Réflexion sur le journalisme au féminin : le cas de Dina Meza journaliste et défenseuse des droits humains au Honduras

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La Suisse fête ses 50 ans de suffrage féminin, un vote historique pour la démocratie dans ce pays. Depuis que les femmes ont obtenu le droit de vote en 1971, les étapes vers davantage d’égalité au niveau sociétal et politique ont ouvert la voie à une plus grande égalité entre les sexes. Cependant, son inscription dans la vie professionnelle, ajoutée dans la loi en 1996, n’a pourtant pas mis fin aux inégalités qui existent dans les faits. A titre d’exemple, la question de l’égalité salariale n’est toujours pas réglée et les stéréotypes de genres sont encore d’actualité. Parmi les professions touchées par les remarques sexistes, les différences salariales et les hiérarchies masculines, figure le journalisme. Les inégalités entre les hommes et les femmes dans ce métier sont aussi perceptibles dans les activités quotidiennes comme à travers le temps de parole accordé aux femmes au cours des réunions ou pour le choix des sujets à couvrir.

Le journalisme au féminin est souvent relégué à des rubriques telles que la santé, l’environnement ou la mode, et les femmes occupent un espace moindre et limité alors que leurs collègues masculins sont beaucoup plus présents au sein des rubriques politiques, technologiques, scientifiques ou sportives [ii]. Le mémoire de Laurine Benjebria (2015) fait justement état de la présence et de la représentation des femmes dans la presse écrite. Malgré la féminisation progressive de la profession, il arrive que les femmes journalistes intériorisent aussi les pratiques différenciées existantes reproduisant des stéréotypes genrés. La visibilité médiatique des femmes et des sujets qui leur sont consacrés a aussi été favorisée par l’arrivée des femmes dans les rédactions. Selon Marghertie Durand, la parole journalistique des femmes et la place qui leur est accordée serait à analyser en fonction des évolutions sociales. Ainsi, le journalisme exercé par les femmes, comme l’explique cette journaliste féministe en 1930, était l’opportunité pour elles de s’exprimer et de sortir de leur rôle de femme au foyer qui les cantonnaient à un cercle trop restreint. « [L’accès des femmes au journalisme] a poussé et doit toujours pousser les femmes vers cette carrière parce qu’elle est de celles qui obligent la femme à sortir de chez elle, à voir, à écouter, à observer, à comprendre et à juger en dehors du cercle restreint de sa famille, de ses relations ou de sa classe […] » [iii] Les lois sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes comme par exemple la LEg (loi suisse entrée en vigueur en 1996), ont participé à rendre la présence des femmes moins marginale dans les métiers liés au journalisme [iv] et la croissance du travail des femmes les a aussi amenées à franchir le pas et à accéder à des professions qualifiées. Aujourd’hui les femmes journalistes en Suisse et dans le reste du monde sont encore victimes de sexisme et d’inégalités de salaire. Comme le rapporte un article du journal Le Temps [v] , plus de 80 femmes journalistes du groupe Tamedia dénoncent des discriminations et des inégalités. Un autre média, la chaîne RTS, a aussi connu son lot de scandales avec des cas d’harcèlements ou de comportements inappropriés à l’interne [vi] . Les chiffres relevés en 2015 [vii] par le Global Media Monitoring Project (GMMP), une initiative de recherche qui vise à faire progresser l’égalité des sexes dans et par les médias, lancée par le portail Who Makes the News et reconnue par l’ONU dévoile quelques points importants pour la Suisse : 75% des personnes mentionnées dans les journaux télévisés sont des hommes;, en Suisse romande, les femmes sont plus souvent mentionnées que dans la partie germanophone ou qu’au Tessin et la proportion de femmes dans les médias a diminué d’environ 5 % par rapport à 2010, pour atteindre un peu moins de 30 % en 2015. Dans leur dernier rapport datant de 2020-2021, les chercheurs décrivent une légère augmentation de la proportion des femmes en tant que sources et sujets d’actualité depuis 2010. En termes quantitatifs, ils estiment que les médias transnationaux ont obtenu des résultats insatisfaisants pour ce qui est de l’inclusion des femmes comme source et sujets (13% dans les journaux télévisés et 21% dans les reportages numériques et tweets recensés). [viii]

Au-delà des difficultés rencontrées par les femmes dans ce milieu en Suisse, le parcours de leurs collègues vivant dans d’autres pays peut sembler incomparable et leurs conditions de vie plus rudes.

