La Grève des Sorcières

Les sorcières sont de sortie

À l’occasion de la fête d’Halloween, le collectif genevois « Grève des femmes, grève féministe » (Facebook : @GFgeneve), a organisé une action s’intitulant « Les Sorcières en Grève ». En mémoire des répressions misogynes (considérées aujourd’hui comme antiféministes) qu’exercèrent les chasses aux sorcières durant des siècles, notamment au Moyen-Âge, ces femmes et hommes se sont mobilisé.e.s dans la rue, doté.e.s de chapeaux, balais et autres nez crochus afin de sensibiliser les femmes* et d’éveiller les consciences. Des tractes ont été distribués et des échanges entre les « sorcières » et la population ont eu lieu, afin de partager et d’informer sur les causes féministes et les évènements à venir.

Par le biais de sa page Facebook, ce collectif s’adresse à la population suisse en dressant un contexte historique, en ces mots : « C’est en Suisse que commence au XVème siècle les premières chasses aux sorcières. Notre pays détient d’ailleurs le record européen avec 10’000 procès en sorcellerie, instruits par des tribunaux principalement civils et dont les accusées étaient à 80% des femmes. En Romandie, on a exécuté 3500 accusées ! Leurs crimes ? Posséder un chat noir, chevaucher un symbole phallique, avoir une peau imparfaite portant la marque du Diable, être guérisseuse, sage-femme, veuve ou célibataire, trop intelligente ou hystérique, ou juste trop vieille et moche, trop sexy ou pas assez. Les études historiques montrent que le profil de la « sorcière idéale » revêtait souvent les traits d’une femme autonome vivant en-dehors des sphères de pouvoir de l’homme, le foyer ou l’Église, exerçant une activité indépendante et subvenant seule à ses besoins. »

Un peu d’Histoire

L’Inquisition, mouvement traduisant le but suprême de l’Eglise catholique au début du XIIIe siècle en Europe, à savoir combattre l’hérésie, offrit un contexte tout à fait propice à la chasse aux sorcières. Au fil des siècles, cette institution fut étendue de la France à l’Espagne et au Portugal, ainsi qu’aux colonies de ces empires. Combinant tortures physiques et morales, l’Inquisition n’épargna pas les femmes, bien au contraire. « Pour un sorcier, dix mille sorcières » comme le disait l’historien français Jules Michelet. Dans le contexte de l’Inquisition médiévale, la chasse aux sorcières fut lancée (ou relancée) de plus belle. Bien que nous trouvions des mentions des dites sorcières bien plus tôt dans l’Histoire, le Moyen-Âge fut l’âge d’or des bûchers.

Tout malheur ou évènement négatif était associé aux femmes. Pour pallier à ces maux, la seule solution jugée valable par l’Eglise catholique et ses Inquisiteurs était de châtier les femmes pour obtenir leurs aveux ; et que mort s’en suive.
L’assimilation entre maladie mentale et possession démoniaque condamna de nombreuses femmes, notamment celles victimes d’hystérie.  Considérées comme les amantes du Diable, elles renonçaient à Dieu pour pactiser avec l’ennemi. Ces complices démoniaques, lubriques, acariâtres et soumises à leurs passions, commettaient le pire des péchés, plus connu sous le nom d’hérésie. Par conséquent, elles subirent d’impitoyables interrogatoires, débouchant très souvent sur une condamnation à mort.  Cette dernière était le plus souvent pratiquée sur la place publique et adoptait une fréquence quasi quotidienne.

Dans Le Marteau des Sorcières, manuel de théorisation et de détection de ces dernières, paru en 1486, la femme (les femmes) était qualifiée « d’ennemie de l’amitié, de châtiment, de mal nécessaire, de tentation, de calamité, de danger domestique, de fléau, d’animal imparfait », et surtout « ne pensant qu’au mal, à tromper et à priver l’homme de son membre viril » (Schaeffer, J :2013).  La luxure et le caractère dangereux des femmes étaient fortement soulignés. La presse de Gutenberg datant de 1450, ce manuel put être imprimé puis propagé partout à travers l’Europe et connut de ce fait un succès considérable et proportionnel aux nombres de persécutions qui en découlèrent.

