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  23 oct 2015 à 23:01
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À Uni Mail, vous êtes observé

N’avez-vous jamais eu le sentiment d’être observé à Uni Mail ? C’est normal, car vous l’êtes et Foucault n’y est pas pour rien. L’agencement de l’espace influerait sur nos comportements en permettant l’observation incognito. Explications.

Un petit moment d’égarement sur Youtube ou Facebook et vous sentirez ces regards furtifs émanant de vos voisins de bibliothèque et tentant de scruter l’objet de votre sourire béat. Des œillades pour le moins intrusives et persistantes qui émanent certainement de personnes envieuses de ce moment de distraction mentale que vous osez vous permettre. Nous pouvons remarquer ensemble qu’à ces coups d’œil inquisiteurs s’ajoute souvent l’expression de leurs visages affligés. La combinaison de ces deux éléments a pour fonction inconsciente de vous rappeler à l’ordre. Hier encore, le seul regard sévère de ma voisine de bibliothèque a réussi à faire taire deux personnes un peu trop sonores à son goût. Oui, il semble aberrant pour nous autres étudiants disciplinés, de pouvoir enchaîner une demi-heure de vidéos comiques sur Youtube, tout en souriant niaisement, et cela d’autant plus que nous sommes dans l’espace sacré de la bibliothèque. Vous essayez de faire abstraction de l’environnement studieux qui vous entoure et de cette petite gêne qui s’empare de vous à l’idée de savoir que vos voisins alignent des piles d’ouvrages, pendant que vous ne faites rien. Vous voici donc  partagé entre la jouissance perverse de votre procrastination perceptible par tous et votre esprit raisonnable et docile qui vous remémore le but de votre présence dans ces lieux.

Je vous l’accorde, mon raisonnement peut paraître abusif, voire un peu paranoïaque, mais je pense qu’il contient tout de même un fond de vérité. Pour affirmer cela, je me base sur ce bon vieux Foucault qui théorise une société de la discipline et du contrôle social dans son ouvrage Surveiller et punir. Il illustre ses propos en s’inspirant du modèle architectural carcéral du Panopticon imaginé par le philosophe Jeremy Bentham à la fin du 18ème siècle. Pour Foucault le Panopticon doit être pris comme un modèle généralisable de fonctionnement, il est polyvalent dans ses applications et peut être applicable à toute institution sociale comme la prison, l’hôpital, ou l’école : « Chaque fois qu’on aura affaire à une multiplicité d’individus auxquels il faudra imposer une tâche ou une conduite, le schéma panoptique pourra être utilisé. » (Foucault, 1975 : 207).

Pourquoi alors, si l’on en croit la théorie de Foucault, l’espace universitaire échapperait-il à cette société de la discipline ? Selon la légende (et faute de source vérifiable), les deux architectes d’Uni Mail se seraient inspirés d’une architecture carcérale pour concevoir notre université. Le bâtiment serait donc un espace disciplinaire au sens où l’entend Foucault. Un espace qui ferait de nous des « corps dociles ». Si a priori les grands volumes lumineux d’Uni Mail en font un lieu agréable à vivre, nous nous y retrouvons piégés par notre propre visibilité. Que nous le voulions ou non, l’architecture circulaire et ouverte sur l’intérieur d’Uni Mail nous permet de tout voir en permanence, ce qui  entrainerait un « effet coercitif » sur nos corps, nos gestes et nos comportements.

“Que nous le voulions ou non, l’architecture circulaire et ouverte sur l’intérieur d’Uni Mail nous permet de tout voir en permanence, ce qui  entrainerait un « effet coercitif » sur nos corps, nos gestes et nos comportements.”

Le dispositif panoptique du voir sans être vu ou d’être vu sans voir jouerait sur notre « conscience inquiète d’être observé » (Foucault, 1975 : 204), comme lorsque vous procrastinez à la bibliothèque et que, par peur d’être surpris par vos camarades, vous tentez de rester incognito. Ces regards jouent donc un rôle normatif de sorte que l’on n’a plus besoin d’avoir recours à la force ou à la punition pour nous contraindre à retourner à notre ennuyeuse besogne.

Références

Foucautl, Michel, (1975). Foucault, Surveiller et punir : naissance de la prison. Paris : Gallimard.

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Jibril Sijelmassi

Jibril est membre de Topo depuis septembre 2015. Après une licence de géographie à la Sorbonne il s’oriente vers un master de géographie politique et culturelle à l’université de Genève. Il s’intéresse particulièrement à la question des inégalités sociales et à la géopolitique nord-africaine.Voir les articles de Jibril Sijelmassi  ⟩
  • Obsteny

    Je trouve que ton argumentation est un peu tirée par les cheveux…
    Il me semble que Foucault parle de rapport de domination entre les personnes observées et les observants ( les prisonniers et les gardiens de prisons… ) . De plus, ces autres étudiants ne peuvent pas te punir, comme peuvent le faire les gardiens de prisons.

    En effet dans la prison panoptique, les prisonniers ne savent pas s’ils sont observés ou pas par les gardiens.
    Dans le cas de la bibliothèque, c’est uniquement des élèves entre eux qui possède le même statut social au sein de l’institution… Donc selon moi, cette utilisation de Foucault me parait abusive et erronée. Peut être si tu avais insisté sur les normes et la puissances normatives des règles de la société/institution comme contrôle social, cela aurait eu à mon avis plus de sens, car Foucault, est me semble-t-il un structuraliste.

    C’est pourquoi je pense qu’il aurait été préférable d’utiliser la théorie de l’étiquetage d’Howard Becker qui parle de la déviance et du “stigmate” qui y est associé. Car ta “crainte” est de passer pour un “déviant” auprès des étudiants studieux.
    En effet par crainte du stigmate de “l’étudiant procrastinateur, flemmard, etc…” tu n’entreras pas en déviance…
    Ou tu t’en fous de paraître pour un “touriste” auprès de tes camarades, et ainsi tu assumeras ton stigmate et tu commenceras ta “carrière de déviant”.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Howard_Becker