunes : imprécisions, contradictions et incohérences[10].

De plus, jusqu’où cette harmonisation doit-elle aller ? Modifier la structure du système juridique d’un pays n’est pas anodin. Cela implique une refonte en profondeur des instituions sociales, économique, politique et surtout culturelle. Comment accorder des traditions cultuelles parfois opposées. Un débat très actuel si l’on prend le simple exemple du Québec voulant interdire le port des signes religieux dans les instituions publiques, à l’instar de la République française. Cette mesure est justifiée par la fait que l’État doit être universel et donc laïc. Mais cette forme de laïcité est-elle réellement une conception universelle où bien une simple caractéristique culturelle ? Ne peut-on pas elle aussi, la considérer comme une religion, celle de ne pas croire en l’existence d’un être supérieur. Personne ne peut décider quelle conception du Bien est la meilleure pour une communauté aussi large et diversifiée, par conséquent, avoir une vision mondiale du Bien semble être inconcevable et dangereux car il opprimerait les minorités qui ont d’autres visions.

En somme, la paix perpétuelle semble possible de manière locale comme le cas de l’UE nous le laisse penser. Pourtant, une telle conception des relations internationales est basée sur une affirmation qui semble parfois fausse : une République n’est pas toujours pacifique, car le peuple raisonne parfois en prenant en considération des éléments autres que ses intérêts propres. De plus, sur le plan moral, la création d’une paix perpétuelle apparait d’avantage comme un projet autoritaire de suppression des diversités culturelles en imposant une vison unique du Bien par l’utilisation d’une même juridiction — et par là même, d’un système politique, économique et culturelle identique à tous. La question qu’il faudrait se poser dès lors, serait la suivante : Peut-on atteindre une paix perpétuelle sans harmonisation juridique et donc culturelle ?

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