Et l’Homme inventa Femen 1#

FIFDH, 13 mars 2014 Ukraine is not a brothel – Kitty Green

C’est un public majoritairement féminin qui se presse ce soir là devant l’auditorium Arditi. Des lèvres très rouges, des manteaux sombres, des jeunes filles en fleurs et des mères bienveillantes : entre les aficionadas et les perplexes, un intérêt pour la cause des femmes semble être le dénominateur commun. Moi-même engagée dans une compréhension du mouvement Femen et dans une recherche d’un féminisme juste, ce film n’a fait qu’aggraver mon trouble.

Un short, voire une culotte, un torse fier et bombé, les seins regardant vers le ciel d’un air insolent, une pose de guerrière, un regard combattant, une liste de revendications à même la peau, des slogans criés, répétés et pour couronner le tout, une auréole de fleurs sur la tête : voilà la féministe des années ‘10, l’amazone de la « Naked War », la Femen.

« Ces nouvelles féministes combattent le système patriarcal à travers « un contrôle de leur propre corps »

Ces nouvelles féministes combattent le système patriarcal à travers « un contrôle de leur propre corps » comme premier élément émancipateur. Plus inhabituel, elles ciblent souvent leurs actions contre l’industrie du sexe et les institutions religieuses. D’ailleurs, une des premières interventions marquantes fut en 2012 la destruction à la tronçonneuse d’une croix en Ukraine en signe de protestation contre le gouvernement [2]. Leur mode d’action est leur marque de fabrique : elles protestent seins nus, à Paris ou en Tunisie. Elles nomment elles-mêmes leur mouvement « sextrémisme »[2] et expliquent que l’utilisation de leur corps est primordiale pour se faire entendre.

Le film, en plus de relater les grandes lignes de l’aventure Femen, comprend une série de portraits : on y rencontre les activistes dans leur quotidien. Qui sont-elles, comment ont-elles entendu parler du mouvement et pourquoi l’avoir rejoint. On assiste aussi à la préparation avant une action, aux crises internes et leurs blessures sont mises au grand jour dans ce documentaire réalisé par l’australienne Kitty Green [3]. On voit ces femmes courageuses courir dans les bras de l’ennemi, se laissant traîner, piétiner, insulter ; elles vont jusqu’à manifester devant le bâtiment des services secrets biélorusses – le KGB [4] – où elles témoignent avoir été arrêtées, torturées, humiliées et relâchées dans une forêt à quelques kilomètres de l’Ukraine, leur terre natale. Sans parler des arrestations, gardes à vue, menaces et coups, notamment de la part de certains membres d’extrême droite ou de mouvements religieux. Les yeux grands ouverts, on reste bouche bée devant tels actes téméraires. Et là, coup de théâtre : ce serait un homme, un certain Viktor Sviatski, qui aurait donné naissance au mouvement des Femen. Froncement de sourcils, on reste interdit face à de telles révélations.

« Comment croire qu’un pareil mouvement soit dirigé, du moins en partie, par un homme, cet être que les Femen semblent vouloir faire descendre de son piédestal ? »

Comment croire qu’un pareil mouvement soit dirigé, du moins en partie, par un homme, cet être que les Femen semblent vouloir faire descendre de son piédestal ? Un paradoxe s’ouvre, soutenu par la naïveté du discours. Une activiste reconnaît qu’elle est consciente de la contradiction mais qu’après tout, le système dans lequel elles vivent a toujours été dirigé par des hommes, que ce Viktor a finalement participé à lancer le mouvement et qu’elles doivent l’accepter. Viktor, quant à lui, se révèle être un petit dirigeant simplet qui avoue avoir contribué à la création du mouvement parce que « comme tous les hommes, ce sont les filles qui l’intéressent » et puis tant pis si un patriarche est à la tête d’un mouvement anti-patriarcal. Quelques Femen laissent clairement entendre leur « dépendance » à cet homme ; l’une d’elle parle même du « syndrome de Stockholm » en se comparant à « une esclave, qui finalement s’habitue » et témoignerait de l’empathie pour son maître.

On sent une grande ambiguïté: elles ne l’aiment ni le détestent, il est insipide mais donneur de ton. Il serait apparemment celui qui met en scène les actions; il ordonne, par téléphone ou Skype, parfois de vive voix lorsqu’il en a l’occasion, et elles exécutent. La collaboration avec cet homme de la part des Femen est étonnante, peu importe s’il faut flirter avec l’adversaire, elles veulent arriver à leurs fins : le mal est interne.

Les revendications des Femen sont floues : elles sont rédigées sur leur site internet mais le plus souvent ce sont des journalistes ou réalisateurs – dans le cas du film par exemple – qui s’attèlent à la rude tâche d’éclaircir les objectifs du mouvement. La journaliste Caroline Fourest [5], bien qu’émettant une certaine retenue, valorise ces femmes et ce qu’elles entreprennent ; à contrario, et c’est ce qui nous intéresse ici, Kitty Green met en lumière des zones d’ombres.