Le dernier procès européen pour sorcellerie fut celui de la servante Anna Göldin et s’est tenu en 1782 dans le canton Suisse de Glaris. Après avoir enduré une effroyable torture cette femme fut décapitée net. Ce n’est seulement qu’en 2008 qu’elle fut reconnue non coupable par le Parlement glaronnais.

Revendications du collectif

« Nous en avons assez ! Nous ne sommes ni respectées, ni rémunérées selon les normes fixées par la loi. Dans la rue et au travail, le sexisme atteint nos vies, nos corps. Suissesses, immigrées, réfugiées, quelle que soient la couleur de notre peau, notre orientation sexuelle, notre statut social et notre âge, nous sommes exposées à des violences et discriminées d’une manière ou d’une autre. L’actualité montre que les autorités politiques traînent les pieds et cautionnent les injustices, au lieu de sanctionner ceux et celles qui ne respectent pas les droits des femmes*. Les priorités des femmes n’étant jamais les priorités politiques, nous avons décidé de passer à l’offensive. » Ce message peut être retrouvé sur la page Facebook du collectif.
Pour toutes ces raisons, ce dernier a pour objectif de proposer une année placée sous le signe du féminisme. Pour ce faire, évènements et actions continueront d’être organisés jusqu’à conduire à une grève des femmes* le vendredi 14 juin 2019. Ce collectif accueille toutes les personnes se sentant concernées par ce genre de sujets ; différents groupes de travail sont proposés.

Le temps de la chasse aux sorcières est en théorie révolu, mais ce collectif tend à démontrer que d’autres répressions sont exercées au quotidien envers celles qui, comme tous les autres humains, sont issues de sorcières ayant échappé de près ou de loin au bûcher.

En attendant le 14 juin, un atelier est organisé le 14 novembre pour en apprendre plus sur la place des femmes dans l’Histoire, et échanger avec autrui. Toute personne est invitée à s’y rendre, sans considération aucune. Les dates de nombreux autres événements sont précisées sur la page Facebook du collectif (@GFgeneve).
Pour plus d’information sur ce dernier, vous pouvez le contacter à cette adresse : grevefeministe2019geneve@gmail.com

Femmes * : L’astérisque signifie que la dénomination « femmes » prend en compte toutes les femmes cisgenres (leur sexe assigné à la naissance correspond à leur identité de genre) ainsi que toutes personnes se revendiquant/reconnaissant comme appartenant à la catégorie « femmes ».

Références

Crété, L. (1995). Les Sorcières de Salem. Paris : Éditions Julliard (programme ReLIRE)

Duparc, A. (2008). Anna Göldi, sorcière enfin bien-aimée. Le Monde. https://www.lemonde.fr/europe/article/2008/09/04/anna-goldi-sorciere-enfin-bien-aimee_1091394_3214.html (consulté le 1 novembre 2018)

Michelet, J. (1862). La sorcière. Paris : Garnier-Flammarion, Collection “Le livre de poche”

Rob-Santer C. (2003). Le Malleus Maleficarum a? la lumie?re de l’historiographie : un Kulturkampf ? France : Presses Universitaires de Vincennes

Schaeffer, J. (2013). Le refus du féminin. Paris cedex 14, France : Presses Universitaires de France

Page Facebook du collectif :
https://www.facebook.com/GFgeneve/?eid=ARDNCfIXNfQdgJes3Uzox5wb1Ik3LGf9HbENknkPcpXfAaV3ij2jL_sLkGQVHyEfJjhMJsagh29kq0XT

Page Facebook de l’évènement :
https://www.facebook.com/events/2163801333874405/

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Carine Conti

Topoïste depuis septembre 2017, cette étudiante en géographie a du chai dans les veines et des questions existentielles dans la tête. Toujours accompagnée de sa fidèle ironie, Carine saura vous faire rire en tout temps avec ses jeux de mots un chouilla miteux. Outre cela, comprendre le monde dans son entier serait pour elle un but ultime. Voir les articles de Carine Conti  ⟩