La culture du viol est un mode de pensée qui vise à banaliser le viol, presque jusqu’à l’encourager, en remettant la faute de l’agresseur sur la victime, car celle-ci n’avait qu’à « ne devait pas porter une jupe…», la pulsion du violeur ne sera par contre pas culpabilisée. Le fait de restreindre la définition du viol à l’agression sexuelle banalise également cette culture : en vérité, tant que l’un des partenaires n’est pas consentant, c’est un viol, même dans une relation de couple. Les ricanements qui suivent une fille dite « facile », les paris tels que « tu as dix minutes pour emballer cette fille» ou les encouragements à insister lorsqu’une femme ne montre pas d’intérêt pour la personne intéressée, banalisent aussi l’idée collective que la femme est disponible. La culture du viol se cache en fait, derrière une multitude de faits et gestes, qui nous paraissent justement bien trop banals. Le viol est une arme intemporelle utilisée le plus souvent contre les femmes. Pas besoin pourtant pour ces hommes d’être en temps de guerre pour sortir la leur. Le cas de cette jeune femme de 16 ans, violée par une trentaine d’hommes à Rio de Janeiro le samedi 21 mai 2016, en est une énième preuve. Alors inconsciente pendant l’acte, l’adolescente s’est retrouvée fichée sur le net, la vidéo publiée par l’un de ses agresseurs, retweetée environ 200 fois et likée par plus de 500 personnes. Non, ces personnes ne voulaient pas dénoncer cette cruauté ; le commentaire qui accompagnait le film : « Ils ont ruiné la fille, vous voyez ce qu’on veut dire ou pas ? Ah ah ah » n’est pas des plus compatissants, et les remarques que l’on entend dans la vidéo ne sont pas moins sinistres : « Elle a été engrossée par plus de trente mecs ! », dit une voix masculine en riant. « T’as compris ou pas ? Plus de trente ! ». Ces commentaires obscurs n’ont néanmoins pas repoussé ces 700 personnes d’étancher leur soif de curiosité.Il est difficile de considérer ce comportement comme une curiosité malsaine. Liker et partager une telle vidéo, ce n’est pas seulement de la curiosité mais accepter une bien triste réalité. Car oui, malheureusement, nous pouvons bien parler de réalité ici : la police a enregistré pas moins d’une agression sexuelle toutes les onze minutes au Brésil. Seulement 10% d’entre elles seraient dénoncées ; cela équivaut à plus de 500’000 viols par année, pour une population de 240 millions d’habitants. Le viol semble être si fréquent qu’au lieu d’être pris au sérieux, il est devenu banal. C’est en tout cas l’impression que donne la réaction du commissaire : alors que la jeune fille portait plainte, elle s’est vue rabrouée vulgairement, voire brutalisée par celui qui l’a interrogée au commissariat. Notons aussi la perversion d’une des questions du commissaire lorsqu’il lui demanda si elle avait l’habitude de participer à des orgies ; remettant ainsi en doute son état d’inconscience, son consentement… et même les faits.

Elle n’a cependant pas laissé tout le monde indifférent. Alors que les médias se sont épris de l’affaire (quoi que tardivement), des manifestant-e-Es brésilien-ne-s descendent les rues des grandes villes du pays en criant « Estupro Nunca Mais » (viol plus jamais ça), depuis le vendredi 27 mai. La majorité des manifestants sont malgré tout des femmes, celles-ci dévoilent enfin au grand jour les cas de violences sexuelles quotidiennes qu’elles ont subis depuis leur plus jeune âge. Une femme raconte, par exemple, que son oncle lui demandait de se mettre nue devant lui pendant que celui-ci en profitait pour se masturber. Elles revendiquent également les excuses bidons des hommes, comme le comportement ou l’habillement d’une fille qu’ils considèrent comme provoquant. Le seul homme politique s’étant exprimé officiellement sur le sujet est le président brésilien en transition Michel Temer, qui s’est indigné des faits en postant sur son Twitter : « Il est absurde que nous devions traiter des infractions aussi barbares au milieu du XXIème siècle. » Il prévoit désormais d’instaurer un département de police spécialisé dans la répression des violences faites aux femmes. On lui reproche malgré cela de n’avoir nommé aucune femme dans son gouvernement. Reprenons le cas du commissaire, comme exemple du machisme, qui semble presque caricatural : Alessandro Tiers, le premier l’ayant interrogée (au sujet de son habitude de participer à des orgies notamment), a lui-même adopté un comportement sexiste et dénigrant envers la jeune fille. Il a cependant été écarté de cette enquête et remplacé par une femme, Cristiana Bento, qui n’a pas hésité à reconnaître le viol immédiatement. Cette réaction est-elle liée au fait qu’elle soit elle aussi une femme ?

