éthique

Quand la pornographie se fout de la charité !

Dans la rédaction de Topo on a deux grandes passions : l’humanitaire (parce qu’on est gentil) et le sexe (il faut bien attirer les lecteurs !). Ce sont deux sujets déjà traités, du moins séparément, par Nathan Krieg  et par Valentin Gönczy. Parfois les deux peuvent être liés, pour être plus précis, l’un peu financer l’autre. Explications.

Un soir, après des recherches nocturnes sur mon ordinateur, je suis tombé sur une initiative lancée par deux étudiants de bachelor à l’université de Standford. Cette initiative aussi saugrenue qu’intéressante, a attisé ma curiosité : un site qui réunit pornographie et charité.

Le site nommé ijustcame.org, promet de reverser un centime à chaque visionnage. La générosité est limitée à deux visionnages par jour espacés d’au moins 15 minutes de « take off », comme on peut lire sur le site.

D’après ses créateurs, ijustcame est le site porno le plus heureux du monde. Autour du slogan arboré fièrement, sont disposées les catégories sous forme de vignettes avec des filtres Instagram et des typographies hipsters qui en feraient presque oublier la fonction première du site.

Les objectifs affichés par les créateurs participent également à la sensation que nous ne sommes pas en face d’un site pornographique comme un autre. Notamment parce que ijuscame.org dispose d’un manifeste. Ce dernier se résume en quatre points :

  • Les sites pornographiques ne devraient pas avoir de bannière publicitaire, de pop-up ou autre pub surgissante
  • La plupart du contenu devrait être en haute définition
  • Les contenus racistes et sexistes ne devraient pas exister sur les sites pornographiques
  • L’anonymat devrait être garanti sur les sites pornographiques
  • L’orgasme devrait être charitable

Le manifeste, outre l’aspect charitable, soulève un autre point intéressant : l’interdiction des contenus sexistes et racistes. De nombreuses études, depuis longtemps déjà, ont montré que l’industrie pornographique est un important vecteur de clichés sexistes et racistes. L’interdiction de ces contenus par un diffuseur est donc une initiative téméraire dans ce business.

Plus précisément, ijustcame.org, à chaque jouissance, envoie un centime à des fondations luttant respectivement contre le cancer de la prostate, le cancer des ovaires et contre le revenge porn[i]. Le Huffpost affirme que les bénéficiaires seraient la Movember Foundation, le Ovarian Cancer Research Fund et Joyful Heart Foundation, cette dernière étant fondée par « Laws & Order : SVU ».

photo charity porn

Pourtant, tout n’est pas si rose. Des problèmes apparaissent rapidement lorsqu’on regarde le contenu du site : les vidéos ne sont pas nouvelles et proviennent de la plateforme pornhub. Il n’y a donc pas de vidéo issue des mouvements post-porn promouvant des visions moins discriminantes de la pornographie.

Pire, le site a été fait par deux hommes blancs, jeunes et hétérosexuels et ça se voit. Il n’y a par exemple aucune vidéo cross-racial ou homosexuelle. Une catégorie « gay » existe, mais composée uniquement de films qui mettent en scène un homme et une femme avec toujours les mêmes stéréotypes, à savoir un homme blanc, au pénis démesuré qui domine une femme elle aussi blanche et jeune, avec toujours les mêmes critères de beautés occidentaux, qui se fait dominer avec toujours les mêmes gestes, avec la présence des mêmes gimmicks sexués et sexistes de valorisation de la force de l’homme, de la fragilité de la femme. Dans cette catégorie dite « gay » une seule vidéo met en en scène deux hommes qui sont assis dans un sauna, serviette autour de la taille et qui attendent. Ils attendent certainement que ijustcame.org devienne plus ouvert à tous. Bref, rien de nouveau au pays de la phallocratie blanche et hétérosexuel. Du coup, soit les concepteurs n’ont aucune idée de ce que signifie le sexisme et le racisme, soit ils ont utilisé ces termes pour vendre un concept un peu foireux.

Nous avons contacté les créateurs du site. Bien qu’ils veuillent rester anonymes, ils ont accepté de répondre à nos questions. Cependant, lorsque nous les avions questionnés sur la présence de vidéos sexistes et ethnocentrées, ils se sont murés derrière le silence et n’ont pas donné suite à l’interview. Pourtant, ils semblaient enthousiastes de faire connaître leur business notamment à d’autres « guys comme eux qui aiment le porn ».

De manière générale, la question est assez intéressante : comment doit-on déterminer un contenu raciste et sexiste dans un film pornographique ? Doit-on juger d’un point de vue éthique les comportements représentés dans ces vidéos ? Si oui, selon quels critères ? Comment déterminer ce qu’est une discrimination dans un contenu qui a pour but de représenter des comportements qui peuvent mimer le non-consentement ? La représentation de l’humiliation est-elle une discrimination ? A toutes ces questions, ijustcame.org ne donne pas de réponse (parce qu’ils ne se les sont certainement jamais posées).

