Le monde de la mode regorge de standards de beauté, mais le plus prégnant reste sans doute celui de la maigreur. Plusieurs ex-mannequins l’ont dénoncé. Néanmoins, elles sont constamment démenties par celles qui défilent encore. En effet, dénoncer signifie aussi renoncer à ce métier. En 2015, Victoire Maçon-Dauxerre publie Jamais assez maigre, journal d’une top model, une autobiographie relatant son expérience dans le mannequinat pendant huit mois, et surtout sa descente aux enfers dans l’anorexie alors qu’elle n’avait que dix-huit ans.

Mais comment savoir s’il s’agit seulement d’un cas isolé ? Bien que les standards de mannequins extrêmement maigres semblent être dépassés dans le monde de la mode, ils y restent toutefois présents dans certaines logiques. Cet article présente un regard critique en montrant que, lorsqu’on dit que les mannequins sont anorexiques, les reportages montrent le contraire ; et quand on dit qu’elles ne le sont pas, on peut tomber sur des interviews ou des récits qui affirment que des standards sont encore bien présents.

En apparence, la question de la maigreur dans le monde de la mode semble être récente : en effet, on rappelle sans arrêt que les supermodels des années 1990 avaient des formes que les mannequins d’aujourd’hui n’ont plus. Pourtant, on ne cite que Laetitia Casta comme exemple, sans savoir qu’elle était déjà une exception. Même Adriana Karembeu, qui était très demandée dans les années 90, s’est entendu demander de maigrir, elle qui était considérée comme la plus mince de sa famille (1) !

Fashion Week de Tokyo en 2010

En réalité, depuis les années 1960 avec Twiggy, « la brindille » en anglais, le problème de la maigreur persiste. Cela s’explique par le manque de temps des créateurs pour ajuster les vêtements sur chaque mannequin. Si celles-ci sont filiformes, le vêtement tombe et est présentable (2). Constance Jablonski, la top model française la plus connue, l’explique ainsi : « Soit on réussit parce qu’on a plein de followers et on est quelqu’un, soit on est très maigre, et on passe partout » (3). C’est pour cette raison que des mannequins comme Kendall Jenner, Gigi et Bella Hadid sont très demandées sans être aussi minces que les autres : elles avaient déjà une notoriété avant de commencer leur carrière. 

L’extrême maigreur est très dangereuse, parfois mortelle. Des décès sont causés par les pressions dans le milieu de la mode : des mannequins, souvent très jeunes, meurent d’anorexie. Citons Vlada Dzyuba, jeune russe décédée à quatorze ans seulement (4), ainsi qu’Anna Caroline, âgée de vingt et un ans lorsqu’elle est morte de faim en 2006 (5). La première est officiellement décédée de méningite, qui a été attribuée à un état de fatigue intense et un état d’épuisement. En effet, la privation due à des standards dans le monde de la mode n’est pas écartée comme cause de fond. Les plus tristement connues restent les deux sœurs uruguayennes, Luisel et Eliana Ramos, décédées à six mois d’intervalle après s’être privées de nourriture pendant plusieurs mois. La première avait vingt-deux ans, la seconde dix-huit (6).

Mais quand ce n’est pas la maigreur qui tue, c’est le suicide : Victoire Maçon-Dauxerre en a fait une tentative avant d’arrêter le mannequinat. Dans son livre, elle raconte les mécanismes de l’anorexie enclenchés par les mots de son agent, lui disant qu’il fallait maigrir. Mais l’anorexie mentale n’est pas seulement un état de maigreur : il s’agit d’une réelle maladie, à savoir un trouble du comportement alimentaire qui consiste à se voir, entre autres, toujours plus gros qu’on ne l’est (7). Victoire raconte à quel point c’est jouissif d’avoir le contrôle sur soi et sur sa vie, de réussir à résister pendant que les autres cèdent. De manière générale, l’anorexie touche souvent des filles intelligentes, qui souhaitent avoir le contrôle sur tout et y parviennent de cette façon. En revanche, cette maladie déconnecte, fait voir flou, et Victoire dit d’elle-même qu’elle n’est devenue qu’une « belle plante », du moins un cintre, incapable de faire autre chose que défiler (8) ; c’est en effet l’image répandue des mannequins et que ces dernières cherchent sans cesse à démentir.