A en croire les personnes présentes aux manifestations, c’est une affaire de femmes qui ne se règle qu’entre femmes. Pourtant, « La violence est le fait d’une petite minorité d’hommes. Et donc c’est pour ça qu’il faut qu’il y ait une mobilisation des autres hommes. Ce n’est pas un enjeu de femmes ! »[1]. Pourquoi les hommes se cachent-ils dans ce genre de moments ? Ils devraient au contraire, selon moi, être les premiers à revendiquer les droits de cette jeune fille, afin de montrer que la majorité des hommes ne sont pas d’accord avec la manière d’agir de la trentaine d’hommes ayant violé l’adolescente et qu’eux-mêmes ne prennent pas part à ce genre de pratiques.

Les mentalités prennent des générations à changer. Le Brésil est un pays très chrétien, de la forme la plus traditionnelle qu’il soit : la femme au foyer avec les enfants et l’homme au travail. Par exemple, l’institut d’études Avon a présenté un travail sur la perception masculine des violences domestiques contre les femmes au Women’s Forum Brazil 2014 qui démontrait que 89% des hommes trouveraient inacceptable qu’une femme ne s’occupe pas des tâches ménagères. Dans la conscience collective, une femme ne devrait travailler qu’en cas de stricte nécessité et à cause de difficultés matérielles de la vie. Les tâches qui leur sont attribuées sont aussi moins rémunérées, avec souvent l’excuse de la « nature des femmes » qui rendent certaines activités plus difficiles. Malheureusement, ce sont des rôles clichés qui instaurent une hiérarchie entre les genres. Cette dépendance matérielle fait que ces dames doivent être aux pieds de monsieur – entendez ce que vous voudrez – chaque fois que celui-ci le désire. Dans une société n’acceptant qu’en surface l’égalité homme-femme, il est difficile de convaincre ces messieurs de penser autrement : le machisme est ancré dans la conscience collective. Mais n’accusons pas les Brésiliens plus que les autres. La Suisse a connu un phénomène similaire quant à la bataille pour l’égalité homme-femme lors de la première proposition du Conseil fédéral pour le suffrage féminin qui avait été refusé en 1959[2]. Il leur a fallu douze ans pour que les femmes puissent bénéficier du droit de vote. Il ne faut tout de même pas rester les bras ballants à attendre que cette situation change, et ça, les Latino-américaines l’ont bien compris : en plus de leurs manifestations actuelles dans la rue, cela fait plusieurs années qu’elles revendiquent leurs libertés corporelle et sexuelle sur le net, au travers de plusieurs mouvements. Par exemple, le hashtag #miprimeracoso (mon premier harcèlement) avait été lancé sur Twitter au printemps afin d’encourager les latino-américaines à dénoncer leur premier harcèlement sexuel (42% commis sur des fillettes de 6 à 11 ans[3]).

“Cela me fait plus mal à l’âme qu’à l’utérus”

 Alors que la publication de cette vidéo aura un effet néfaste pour l’honneur de cette jeune fille, celle-ci a dénoncé ce que la majorité du Brésil (et du monde) nie. Il est, à mon avis, regrettable de devoir en arriver à un cas d’une telle gravité pour que la société réalise la situation actuelle. L’adolescente en question a néanmoins publié sur sa page Facebook un message de remerciements à toutes les personnes l’ayant soutenue : « Nous pouvons toutes passer par un jour comme celui-là, cela me fait plus mal à l’âme qu’à l’utérus qu’il existe des personnes aussi cruelles qui soient impunies ! ». Si les médias et les réseaux sociaux sont bien souvent les témoins de cas gravissimes comme le malheur de cette jeune fille, ils sont aussi le moyen le plus efficace pour dénoncer certains crimes.

Depuis cet incident, la partie du code pénal brésilien régissant le viol a été révisé ; les peines ont en effet été alourdies. Pourtant, la majorité des viols ou harcèlements n’étant pas dénoncés au Brésil, ce n’est, à mon avis, pas une peine plus lourde qui découragera les agresseurs.

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