Dune, l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Frank Herbet, s’annonce comme l’un des plus grands événements cinématographiques de l’année. Par la même occasion, le film rompt la malédiction  qui semble peser sur les projets d’adaptation de cet ouvrage culte de la science-fiction, avec un projet abandonné et une version décevante sortie en 1984 [1]. Mais dans quelle mesure un livre, pionnier lors de sa parution dans les années 60, peut-il produire un film qui répond aux enjeux de notre époque ?

La science-fiction, un genre masculin

On attribue parfois l’origine de la science-fiction moderne à Mary Shelley, auteure de Frankenstein [2]. Et pourtant, depuis son apparition, ce genre a été largement réservé aux hommes. Les œuvres de science-fiction écrites par des hommes sont plus nombreuses et plus reconnues [2]. Une des conséquences de cet entre-soi est la représentation, souvent péjorative et arriérée, des femmes – peu de personnages féminins peuvent prétendre au même traitement de qualité que les personnages masculins. Ces dernières années, heureusement, le monde du cinéma a été confronté à son manque de diversité – que ce soit de genre, de couleur, d’orientation sexuelle ou d’identité de genre. Par exemple, les films de super-héros privilégient depuis longtemps les hommes blancs hétérosexuels [3], mais cette tendance est en train d’évoluer avec la sortie de Wonder Woman (2017), Black Panther (2018), ou encore Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux (2021).

Le manque de représentation dans Dune

Le film Dune, réalisé par le canadien Denis Villeneuve, raconte l’histoire de puissances politiques se disputant le contrôle de la planète Arrakis. Celle-ci est la source de l’Epice, une substance nécessaire au fonctionnement de l’humanité. Le protagoniste, Paul Atréides, doit se rendre sur Arrakis avec son père qui vient d’en obtenir le contrôle, alors que les tensions politiques atteignent leur apogée. Le long-métrage, qui n’est pas encore sorti dans tous les pays, a reçu pour l’instant des critiques positives, surtout sur sa cinématographie époustouflante, alors que son scénario divise les opinions [4].

Le roman Dune a été publié en 1965 par Frank Herbert. Il est depuis devenu une œuvre culte, mais réputée comme impossible à adapter [1]. Pour résoudre ce problème, le film de Villeneuve ne s’attaque qu’à la première moitié du livre [1].  Néanmoins, une bonne adaptation cinématographique est avant tout un bon film, avant d’être une copie fidèle. C’est pourquoi cette critique traite du film sans le comparer avec le livre. 

D’abord, il faut noter le peu de personnages féminins d’importance dans le film. S’il passe le test de Bechdel [5] , c’est de justesse. Hormis quelques membres du Bene Gesserit, un ordre exclusivement féminin, les personnages féminins notables sont le Dr. Liet-Kynes, et Chani, incarnée par Zendaya. Le Dr. Liet-Kynes – spoiler alert – est une figure intéressante, mais qui meurt avant la fin du film. Le personnage de Zendaya apparaît surtout dans les visions du personnage principal, Paul, et ne rejoint l’intrigue en chair et en os qu’après deux heures de film. Néanmoins, Chani promet d’être un personnage central dans le film suivant.

Le personnage féminin le plus intéressant – et peut-être même le personnage le plus intéressant de Dune – est Lady Jessica, la mère de Paul. Avec ses forces et ses faiblesses, à la fois Bene Gesserit et concubine royale, elle révèle toute la nuance de son caractère au fil de l’histoire. Mais elle aussi est confrontée à des stéréotypes misogynes : un personnage masculin la qualifie de “trop vieille”, et on l’empêche de se défendre elle-même lors d’un duel. Pire encore : alors qu’elle est capturée par l’ennemi, des soldats parlent de l’agresser sexuellement. Malheureusement, même après #MeToo, la violence sexuelle est encore brandie comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des femmes, dans ce cas comme prétexte pour que Paul puisse utiliser ses pouvoirs.

L’opportunité perdue d’une remise en question

Reparlons de ces Bene Gesserit. Dans l’univers de Dune, cet ordre est réservé aux femmes, et œuvre en secret depuis des millénaires : de génération en génération, les Bene Gesserit choisissent avec soin leurs partenaires pour créer une lignée qui permettra d’engendrer un prophète capable de voir l’avenir et le futur, et d’amener un monde meilleur. Si cet ordre est puissant, il semble néanmoins être le seul moyen, ou presque, pour une femme d’avoir du pouvoir dans cet univers. De plus, leurs méthodes restent très classiques. Elles œuvrent en secret, car exclues des positions de pouvoir officielles. Leur mission repose sur la tâche essentiellement féminine de procréer. L’objectif de ces générations de femmes est d’engendrer le prophète – un homme. Ainsi, bien qu’exclusivement féminin, l’ordre des Bene Gesserit tourne autour de l’existence d’un homme.

Cette représentation des Bene Gesserit n’est néanmoins pas dénuée d’intérêt. Que les Bene Gesserit aient recours à des méthodes traditionnellement féminines pour se rapprocher du pouvoir et atteindre leur objectif n’est pas en soi misogyne. Il y aurait là une possibilité de discuter de la manière dont les groupes victimes de discrimination peuvent se réapproprier les tâches auxquels ils sont contraints pour leur propre pouvoir. Malheureusement, Dune ne va pas jusque-là. Le défaut du film n’est pas de montrer une société patriarcale, mais de ne pas la problématiser. De tels rapports de pouvoir, s’ils ne sont pas remis en question, sont essentialisés et normalisés.

C’est mon plus grand reproche envers le film – le synopsis a le potentiel de remettre en question les rapports de pouvoir qu’il dépeint, mais il se laisse ensuite distraire par une longue série de scènes d’action. Par exemple, Dune est une métaphore assez évidente sur le colonialisme – un Empire ordonne à l’un de ses membres d’occuper une planète riche en ressources naturelles et occupée par un peuple sauvage, parfaitement adapté à son environnement et maltraité par les précédents occupants. Au début du film, les dialogues mettent en lumière ce parallèle avec notre réalité, et semblent préparer le public à une discussion sur la colonisation. Cet angle est toutefois abandonné dès que le rythme de l’intrigue s’accélère.

Les médias ont une influence sociale et politique qu’il ne faut pas sous-estimer. On peut pourtant se poser la question, est-ce que tous les films doivent vraiment être féministes et anti-colonialistes ? Quant aux adaptations d’œuvres « dépassées », doivent-elles nécessairement être mises au goût du public moderne ? Dans tous les cas, le roman Dune a eu une influence remarquable sur la science-fiction, alors que film Dune rate l’occasion de l’influencer pour le mieux en contribuant à sa démocratisation auprès d’un public divers en manque de reconnaissance.

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