Quelle est la réalité du travail de journaliste au Honduras ?

Au Honduras, les journalistes de la presse d’opposition qui s’aventurent à apporter un œil critique sur la situation du pays sont régulièrement agressés, menacés de mort et visés par des campagnes d’intimidation et harcèlement mais aussi par des procédures pénales infondées. Leur entourage est aussi touché et quelques fois directement visé et les pressions exercées sur eux ont comme objectif de leur faire cesser leur travail de documentation. Un autre élément qui explique le fait que cette situation perdure est l’impunité qui gangrène le pays. En effet, les forces de l’ordre commettent des exactions et mènent des procédures judiciaires abusives contre les journalistes sans être inquiétés. L’Organisation Reporters Sans Frontières qui publie des rapports sur la situation de la liberté de l’information dans le monde a classé le Honduras 151 sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse 2021 [ix] (avec un recul de trois points par rapport à 2020). Les assassinats de journalistes font souvent les titres de grandes rédactions comme France 24, parismatch ou la Tribune de Genève et en début d’année 2020, la fondation Global Voices titrait « Risquer sa vie en tant que journaliste dans un narco-Etat » [x] , enfin, 14 journalistes honduriens ont été assassinés en 10 ans. En 2016, le Honduras a été marqué par le meurtre de Berta Cáceres, une militante écologiste hondurienne. Un récent article d’Amnesty International [xi] révèle que la défenseuse avait « signalé à plusieurs reprises avoir été victime d’agressions et de menaces de mort » sans que le gouvernement hondurien ne l’ait protégée. En 2020, les conditions de travail des journalistes au Honduras se sont compliquées avec l’entrée en vigueur du nouveau Code Pénal qui criminalise l’exercice du journalisme, limite le droit à l’information et la liberté d’expression. Les femmes journalistes au Honduras sont donc doublement victimes puisqu’elles subissent les pressions de la dictature mais aussi parce qu’elles vivent dans une société patriarcale où elles sont reléguées au deuxième plan et quelque fois violentées physiquement, psychologiquement et sexuellement [xii].

Le 8 mars dernier, Dina Meza, une journaliste d’investigation défenseuse des droits humains au Honduras était l’invitée d’un webinaire [xiv] organisé par PBI Suisse (Peace Brigades International). Cette organisation protège les défenseurs et défenseuses des droits humains menacés en agissant sans violence et par l’intermédiaire de pressions diplomatiques et économiques sur les agresseurs. Elle envoie des volontaires représentant l’organisation dans des pays d’Amérique latine, au Kenya, en Indonésie ou au Népal. Pour les 40 ans de l’organisation, cette dernière a mis en place une série de webinaires intitulée « Meet the defenders » dont le but est d’informer le public général à propos des risques liés au travail de défenseurs ou défenseuses des droits humains et mettre en évidence la nécessité d’ouvrir les yeux sur la situation des droits humains dans ces pays.

Dina Meza, interviewée par Anouk Henry (journaliste à la RTS) a raconté avec émotion ses expériences de journaliste au Honduras et les menaces auxquelles elle et ses collègues ont dû faire face lors de la couverture d’événements. Elle explique que la façon dont les femmes journalistes couvrent une actualité apporte quelque chose de plus que leurs collègues masculins: « Nous sommes en première ligne dans la lutte pour les droits humains et dans la pratique du journalisme ». Les femmes sont, pour elle, une fibre fédératrice : elle pensent à la société en général et non à leurs propres besoins. Au cours de cet entretien, la défenseuse des droits humains et journaliste engagée a évoqué plusieurs challenges qui ont freiné son activité de journaliste comme la situation politique du pays et l’absence d’institutionnalisation résultant du coup d’Etat en 2009, l’exil au Royaume-Uni pour fuir les menaces et enfin les mesures mises en place pour limiter la propagation du Covid.