Ainsi, le paradoxe fondamental des Femen est que ce mouvement se bat au sein d’une bulle et non pas sur un terrain ouvert. Elles sont dirigées par leur ennemi, elles se battent contre l’emprise sous laquelle elles sont nées.

« Ainsi, le paradoxe fondamental des Femen est que ce mouvement se bat au sein d’une bulle et non pas sur un terrain ouvert. »

Elles expliquent qu’en tant que « femmes ukrainiennes », elles se devaient de réagir au nom de toutes les femmes. En Ukraine, se désolent-elles, beaucoup se prostituent pour (sur)vivre, leur pays subit un tourisme du sexe et les victimes sont encore et toujours les femmes. On attend d’elles qu’elles aillent étudier l’économie parce que sur les bancs de la faculté s’y trouvent les bons partis. On attend d’elles qu’elles aient des enfants jeunes mais surtout qu’elles se taisent. C’est ce sentiment d’existence au service l’homme qui les a incitées à se battre, et pourtant ! Le fait d’accepter qu’un homme possède une place aussi importante au sein d’un mouvement féministe extrême modifie fortement la vraisemblance de leur engagement.

Si on en croit la forte influence que cet homme semble avoir, leur révolte apparaît alors ancrée au sein de leur monde patriarcal et délimitée par sa structure même.  Au lieu de déconstruire le modèle de soumission dans lequel elles ont grandi et qu’elles critiquent tant, elles acceptent de se battre « sous surveillance ». Les Femen veulent ébranler les normes machistes et non pas les démolir pour construire quelque chose de nouveau et c’est pour moi ce qui est décevant.

C’est comme si elles demandaient plus de visibilité dans le monde inégal dans lequel elles vivent sans remettre en cause le pouvoir de l’homme: mais le but d’un mouvement féministe n’est-il pas de changer la société en son entier, de faire réfléchir femmes et hommes sur leurs rapports de forces ? Le but d’un mouvement féministe n’est-il pas de repenser la globalité plutôt que de vouloir obtenir un statut ? Car ici, obtenir un statut, être reconnue, c’est demander au dominant de nous accorder grâce, de nous mettre à son égal (ce dominant devient l’égalité à atteindre : ne faudrait-il pas trouver un juste milieu, une égalité neutre de genre?). Le mouvement est né oppressé : elles veulent aller à la guerre alors que c’est leur général qu’il faut tuer.

« Si le mouvement est lui-même aliéné par l’ennemi, comment peut-il être libre ? »

Ce que je retiens précisément c’est que le paradoxe mis au jour par ce documentaire ouvre une brèche bien plus profonde quant à la crédibilité des Femen et de leurs réelles revendications. Ce qu’elles demandent en Ukraine est-il réaliste en France, leur pays d’accueil, par exemple ? Si le mouvement est lui-même aliéné par l’ennemi, comment peut-il être libre ?

Pour finir sur une note plus positive, on peut citer l’instauration du siège international (qui est aussi appelé « centre de formation ») des Femen à Paris, il y a un peu plus d’un an. Certaines têtes de file du mouvement évitent toute question au sujet de ce Viktor et laissent entendre leur volonté de se distancer de lui : peut-être le début de l’émancipation. Je pense que l’on peut reprocher beaucoup de choses aux Femen, notamment – et c’est ce qui revient le plus fréquemment – leur haine de la religion, leur nudité (mais c’est pourtant bien leur but de déranger) et désormais leur crédibilité. Cependant, il y a bien une chose que personne ne peut leur enlever : leur courage. Il suffit de s’intéresser régulièrement à leurs actions pour comprendre qu’elles n’ont pas froid aux yeux ; qui sait, Viktor est peut être l’initiateur mais il reste bien sagement derrière son écran de contrôle.

Ainsi, grâce aux Femen, de nombreuses femmes ont elles aussi voulu se battre pour plus de respect et de droits. Certaines se sont associées à l’action, d’autres restent passives mais observent de loin avec un certain intérêt. C’est maintenant aux Femen elles-mêmes d’éclaircir leurs fondements, de fixer des objectifs et d’élaborer le discours réfléchi qui leur manque tant.

Pour aller plus loin :

http://www.liberation.fr/monde/2013/09/04/viktor-sviatski-un-manipulateur-dans-l-ombre-des-femen_929389

http://www.dailymotion.com/video/x10xlpn_interview-des-femen-sur-france-2-dans-on-n-est-pas-couche_news

Références

[1] https://www.youtube.com/watch?v=iC5IFHOEc7U


[2] http://femen.org/about


[3] Bande annonce : http://www.ukraineisnotabrothel.com


[4] (http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/des-feministes-de-femen-torturees-par-le-kgb-bielorusse_41479.html)




[5] Voir son livre Inna, 2014, Editions Grasset.




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