Mais pour Victoire, l’anorexie est survenue dès son entrée dans le milieu de la mode : les mots de ceux qui lui demandaient de maigrir lui faisant comprendre que, sans ça, elle n’aurait pas de contrat, se sont transformés en une petite voix, répétant en boucle dans sa tête qu’elle était trop grosse. De plus, « comme une réaction de son organisme », Victoire est tombée dans la boulimie pour survivre : si elle se mettait à beaucoup manger, elle compensait en prenant des laxatifs afin de ne surtout pas prendre de poids (9).

Interview de Victoire Maçon-Dauxerre

L’anorexie des mannequins résulte souvent de la pression psychologique exercée par les agences. Ces dernières recrutent des filles très jeunes, à qui elles promettent monts et merveilles. Et ces mannequins en herbe y croient, en plus d’être prêtes à tout pour réussir sans réaliser qu’elles se mettent en danger (10). Il y a quelques années, une vidéo d’une mannequin suédoise, Agnes Hedengård, jugée trop grosse a fait polémique, alors que son IMC était déjà très bas (11). En se filmant elle-même, elle a repris les mots de son agence en déclarant : « Je suis trop grosse pour l’industrie de la mode ! » (12). Nikki Dubose, ancien top model, a dénoncé elle aussi les dérives de cet univers. Elle a notamment exprimé l’impression constante qu’elle avait de ne jamais être comme il faut, confessant : « Je me sens malade, je sais que je ne vais pas bien, je me fais vomir, mes cheveux tombent, mon cœur bat de manière anormale, on peut voir tous mes os, mais vous me dîtes que je suis belle ? Pourquoi c’est seulement quand je ne suis rien que vous pensez que je vaux quelque chose ? » (13).

Depuis son témoignage, Nikki Dubose ne travaille plus dans la mode. C’est certainement la raison pour laquelle la plupart des mannequins ne reconnaissent pas se priver de nourriture et font croire qu’elles mangent à leur faim (14). Pourtant, il existe des sites qui prônent l’anorexie : ils incitent des jeunes filles à maigrir dangereusement pour ressembler justement aux « filles des magazines » (15).

Depuis une trentaine d’années, le nombre de personnes anorexiques croît et cette maladie s’empare essentiellement des jeunes filles qui se comparent aux tops models, dont les photos sont inévitablement retouchées (16). Le milieu de la mode tente de faire bonne figure envers ses mannequins : à plusieurs reprises, une charte a été mise en place pour améliorer leurs conditions de travail. Elle interdit, entre autres, d’engager des mannequins trop maigres et invite ces dernières à consulter des psychologues ; elle exige notamment la mise à disposition de buffets avec de la nourriture saine et prône l’utilisation de la taille 34 à la place de la taille 32. De plus, les filles de moins de seize ans n’ont pas le droit de travailler (17). Mais souvent, et Victoire Maçon-Dauxerre le rappelle, ces lois ne sont pas respectées (18). Les mesures exigées de l’industrie de la mode ne semblent donc pas porter leurs fruits. Car il reste une omerta sur l’anorexie : l’année dernière encore, la marque Céline a fait scandale quant à une publicité affichant un mannequin visiblement très maigre (19). Et en parlant de Céline, cela ne s’arrête pas là : l’année dernière également, alors que ses fans se sont inquiétés de son état alarmant, Céline Dion a attiré l’attention sur son corps décharné ; elle répond alors que sa maigreur est due à une pratique sportive intensive, sans mentionner l’anorexie (20). Notons toutefois qu’il s’agit d’un des symptômes de la maladie.

En effet, la logique est très insidieuse. Si les mannequins travaillent dans de meilleures conditions, il reste l’influence néfaste que leur image exerce sur le public, et notamment les jeunes femmes. Comme l’explique Victoire, elles sont des victimes indirectes et subissent elles aussi ce diktat de la maigreur, devenu synonyme de beauté sur les podiums. Malgré l’ouverture du monde de la mode avec l’apparition de mannequins qui percent grâce à leurs particularités – pour ne citer que Ashley Graham, modèle grande taille, Valentina Sampaio, mannequin transgenre, et Winnie Harlow, atteinte de vitiligo entraînant une dépigmentation de sa peau – ces jeunes femmes défilant sur les podiums restent néanmoins soumises à des standards de beauté, notamment celui de la minceur. Même Ashley Graham suscite un avis mitigé : elle représente enfin les femmes rondes sans l’être assez pour ces dernières.

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