[xv] source : https://bit.ly/3jAX7p0

Dans les années 80, le Honduras, devenu un pays essentiel pour les Etats-Unis dans un contexte de lutte contre l’URSS et Cuba en Amérique centrale, est marqué par la violence et les techniques de torture et de disparitions forcées enseignées par cette super puissance alliée, sont utilisées pour combattre le crime organisé et le trafic de stupéfiants.  Les forces sécuritaires honduriennes font ensuite disparaître les corps de criminels emprisonnés. Dina Meza décrit le climat d’impunité qui existait alors : « L’absence de punition a créé un terreau de culture dans lequel s’alimente ce puits d’impunité. »[xvi] En 2009, l’armée soutenue par la Cour suprême et le Congrès expulsa le président Manuel Zelaya. Ce coup d’Etat est un nouveau coup dur pour le pays parce que le gouvernement de facto a amené une nouvelle vague d’arrestations arbitraires et de traitements inhumains ou dégradants. Le peu d’institutionnalisation qui existait dans les années 90 et qui aurait permis de faire juger les responsables s’est évaporé. En effet, suite au coup d’Etat, les institutions ne fonctionnaient plus et les documents pouvant prouver la culpabilité des responsables de crimes commis ont été perdus. Cependant, selon les dires de Dina Meza, le coup d’Etat et la censure dans les médias ont toutefois eu un impact positif avec l’arrivée de médias indépendants et du journalisme digital. Ce dernier a poussé les journalistes à s’organiser en réseaux favorisant l’exercice d’un journalisme rigoureux et la prise de conscience de leur liberté d’expression. En plus des radios communautaires, ces nouveaux moyens de communication permettent de contourner la censure et de réveiller les consciences. Ainsi, la défenseuse des droits humains hondurienne explique que son travail au sein de médias digitaux comme le site internet Pasosdeanimalgrande.com lui a notamment permis de parler de la situation des droits humains dans son pays et d’évoquer les attaques qui sont perpétrées contre la presse.

Son combat et les risques liés à son travail de journaliste et de défenseuse des droits humains

Dina Meza a connu PBI à Londres en 2013 et elle a fui son pays cette même année pour aller se réfugier à l’Université de York pendant 4 mois et demi. Après une période de réflexion, elle a choisi de quitter son pays. Son exil a été motivé par le fait que l’un de ses enfants avait été attaqué dans un bus par deux hommes armés et que sa fille était surveillée lorsqu’elle se rendait au centre commercial. Pour protéger ses enfants de futures menaces, D. Meza a donc fui en Angleterre. PBI a accompagné Dina M. dans des cas de criminalisation d’étudiants suite aux élections de 2017. Pour des sujets très risqués, l’accompagnement de PBI s’est avéré très utile puisqu’il a permis aux défenseurs et défenseuses des droits humains d’acquérir de nouveaux outils pour préserver la sécurité et un appui émotionnel.  Dans le cas de détentions, pressions et menaces, les défenseurs et journalistes comme Dina Meza demandent l’appui de PBI pour mettre fin aux menaces contre une personne et négocier avec les autorités. De plus, comme beaucoup de journalistes honduriens, elle bénéficie de mesures de protection de la Cour interaméricaine des droits de l’homme.

Alors qu’en Suisse il existe des règlements ou des lignes directrices pour protéger les défenseurs et défenseuses des droits humains et pour mettre en avant une situation de violence en faisant recours sur le plan international (par ex. violation des conventions internationales), au Honduras, il n’est pas si aisé d’exposer de telles situations sur le plan juridique. Toutefois, il existe des alternatives pour tenter de mettre en lumière la situation humanitaire du pays. L’examen périodique universel qui passe en revue les réalisations des Etats membres de l’ONU dans le domaine des droits humains permet à chaque Etat de fournir les mesures prises pour améliorer la situation des droits humains dans le pays et celles qu’il est prêt à prendre pour remplir ses obligations [xvii]. Il s’agit d’une opportunité pour les journalistes du monde entier de mettre en évidence l’absence de grandes avancées dans le domaine pourtant annoncées par le gouvernement hondurien. En qualité de défenseuse des droits humains, Dina Meza affirme que le rôle de journaliste a une réelle utilité pour soutenir les défenseurs et défenseuses des droits humains dans un pays où les responsables sont exempts de sanctions.

