Volontairement provocateur, le titre du livre donne d’ores et déjà la couleur : on y parle de virilité, des hommes. L’ouvrage de Victoire Tuaillon propose en effet une synthèse d’une centaine de travaux autour de la masculinité pour mettre en avant la question de la construction de celle-ci : « Qu’est-ce que ça veut dire d’être un homme, en France, au XXIème siècle et qu’est-ce que ça implique ? » Pour montrer l’enjeu d’une telle question, le livre est parsemé de statistiques, de chiffres, de résultats d’enquêtes tirés d’articles, de thèses, d’essais ou encore de documentaires de chercheurs et chercheuses qui donnent au livre une dimension exigeante mais très accessible.


Victoire Tuaillon, journaliste française née à Paris en 1989, est la créatrice du podcast « Les couilles sur la table » sur Binge Audio et l’auteure de l’ouvrage du même nom sorti en 2019. Diplômée de Science-Po Paris, elle a travaillé trois ans au JT de France 2 et est aujourd’hui rédactrice en chef à Binge Audio.

Trois grandes questions jalonnent le livre et tentent d’être expliquées par Victoire Tuaillon. La première est celle de la violence : « Pourquoi, partout dans le monde, ces violences sont-elles majoritairement commises par des individus de genre masculin ? » L’autrice montre que la violence n’est pas innée mais construite, et ne découle pas d’une vision naturalisante qui expliquerait la violence masculine par des arguments physiologiques. Il y a donc de grands imaginaires qui nourrissent ces violences et les rendent légitimes. Par exemple, celui qui renvoie aux femmes les dimensions émotionnelles et psychologiques justifierait le fait que les hommes soient des êtres moins sensibles et donc enclins à plus de violence envers les autres. Être un homme sensible signifierait être faible car cela ferait référence à un attribut féminin. Double problème alors, celui de l’assignation de la sphère émotionnelle aux femmes et celui de rallier féminité à faiblesse. C’est la deuxième question du livre : celle des injonctions viriles et des stéréotypes. Le dernier questionnement est quant à lui lié à la domination des hommes sur les autres hommes. Il présente l’importance d’aborder le genre avec les questions de la race, de la classe ou de l’orientation sexuelle pour comprendre toutes les dimensions qui entrent en jeu et qui interagissent entre elles.

Ces trois grandes questions forment le fil rouge du projet et parcourent les différentes parties du livre. L’ouvrage est ainsi fractionné en plusieurs chapitres. Tout d’abord, la « Construction » est abordée en expliquant comment la masculinité atteint les petits garçons et pourquoi un modèle de virilité s’impose comme étant naturel et masculin. Le chapitre dévoile notamment comment un enfant, dès sa naissance, est placé dans la case « garçon » ou « fille », et qu’une différenciation s’opère alors par les adultes eux-mêmes qui, de manière plus ou moins consciente, ont des comportements différents selon le genre de l’enfant. Que ce soit dans les gestes ou les mots utilisés, les garçons sont souvent vus comme « forts » ou « costauds » et les filles plutôt « délicates » et « mignonnes ». Cette différenciation précoce ajoutée à une socialisation des instances comme l’école, les associations sportives ou les ami.e.s dictent l’identification des garçons à une masculinité vue comme naturelle. Puis, un chapitre est consacré à la thématique du « Privilège » en montrant les conséquences d’un monde pensé au masculin. De la ville faite par et pour les hommes en passant par les inégalités du travail, jusqu’au harcèlement de rue, le chapitre explicite les inégalités quotidiennes dues à une société masculine, patriarcale où la masculinité hégémonique* domine. Un troisième chapitre est consacré alors à « l’Exploitation » en exposant le poids que ce déséquilibre amène tant dans le couple que dans la structure familiale. Un quatrième chapitre sur la « Violence » évoque la question de la brutalité masculine à travers notamment la culture du viol. Finalement le dernier chapitre, nommé « Esquives », donne des voies de réponses et quelques solutions concrètes pour dépasser les masculinités actuelles en repensant nos rapports de genre. Repenser la sexualité hétérosexuelle par exemple, en s’éloignant d’un modèle normatif où le coït pénis-vagin définirait le rapport sexuel, permettrait de se libérer d’un schéma genré construit pour se recentrer sur la découverte de nos corps. Si aujourd’hui le patriarcat s’immisce jusque dans notre intimité, Victoire donne quelques pistes pour une sexualité sans tabou où c’est le plaisir qui fait la loi.

Chaque chapitre de l’ouvrage est ensuite complété par un extrait d’un entretien tiré du podcast « Les couilles sur la table » pour pousser la réflexion plus loin. Chercheur.euse, sociologue, philosophe, géographe, artiste, universitaire donnent vie au texte en prenant la parole dans un question réponse avec la journaliste.

Si le projet sonne féministe, la journaliste ne s’en cache pas et déclare dès la première page : « Je suis féministe, c’est-à-dire : je crois à cette idée révolutionnaire que les femmes sont des êtres humains. » Visée féministe donc, mais bien destinée aux hommes : la journaliste s’adresse à eux et les invite à se pencher sur la construction de la masculinité pour se libérer des rapports de genre inégaux et comprendre les enjeux féministes d’aujourd’hui. Renversement de perspective dans laquelle les hommes sont au centre de l’analyse, ce qui est à la fois une force et une faiblesse du livre : d’une part, une faiblesse car on pourrait critiquer la place trop importante donnée aux hommes dans un débat où ce sont les femmes qui subissent les inégalités, mais à la fois une force car cela donne un point de vue qui est beaucoup moins abordé dans les débats féministes. La journaliste veut en effet montrer que le féminisme ne concerne pas seulement les femmes mais bien la société dans son ensemble et qu’il en est de la responsabilité de toutes et tous de se sentir concerné.e.s.

Le format du livre est quant à lui très attractif, très coloré et donne envie de s’y plonger. On se repère aussi facilement entre les parties et l’écriture est accessible. La couverture du livre peut cependant prêter à confusion et cacher le caractère plus intellectuel et scientifique sous un visuel plutôt léger et pas forcément en adéquation avec ce qu’on attendrait d’un livre pour les hommes. Est-ce le but de la journaliste de ne pas rejouer les stéréotypes existants ou est-ce un mauvais hasard qui pourrait ne pas donner envie aux hommes de le lire ? La question reste ouverte.

A lire dans sa chambre ou à écouter sur la plage, Les couilles sur la table invite à déconstruire une vision binaire de la société et à tendre vers des rapports entre les genres plus sains et égaux. C’est au final le message que Victoire Tuaillon veut faire passer : déconstruire les représentations actuelles de la masculinité ne peut que tendre vers plus de liberté. Le livre ne se positionne pas contre les hommes mais bien contre le système de domination masculine et, plus globalement, de tout autre système de domination. Un beau projet féministe destiné à toutes celles et ceux qui s’interrogent sur la masculinité. La seule question qui persiste alors : Êtes-vous prêt.e.s à embarquer avec Victoire pour ce voyage révolutionnaire et libérateur?

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