La révolution numérique, que plusieurs considèrent comme étant la quatrième révolution industrielle après la production mécanique (18ème siècle), la production de masse (19ème siècle) et la production automatisée (20ème siècle) [1] , a engendré de profonds changements dans tous les domaines de la vie. Les avancées liées à la 3ème et 4ème révolution industrielle sont plus particulièrement impactantes dans une société axée sur la personnalisation des produits et fortement digitalisée. Ainsi, par exemple, la production industrielle est de plus en plus réalisée par des machines automatisées, rendant les processus de production plus rapides et permettant que les décisions soient prises par des logiciels pour optimiser le temps et les ressources. Les imprimantes 3D ont même repoussé les limites du possible en produisant des pièces complexes en un temps record. L’intelligence artificielle a rendu réels les plus grands fantasmes des programmeurs qui rêvaient de voir leurs ordinateurs et autres machines devenir autonomes en investissant dans le Machine Learning. Le numérique a même envahi notre quotidien dans nos activités les plus banales comme lors de l’achat de denrées alimentaires, avec le principe du supermarché sans caissiers ou le paiement sans contact, et les individus sont constamment connectés à leur téléphone portable comme si celui-ci était une extension de leur corps.

Schéma représentant les quatre révolutions industrielles
(source : https://www.i-scoop.eu/industry-4-0/)

Pendant la période de quarantaine imposée par la crise sanitaire, certains se sont rendu compte de notre dépendance aux réseaux sociaux et autres plateformes permettant d’entrer en contact entre collègues, entre étudiants et entre les membres d’une même famille. Les sorties entre amis ont perdu leur spontanéité puisque pour garder le contact, les repas et autres discussions se déroulent derrière un écran et via des applications qui permettent l’appel vidéo comme WhatsApp ou Zoom [2]. Ces transformations de nos modes de vie ont toutefois reçu des critiques virulentes de la part de techno-sceptiques quant aux potentiels dangers du numérique sur le plan sociétal, politique, économique, médical, et juridique. Le numérique est-il véritablement une solution parfaite pour le progrès économique et social ou ce phénomène a-t-il mis à mal une société harmonieuse ? Quels sont les impacts du numérique sur notre lien à autrui ? C’est en lien avec ces considérations que le Bureau de la Transformation Numérique de l’Université de Genève a organisé la première conférence du cycle de conférences centré sur les enjeux du numérique intitulée « Créer du lien social à l’ère du numérique ». Avec cette conférence, il s’est proposé d’apporter des clés de lecture en invitant des intervenants et experts pluridisciplinaires pour offrir une vision d’ensemble.

Vidéo de la conférence “Créer du lien social à l’ère du numérique”

Accès au numérique et renforcement des liens sociaux

En interrogeant le lien social et le numérique, Thierry Apothéloz, conseiller d’Etat en charge de la cohésion sociale, commence par affirmer que ces deux éléments doivent être appréhendés ensemble. En effet, les outils technologiques nous encouragent à nous retrouver, à échanger et à développer notre empathie pour le vivre ensemble. Le conseiller d’Etat donne l’exemple du système mondossiermedical.ch [3] qui permet au patient d’accéder à ses données médicales personnelles, facilite la coordination des soins et améliore le partage d’informations avec les professionnels de la santé [4]. Il spécifie que le numérique est également essentiel pour partager les informations pour les personnes les plus vulnérables, afin que celles-ci aient accès plus facilement aux institutions. Il précise toutefois que les outils numériques peuvent créer des situations d’inégalité de par le fait que certaines personnes ne disposent pas des ressources ou des connaissances suffisantes pour accéder à internet ou aux plateformes institutionnelles. Cette inégalité à l’accès au numérique doit être corrigée selon lui, à travers une série de politiques qui devraient être articulées autour des différents échelons du fédéralisme. Un autre intervenant, Nathan Stern, sociologue, nuance les propos de Monsieur Apothéloz en affirmant que les liens sociaux ont été dégradés par le numérique, tout en précisant que d’autres facteurs ont aussi été à l’origine de la distension de ces liens bien avant ce phénomène (liens familiaux distendus par un divorce ou détérioration des liens sociaux issus des avantages apportés par « l’Etat-providence » [5] . Selon lui, les plateformes digitales existantes sont plutôt dirigées vers le divertissement et ne favorisent pas le lien social, ce dernier n’étant plus considéré comme un besoin de base.  Le sociologue enjoint les futurs concepteurs d’applications ou autres plateformes à créer des outils qui favorisent les liens sociaux de qualité. Enfin du point de vue juridique, Michèle Cottier, professeure de droit civil, droit des personnes et de la famille, estime que le numérique a aussi eu un rôle positif important dans la création des liens familiaux (en informant par exemple les familles sur les procédures de la gestation pour autrui) ou dans l’organisation et la séparation des familles (à travers les groupes WhatsApp ou à travers l’existence d’applications pour organiser les gardes partagées).