Des auteurs ont déjà donné des réponses à ces questions. Pour Dworkin et McKinnon la réponse est simple : la pornographie est en elle-même une marque de domination masculine sur les femmes (Dworkin, 1980). Tellement simple qu’elle a vite montré ses limites pour expliquer les comportements représentés dans les films non hétérosexuels. De plus, elle est basée sur le présupposé que les films pornographiques forgent le comportement des utilisateurs qui sont des « imitateurs ». Or il n’y a rien de très consensuel sur ce point. De manière générale, depuis plusieurs années se développent les porn studies, qui étudient notamment les représentations de genre dans la production pornographique et ce qu’elles nous disent sur nos représentations communes du genre et du sexe. Des sociologues tels que Mathieu Trachman étudie le travail dans le milieu pornographique (2013), tandis que d’autre, telle que Marie-Anne Paveau, font des analyses de discours afin de « parler de pornographie, sérieusement et librement, comme d’un véritable univers culturel à explorer » (2014, 3). Mais la référence en la matière est certainement l’ouvrage collectif lancé par Linda Williams : Porn studies (2004). Pour savoir qu’est le post-colonial porn vous pouvez aussi consulter les écrits de McElroy (1995).

On peut apprécier l’idée de faire un don à des associations luttant contre des maladies graves et contre le revenge porn. L’idée a le mérite d’exister. Néanmoins, cela ne suffit pas, car ces dons sont basés sur la consommation de vidéos dégradantes et conçues par des hommes ethnocentrés et hétérocentrés qui vendent leur produit comme étant dénués de tout sexisme et racisme. C’est ce qu’on appelle couramment de « la publicité mensongère ». Porter un jugement éthique sur ce projet revient en quelque sorte à répondre à la question : est-ce que tous les moyens sont bons (pour faire de la charité) ? Peut-on aider, par exemple les études sur le cancer des ovaires, en regardant une vidéo qui perpétue la domination de l’homme sur la femme ? Sans l’existence de ijustcame.org on ne se poserait pas cette question et on aiderait sans discriminer. Alors pourquoi devrait-on aller sur ce site et se confronter à ce genre de dilemme éthique, en hiérarchisant un mal par rapport à un autre. Pourquoi aller sur un site qui nous oblige à choisir quand on peut lutter contre les deux en même temps ? Bref, ijustcame n’a pas grand intérêt sauf si vous voulez perpétuer les normes discriminantes en vous donnant bonne conscience.

 

Pour aller plus loin :

Pour réfléchir aux implication éthiques de la pornographie 

  • Ogien, R. (2008). Penser la pornographie. Presses universitaires de France.
  • Ambroise, B. (2003). Quand pornographier, c’est insulter: théorie des actes de parole, pornographie et féminisme. Cités, (3), 79-85.

Pour réfléchir sur le lien entre pornographie et politique 

  • Borghi, R. (2013). Post-Porn. Rue Descartes, (3), 29-41.
  • Stüttgen, T., Aydemir, M., La Bruce, B., Cervulle, M., Diefenbach, K., Edelman, L., … & Wünsch, M. (2010). Post, Porn, Politics: Queer-Feminist Perspective on the Politics of Porn Performance and Sex-Work as Culture Production. B_books.
  • Attwood, F. (2011). The paradigm shift: Pornography research, sexualization and extreme images. Sociology Compass, 5(1), 13-22.
  • Berns, W. (1975). Beyond the (garbage) pale, or democracy, censorship and the arts. The Pornography Controversy. New Brunswick: Transaction Books.

Lien entre pornographie et post-colonial studies

  • Fassin Éric. (2006). Chapitre 12. Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations. in Éric Fassin et Didier Fassin, De la question sociale à la question raciale? 
La Découverte, « Cahiers libres », pp. 230-248
  • Hansen, C., Needham, C. and Nichols, B. (1991) ‘Pornography, Ethnography, and the Discourses of Power’, in B. Nichols (ed.) Representing Reality, pp. 201–28. Bloomington: Indiana University Press.
  • Le Bihan Yann. (2006). L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire. Cahiers d’études africaines, 2006/3 (n° 183), Ed. de l’EHESS. pp. 513-537
  • Mayall Alice et Russell Diana E. H. (1990). Racism in pornography. Making pornography sexy : feminism views on pornography. New-York : Teachers College Press. pp. 287-297

Parce qu’il n’y pas que le porno dans la vie  

  • Butler, J. (2006). Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion. Population, (3), 347-349.

Références

[i] Le revenge porn c’est un contenu vidéo ou photo initialement uniquement destiné à votre propre personne au vu de son contenu et que vous mettez ensuite sur Internet sans consentement de l’expéditeur-trice parce que vous trouvez qu’il/elle n’aurait pas dû vous quitter, cette sale merde !

 

Références :

Moye, D. (06/27/2016). Porn Website Promises To Donate To Charity When Viewers Masturbate. The Huffington Post.

Dworkin, A. (1980). Pornography : men possessing women. New York : Perigee.

McElroy, W. (1995). XXX: A Woman’s Right to Pornography. Prelude.

Trachman, M. (2013). Le travail pornographique: enquête sur la production de fantasmes (Vol. 1). Paris: La Découverte.

Paveau, M. A. (2014). Le discours pornographique. La Musardine.

Williams, L. (2004). Porn studies. Duke U

Rédigé par...

Tristan Boursier

Tristan a fondé Topo en 2012 avec des amis afin de partager des visions critiques, plurielles et simples (mais pas simplistes) autour du politique. Tout n'est pas politique mais tout peut le devenir. Plus précisément, Tristan s’intéresse aux questions de genre, de violence politique, de multiculturalisme et de politique comparée du Moyen-Orient. Tristan a été le premier président de l'association, a lancé en 2015 Topo tv et en 2016 Topo Alumni.