Le résultat des élections américaines, annoncé le 7 novembre, n’en finit pas de faire suer les médias américains. En effet, Donald Trump, actuel président des Etats-Unis, refuse de concéder le poste de vainqueur légitime à Joe Biden, ce dernier devenant officiellement le 46ème président des Etats-Unis le 20 janvier prochain.

En théorie, lors d’une élection, il est légitime que le candidat perdant conteste les résultats si ceux-ci sont trop serrés. Par exemple, dans l’Etat américain de Géorgie, Joe Biden a été déclaré vainqueur, mais avec une marge inférieure à 0.5%.  Dans ce cas, Donald Trump est donc entièrement dans ses droits de demander une vérification des résultats (1). Néanmoins, globalement, de nombreuses autorités ont certifié que ce cycle électoral a été le plus sécurisé de l’histoire américaine (2). Malgré l’incertitude des résultats définitifs, causée par le fait que le gagnant de l’Alaska, l’Arizona, la Géorgie et la Caroline du Nord n’a pas été déclaré (3), et les divergences selon les sites d’informations, qui utilisent des sources primaires différentes (4), Joe Biden a reçu une marge de victoire nette par rapport à Donald Trump. L’ancien vice-président a un total provisoire de 79,377,327 votes populaires et 306 votes au collège électoral, tandis que le président sortant a reçu 73,522,395 votes populaires et 232 votes de grands électeur.rice.s (5). Aux États-Unis, selon la Constitution, le président est élu au suffrage universel, mais le résultat final est décidé par un collège électoral de 538 grands électeurs et électrices. Avec ce système, chaque État détient un certain nombre de voix au Collège Électoral. Chaque membre votera pour le ou la candidate choisi(e) par leur État d’origine. Cet intermédiaire permet la répartition géographique du pouvoir électoral et garantit un poids supplémentaire aux petits États (6). A travers ce système, Joe Biden a gagné à la fois le vote populaire et le vote du collège électoral, représentant les États individuels. Donald Trump semble être conscient de la victoire démocrate. Néanmoins, il refuse de lui concéder le poste présidentiel (7). Ce refus pose trois problèmes majeurs : une transition de pouvoir non-préparée, une polarisation accrue, et une atteinte à l’idéal démocratique. 

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Premièrement, c’est une perte de temps précieux et stratégique. Le fait que Joe Biden n’ait pas accès à des informations confidentielles l’empêche de préparer la transition efficacement (8). Accompagné de son équipe, il fait déjà de nombreux efforts de son côté, par exemple en ayant mis en place la Coronavirus task force (9), mais il a besoin de l’aide du président sortant. Sans cette coopération, au moment de son inauguration, Joe Biden sera beaucoup moins efficace pour la gestion de dossiers urgents, comme le Covid-19 et le redressement de l’économie (10). Le docteur Anthony Fauci, qui est responsable de la gestion sanitaire, va même jusqu’à dire que ce délai relève de la santé publique (11). De plus, l’accès à des informations confidentielles pourrait se révéler important en politique étrangère. L’administration Biden risque de ne pas être préparée dans le cas d’une une crise diplomatique ou militaire peu de temps après son inauguration. Par exemple, serait-elle prête pour la situation au Moyen-Orient (12) ? En effet, malgré les conseils de l’OTAN et la menace incessante des Talibans, Donald Trump a déclaré le 17 novembre 2020 qu’il réduirait la présence américaine en Afghanistan à 2,500 soldats d’ici mi-janvier. De nombreux diplomates craignent une augmentation des tensions dans la région (13). Est-ce par stratégie politique que Donald Trump nie la victoire de Joe Biden, afin de le déstabiliser ?

Deuxièmement, cela risque d’accentuer la polarisation politique entre les Démocrates et les Républicains. Les Démocrates et les médias libéraux pourraient prendre avantage de ce moment politique en critiquant le camp adverse (14), ce qui mettrait le Parti Républicain sur la défensive (15). Le Parti Républicain lui-même court le risque d’être fracturé entre les membres qui acceptent le résultat et les membres qui le rejettent (16). D’un côté, de plus en plus de leaders républicains modérés, tels que Mitt Romney, la sénatrice du Maine Susan Collins (17), ou le gouverneur du Massachusetts Charlie Baker (18), se distancent du président, en insistant que Donald Trump et ses supporters acceptent la victoire démocrate (19). Même sans être d’accord avec Joe Biden en tant qu’individu, ces leaders reconnaissent l’importance institutionnelle d’une passation de pouvoir harmonieuse. De l’autre côté, des milliers des supporters de Donald Trump continuent à affirmer que les résultats sont frauduleux (20). Cette action clivante de la part du Républicain va exacerber les tensions. 

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Finalement, cela pose un risque d’érosion de l’idéal démocratique aux Etats-Unis et à l‘étranger. Le droit de vote a justement été conçu pour éviter les dérives totalitaires. A travers le décompte des bulletins de vote, la majorité détient le pouvoir politique. Le respect de la vox populi (la voix du peuple) est une tradition qui remonte à la fondation des États-Unis, et qui a toujours été respectée (21). Même lors des élections de 2000, entre George W. Bush et Al Gore, dont le résultat s’est joué à moins de 600 votes populaires en Floride et qui a finalement été tranché par un jugement de la Cour Suprême en faveur de George W. Bush, Al Gore a concédé la victoire de bonne grâce une fois que les résultats étaient clarifiés (22). Le 3 novembre dernier, Joe Biden a obtenu la majorité à la fois des votes populaires et du collège électoral. Donald Trump suivra-t-il l’exemple d’Al Gore ? S’il brise cette ancienne tradition de respect des résultats, cela ne risque-t-il pas d’entamer une remise en cause permanente de la légitimité électorale ? De plus, en faisant cela, Donald Trump s’aligne dans la tradition autoritaire d’autres hommes forts (23). En effet, certains régimes autoritaires opèrent des manœuvres électorales sciemment pour maintenir leur figure de proue en place (tels qu’Alexandre Loukachenko en Biélorussie (24), Vladimir Poutine en Russie (25), Xi Jinping en Chine (26), et Recep Erdogan en Turquie (27)). Quels sont les risques si même le Président des États-Unis, le symbole classique d’un système démocrate libéral, attaque la légitimité du vote ? Afin de préserver la solidité des idéaux démocratiques instaurés aux États-Unis par les Founding Fathers, Donald Trump acceptera-t-il la légitimité de Joe Biden à la Maison Blanche ? Ce qui est certain est que l’administration Biden sera freinée dans son efficacité par cette contestation, et que s’ouvre une nouvelle ère de questionnement sur la cohabitation démocratique pour la société américaine.

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