Les conséquences négatives du numérique sur les liens sociaux et sur la santé

Pourtant certains experts, comme ceux interrogés par Laetitia Grimaldi dans son article pour planète santé [6] , rappellent que l’utilisation abusive d’écrans, qui découle du développement des nouvelles technologies et de la numérisation de la société, pourrait s’avérer néfaste pour notre santé physique et mentale. Elle pourrait engendrer des troubles comme un dérèglement du sommeil, une perte d’attention ou des comportements addictifs (le manque, l’insatisfaction, la culpabilité). Le documentaire Netflix « The social dilemma » illustre les dangers des nouvelles technologies et réseaux sociaux comme l’addiction, le vol de données, l’apparition de fake news ou la polarisation de la société. Les développeurs de ces réseaux sociaux ou de technologies destinées à améliorer leur efficacité comme pour Google, Instagram, Youtube ou Facebook n’auraient pas, selon Tristan Harris [5] , un ancien éthicien chargé du design pour Google, mesuré les conséquences de l’aspect addictif de ces plateformes sur leurs utilisateurs lors de leur création. Dans ce documentaire, ils tentent d’avertir les utilisateurs par rapport aux techniques utilisées par l’industrie pour influencer le comportement des individus et les pousser à passer le plus de temps possible devant leur téléphone portable, en ciblant les informations qui les intéressent le plus grâce à de puissants algorithmes. A son tour, Daphné Bavelier, invitée à la conférence et professeure en neurosciences cognitives, constate qu’il y a beaucoup de confusion vis-à-vis du numérique et qu’il faut apporter une nuance en cessant d’utiliser le temps comme unité de mesure pour affirmer que le numérique est néfaste. En prenant l’exemple des jeux vidéo, elle explique que différents jeux vidéos (selon le type de jeux, l’interface d’utilisation ou le contenu) ont différents impacts sur la santé des adolescents, certains jeux de tirs auraient même un effet positif sur la vision.  

Quelles leçons en tirer et comment coexister avec le numérique ?

Le milieu du travail est de plus en plus bouleversé par des mutations numériques stratégiques qui délaissent progressivement l’humain au profit des machines automatisées et écrans digitalisés. Les liens sociaux ont continué à se distendre malgré la promesse de renforcement des liens entre familles éloignées. Les envies des concepteurs comme Kevin Systrom (créateur d’Instagram) de provoquer l’empathie sur les réseaux sociaux [7] se sont transformées en concours de popularité entre internautes, ce qui a résulté en un certain mal-être sociétal. Les fausses informations (fake news) publiées sur Facebook ou sur d’autres plateformes ont eu des conséquences sur le plan politique et polarisent des populations sous l’influence d’algorithmes. Par exemple, Facebook a été frappé par une série de scandales qui ont entaché sa crédibilité comme lors de la campagne présidentielle américaine de 2016 où le réseau social a subi des accusations de création de faux comptes pour renforcer la polarisation de la société américaine ou le scandale Cambridge Analytica. [8]

A la lumière des considérations soulevées ici, il s’agit dès à présent de penser différemment le numérique et de réfléchir à des alternatives plus éthiques pour protéger les droits des utilisateurs et réguler les activités des entreprises qui disposent de données numériques sensibles.

En conclusion, les transformations numériques ont modifié notre manière de vivre et constituent un des enjeux majeurs pour le monde d’aujourd’hui et de demain et c’est pour cette raison qu’il est crucial, selon les intervenants, d’élaborer un partenariat éthique entre les industries et les politiques pour les conscientiser quant aux conséquences qu’aura le numérique sur les utilisateurs et plus particulièrement sur les enfants. La solution serait peut-être de trouver un équilibre entre les bienfaits du numérique et de tenter de déjouer les “pièges” du digital pour parvenir à s’éloigner des écrans et construire des liens sociaux de qualité.

Pour vous informer sur d’autres thèmes liés au numérique, consultez les conférences du cycle Comprendre le numérique:

– Numérique et environnement (21 octobre 2020)
– Contrôle de nos données: Quel est le rôle de Genève dans la gouvernance mondiale des données (18 novembre 2020)
– Désinformation et démocratie (16 décembre 2020)
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Société & histoire