C’est une petite pilule. Elle porte le doux nom d’Addyi et elle est rose (par opposition au bleu de son équivalent masculin, voyez déjà comment l’histoire commence). Elle vous promet monts et merveilles si vous êtes une femme non ménopausée et souffrant d’une « libido défaillante»[1] (comprenez que les demandes incessantes de votre partenaire, repoussées ou refusées, vous ont placée du côté de l’anormalité). Il s’agit bel et bien du premier « viagra féminin » à être commercialisé mais à la différence du viagra masculin, qui agit sur un point de vue « technique » et physique, Addyi a pour ambition d’agir sur vos neurotransmetteurs[2] afin d’égayer votre vie sexuelle. Loin de moi l’idée d’écrire un article sur les composants et effets biologiques de ce médicament – même si je vous laisse la joie de découvrir ses effets secondaires et sa vaine efficacité[3] – il me semblait cependant utile de souligner que la prétention de ce viagra féminin est d’agir directement sur notre désir sexuel.

Outre le fait de réduire notre appétit ou son absence à une pilule magique, ce nouveau gadget pharmaceutique soulève de nombreuses questions : le viagra féminin permet-il une meilleure égalité des sexes face à la sexualité ? Quels sont les effets d’une normalisation d’une sexualité active ? Et si cela n’était pas simplement la négation la plus complète de l’autonomie sexuelle des femmes ?

« Pink is the new blue » et égalité d’orgasme

Pour l’association Even The Score, le sexe est considéré comme un droit et sa pratique requiert donc une égalité face aux traitements médicaux[4]. A cette fin, elle place son combat dans  « the lack of treatment options for women’s sexual dysfunction, compared with those available for men »[5]. Elle plaide pour une égalité du nombre de traitements disponibles contre un dysfonctionnement biologique. En effet, elle déclare que les « problèmes » sexuels rencontrés par les femmes « are shaped by interpersonal, psychological, social and BIOLOGICAL (sic) factors. Biology needs to be addressed equally. Society can’t keep ignoring the biology of sexual issues with women. »[6]. Son action apparaît tout à fait noble en ce qu’elle tend à promouvoir un accès égal à la santé pour les femmes et les hommes. Cependant, en mettant un accent évident sur la biologie et la médicalisation de ce « symptôme », elle exclu justement le rôle social, psychologique et politique de la sexualité ; elle réduit un type de relation humaine à de la maîtrise chimique.

Médicalisation de la sexualité féminine : de la frigidité à la libido défaillante

Au même titre que l’on a médicalisé la frigidité[7], on veut désormais médicaliser une libido jugée en dessous de la « moyenne ». Pour aller à l’encontre de la biologisation dont fait preuve Even The Score, nous pouvons souligner qu’il « ne suffit pas d’avoir un corps dont les attributs biologiques permettent d’accéder au plaisir sexuel pour que ce dernier advienne. Comme toute pratique sociale, la sexualité relève d’un apprentissage et les individus y sont socialisés. »[8].

Cette socialisation sexuelle dicte ce qui est supposé être excitant et source de désir puis de plaisir. Toute personne normalement constituée ne répondant pas à ces offres érotiques se voit reléguée aux marges de ce que l’on nomme communément la « sexualité ».

Cette médicalisation n’est rien d’autre qu’une « normalisation » d’un comportement sexuel valorisé arbitrairement au sein d’un certain type de société. Ces normes étant limitées, non inclusives et plus ou moins figées, elles expédient dans les limbes ceux qui n’adoptent pas ce comportement.

Les victimes : les asexuels et les hommes (sauf ceux qui passent effectivement leur vie coïtant)

L’accès au viagra pour femme implique une résolution simple et rapide des « troubles sexuels » rencontrés par certaines ; si l’envie n’est pas au rendez-vous, ne vous remettez pas en question, achetez Addyi. Encore faut-il avoir le désir d’avoir envie n’est-ce pas ?

On discerne ici une première exclusion : les asexuels. Une sexualité active apparaît si nécessaire dans notre société que l’on veut sans cesse remédier au manque de désir ou à l’absence d’intérêt sexuel. Cela m’apparaît comme un message fort : on rejette l’asexualité (le fait de ne pas ressentir d’attirance sexuelle) car celle-ci ne peut pas exister dans un monde où l’on médicalise le sexe. Une personne se présentant comme asexuelle ne trouve que difficilement légitimité là où désir et plaisirs charnels sont la norme et que l’on nous propose une pilule remède. Alors qu’Even The Score considère le sexe comme un droit, il est utile de préciser qu’il est aussi possible de ne pas le faire valoir de manière « positive » : « If sexual freedom – meaning the rights of adults to make their own autonomous decisions about how to conduct their sex lives – is a goal, then asexuality has to be part of that vision.»[9]. Même si les partisans du viagra féminin vous diront que rien ne vous oblige à en consommer, c’est son impact symbolique qui fait effet, et les premières victimes ne sont pas uniquement les personnes se définissant comme asexuelles.

Les deuxièmes victimes de cette déshumanisation des rapports sont les hommes. En effet, le viagra féminin nous projette dans un monde où hommes et femmes ne seraient plus soumis à leurs défaillances physiques ou à leur « hypoactivité » sexuelle : un monde régulé par des pilules. Chacun la sienne. Plus aucune excuse messieurs ! Car ce sont ces derniers qui se retrouvent une fois de plus placés dans une situation de disponibilité constante et de performance infaillible (parfois grâce à leur petite pilule, eux aussi). A nouveau, ce n’est pas une libération : on ne questionne pas le désir mais on cloisonne d’autant plus la « forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine »[10], on renforce la virilité socialisée et contribue à la construction d’un rôle sexuel qu’ils doivent jouer.

Tout cela peut sembler bien extrême mais c’est ce qu’implique la norme d’une sexualité active et épanouie : une femme qui a du désir et un homme qui a des capacités physiques (cela dans tout type de relation sexuelle, homo ou hétérosexuelle). Non, le viagra féminin n’est pas une libération, c’est juste l’expression décuplée de la mécanisation des relations humaines.

Addyi, un produit miracle… sauf pour les femmes

Le viagra féminin divise, certes. Il fut ici question de décrier quelques aspects négatifs, les aspects discursifs plus implicites transmis à travers une vision normalisante de la sexualité. Ce viagra sera peut-être fort utile pour certaines femmes, mais retenons qu’il peut aussi tendre à créer une certaine anxiété chez les celles-ci, « making them think they have a condition that requires medical treatment »[11]. On peut effectivement voir le viagra féminin comme une invention pure de l’industrie pharmaceutique qui « s’en met plein les poches ». Mais ce qui m’intéresse pour conclure sera plutôt l’aspect expéditif du viagra féminin : il passe sous silence des raisons réelles d’une baisse de désir (ennui sexuel, relation difficile, « la maternité ou la ménopause »[12]), il met de côté la relation entre partenaires et surtout il tait la décision de la femme qui ne peut que s’avérer positive. Oui, cela peut remettre en cause le consentement: une femme ne peut plus dire qu’elle n’a pas envie car elle a aujourd’hui recours à une pilule – le drug anglophone me paraît ici convenir – qui lui permet d’avoir « envie » d’une relation sexuelle. C’est notamment la position défendue par Laurie Penny : « This drug doesn’t give you more orgasms, what it does – expensively, inefficiently and with side effects – is make  women more likely to consent to sex. »[13].

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