Cette femme forte et combative s’est engagée sur plusieurs fronts pour la défense des droits humains dans son pays notamment en étant directrice de l’Asociación por la Democracia y los Derechos Humanos de Honduras (ASOPODEHU) et présidente de PEN Honduras, une ONG dont la mission est de protéger les journalistes et de défendre leur liberté d’expression. En 2014, pour son travail en tant que correspondante de Reporters Sans Frontières elle a aussi été nommée parmi les « 100 Heroes and Heroines of Information »[xviii] . En outre, elle apporte aussi un soutien juridique et éducatif aux professionnels à risque, aux journalistes et aux communicateurs sociaux. La communauté internationale aide à faire pression sur le gouvernement du Honduras. Après son exil, elle est rentrée au pays avec beaucoup d’appuis et les prix qu’elle a reçus (elle a reçu entre autres le prix spécial Amnesty International UK pour les journalistes en danger) l’ont aussi aidée à mettre en avant la situation dans laquelle elle se trouvait. En fin d’interview Dina Meza ajoute que l’appui des gouvernements et ambassadeurs est souvent très utile et que ses interventions lors de forums internationaux comme le Conseil des droits humains, la Commission interaméricaine des droits humains au Sénat des Etats-Unis, à Bruxelles, au Canada contribuent à faire avancer les choses. Le 8 mars 2019, soit deux ans et deux mois avant le webinaire, Dina Meza a fait appel au Congrès américain par rapport à la situation d’impunité du gouvernement hondurien. Lors de cet appel au Sénat, la défenseuse a demandé que ce pays cesse de soutenir la dictature et de donner des fonds aux forces de sécurité parce qu’ils violent les droits humains. Elle souhaite aussi qu’ils approuvent la loi Berta Cáceres [xix] qui prévoit que les Etats-Unis mettent fin à « l’assurance sécuritaire » apportée au Honduras jusqu’à ce que les violations des droits humains par les autorités honduriennes se tarissent et que les responsables soient traduits en justice. En 2021, l’impact de son intervention au Sénat est difficile à mesurer et Dina Meza attend des actions concrètes tout en étant consciente que le fait de se concentrer sur les petites actions malgré l’ampleur de la tâche est ce qui permet de continuer sa lutte.

Situation des droits humains en période de Covid et pistes pour l’avenir

Le Honduras a été fortement impacté par la pandémie sur le plan sanitaire avec les victimes du Covid mais aussi en raison de l’effondrement du système de santé (problèmes structurels comme, le sous-financement ou le manque d’équité dans les politiques publiques) qui a débuté il y a une dizaine d’années [xx] culminanten 2018 en un état d’urgence national. Ce système de santé a continué à péricliter davantage avec la fermeture de nombreux centres de soins et le manque crucial de médicaments et protections sanitaires. Aux conséquences sanitaires du Covid viennent aussi s’ajouter les mesures parfois trop restrictives du gouvernement portant souvent atteinte à certains droits fondamentaux comme le droit à la liberté d’expression ou de réunion. A la question de savoir de quelle manière le Covid avait affecté son travail et la situation des droits humains dans son pays, Dina Meza répond : « La pandémie a été utilisée pour restreindre les droits humains, comme un prétexte idéal pour installer cette dictature. » En mars 2020, les autorités ont limité la liberté d’expression car les mesures de distanciation sociale et autres confinements imposés ont eu comme conséquence le fait que les journalistes ne pouvaient pas aller dans la rue pour faire la couverture de sujets importants. Pour la défenseuse, il ne s’agit pas de restrictions imposées pour des raisons sanitaires mais bien de limitations pour priver le peuple d’informations. Elle raconte que les décideurs politiques ont donné des laissez-passer aux entreprises touristiques pour renforcer l’économie mais qu’elles ne les ont pas accordés aux défenseurs des droits humains.

En quoi consisterait une solution pour améliorer le sort des journalistes dans ce pays ? Au Honduras, que faudrait-il mettre en œuvre pour s’assurer que les défenseurs et défenseuses des droits humains puissent exercer leur travail sans risquer leur vie et leur intégrité quotidiennement ? Enfin, plus généralement, est-ce que les femmes journalistes dans un pays qualifié d’Etat failli sont celles qui sont les plus à même de dénoncer les abus, protéger les victimes et défendre un ordre démocratique parce qu’elles sont fédératrices (comme le mentionne Dina Meza) ?

Les réponses à ces questions ne sont pas limpides et univoques mais surtout elles impliquent que toutes les parties prenantes soient disposées à collaborer pour améliorer la situation des droits humains. Concernant les deux premières interrogations, dans un article dédié au meurtre de Berta Cáceres, Amnesty International donne un début de réponse en chargeant les Etats de « trouver la volonté politique d’empêcher les homicides en répondant mieux aux menaces dont sont victimes les défenseurs·euses des droits humains et en amenant les responsables à rendre des comptes »[xxi]. Finalement, pour la dernière question, il semblerait que le vécu des journalistes honduriennes (expérience journalistique, défense de leur professionnalisme et de leur dignité en tant que femmes mais aussi leur lutte pour trouver leur place vis-à-vis des hommes journalistes) serait une force et un atout pour renforcer leur pouvoir de revendication pour une presse libre, indépendante et diversifiée [xxii].

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