Après la Réforme, Genève était appelée la Rome protestante. Aujourd’hui, elle connaît un vaste mélange de religions et de spiritualités dans lesquelles le protestantisme en est une parmi d’autres. Il reste cependant des fidèles qui ont accepté de nous parler de leur foi : c’est sur leur éducation et leurs expériences en lien avec le protestantisme que nous allons axer notre article. 

Manon a 23 ans et a grandi dans une famille de confession protestante. Elle a consolidé sa foi au catéchisme ainsi que dans d’autres groupes de partage durant son adolescence en se questionnant régulièrement : « J’aime beaucoup dire les choses et me poser des questions, interpréter selon nos vies, et surtout partager plutôt que d’apprendre par cœur. J’ai découvert la foi à travers ces moments de partage. […] Je n’ai malheureusement plus cet apport régulier, donc je vis davantage ma foi à travers cet émerveillement et cette reconnaissance qui passent par d’autres choses. » 

Pour Adrienne*, psychologue, sa foi a également évolué : « Ma foi m’a été inculquée avec l’éducation dans mon enfance […] Je pourrais encore douter de certaines croyances d’un point de vue rationnel. Je me souviens de certaines expériences qui n’étaient pas cartésiennes. Le début de l’âge adulte rime avec la mise à mal de ses convictions : on se questionne davantage et on bouscule la croyance au moment où elle est la plus solide. […] Pour certaines personnes, une base psychologique influence probablement : croire permet de se rassurer, d’avoir de l’espoir, de ne pas se sentir seul.e ; ce peut être un besoin de soutien ou d’attachement. »

La plupart des jeunes croyant.e.s ont reçu cet héritage de leur famille qui leur a fait découvrir la foi. Néanmoins, beaucoup en font l’expérience au cours de leur vie : c’est le cas de Philippe, né dans une famille non croyante mais qui a découvert la foi à l’âge de 20 ans : « Je crois en Dieu sans l’avoir cherché depuis le jour où il s’est révélé à moi. Je ne pourrais donc pas dire “pourquoi” je suis chrétien aujourd’hui, si ce n’est parce que la foi a fait un jour irruption dans ma vie. » Depuis, Philippe travaille en tant que diacre [1].

Mur des réformateurs aux Bastions

Georges a été président de l’Eglise protestante de Genève de 2005 à 2009 et réélu dernièrement en 2020. Élevé dans une famille chrétienne, c’est à l’âge de 17 ans qu’il décide de s’engager et de demander le baptême, la religion protestante étant celle qui lui convenait le mieux : « Je viens d’un milieu très fermé et conservateur où l’on prêchait la grâce tout en maintenant les personnes sous la loi ; par mon chemin de vie, j’ai trouvé par la suite, dans l’Eglise protestante réformée, la liberté salvatrice que nous propose le Christ. »

Dernièrement, la pandémie a pu avoir un impact sur la foi de certain.e.s croyant.e.s : entre décès soudains, perte de contrôle, incertitudes, interdiction de rassemblements, il est parfois difficile de s’y retrouver sans ses repères. Pour Georges, « [la pandémie] a démontré que l’Homme ne maîtrise pas tout et que plus que jamais il doit admettre une grandeur qui le dépasse et qu’il n’est pas le maître de l’univers ». 

De nos jours, la religion souffre d’une image négative dont elle peine à se détacher :  « La religion est souvent illustrée de manière déformée dans les médias, on choisit les aspects qu’on veut montrer, ce qui lui donne une mauvaise image », se désole Manon. « Dans les films, la religion est toujours une secte ». Que ce soit dans son apparente désuétude ou l’héritage d’amalgames, son évocation hors d’un contexte ecclésiastique engendre souvent des critiques : « À cause de certain.e.s extrémistes intégristes, ou de scandales liés à des comportements criminels –  la pédophilie – , la religion me paraît aujourd’hui avoir malheureusement plutôt une mauvaise image dans le grand public » explique Philippe. Georges confirme également ces propos : « Les religions sont à l’image de leurs responsables, certaines font peur, car elles sont exclusives et n’acceptent pas l’autre jusqu’à imposer leur loi. D’autres travaillent au bien commun et renforcent l’acceptation de l’autre. »

Si la foi évolue et peut parfois être ébranlée, cela semble moins le cas de la religion  dont le côté conservateur lui est souvent reproché, la séparant encore plus de la société occidentale. Selon Manon, « il y a une forme de méconnaissance générale, et dans les questions qu’on me pose, elles sont souvent jugeantes, comme lorsqu’on veut découvrir une nouvelle culture en voyageant. Ce ne sont pas des questions pour se renseigner, mais plutôt pour juger… quand ce n’est pas un désintérêt complet ». 

La question se pose donc : la foi est-elle encore d’actualité ? « Croire en un Dieu me paraît d’actualité, mais de quel Dieu, là est la question ! » déclare Georges. 

En effet, un constat revient souvent : l’âge des pratiquant.e.s dans l’Eglise protestante vieillit toujours plus. Certain.e.s pratiquant.e.s admettent que les célébrations n’ont que peu évolué depuis mai 68. Certes, il existe maintenant presque autant de femmes pasteures que d’hommes à Genève, mais les cantiques, les prières, les instruments – l’orgue est encore très présent dans les églises – restent les mêmes et résistent encore à la modernité. Même pour l’Eglise protestante, qui a souvent été pionnière dans sa manière de s’adapter à l’évolution de la société : rappelons par exemple qu’elle a été la première à créer une antenne dédiée aux personnes LGBTI. Si l’année 1968 a contesté l’autorité de l’Eglise et remis en question son prestige ainsi que son influence sur la société, l’Eglise protestante de Genève ne semble pas avoir adapté ses préceptes ni ses cultes à l’époque qu’elle traverse.

Flyer d’invitation à l’inauguration de l’antenne LGBTI.

« Ce qui me dérange, ce sont les dogmes, précise Adrienne. J’ai de la peine à me dire que j’ai des interdictions ou des autorisations de par ma religion, et certaines sont plus ou moins permissives que d’autres. L’être humain s’y immisce malgré tout beaucoup : le facteur humain interfère avec le facteur divin, et l’être humain doit passer par le premier pour atteindre le second. » C’est la raison pour laquelle elle se retrouve plus dans la spiritualité, puisqu’il s’agit davantage d’un “tête à tête” avec Dieu. Néanmoins, elle pense qu’ « à l’heure actuelle, l’individualisme est prôné et la foi serait d’autant plus d’actualité. Les gens auraient même parfois besoin d’un soutien moral dans cette société. » Philippe le confirme : « Même si notre société occidentale met de côté les questions spirituelles, à l’école notamment, plusieurs études sociologiques montrent que beaucoup de nos contemporains croient malgré tout en Dieu, et même prient ! »

Bien que la religion semble dépassée, la foi reste malgré tout importante pour un grand nombre de personnes à l’époque actuelle, qu’elles soient de confession protestante, juive, musulmane ou encore d’une religion polythéiste. D’autres trouvent leur équivalent de Dieu dans des idoles, ou encore dans l’argent, et s’y consacrent parfois même plus que les croyant.e.s. L’adoration, contrairement à l’institution religieuse, est encore loin d’être désuète… et peut-être nécessaire ?

*Les prénoms ont été modifiés 

**À lire aussi : Foi : une exploration des expériences spirituelles au XXIème siècle par Julius Malin, publié le 14 avril 2022.

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