En cette période si particulière où plus de la moitié de la population mondiale doit suivre des mesures plus ou moins strictes de confinement, beaucoup d’entre nous n’ont désormais plus grand-chose à répondre aux questions comme « qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » ou « alors quoi de neuf ? ». Tout se suit, se ressemble, on s’ennuie, on répète les mêmes activités, on cherche à tuer le temps et on confond les jours. Toutefois, certain-e-s peuvent vous raconter un tas de nouvelles histoires. Effectivement, hier, ils ont fait une soirée sur la plage avec des ami-e-s. Le jour d’avant, c’était visite du musée de la ville et ce matin, séance de pêche. Je vous rassure, les personnes dont je vous parle ne sont pas sorties de chez elles, ce sont seulement des joueurs et joueuses du nouveau Animal Crossing : New Horizons, disponible sur Nintendo Switch. Il s’agit principalement de jeunes adultes qui y trouvent une véritable échappatoire pour faire face à la situation du confinement. Et ils-elles sont nombreux-ses : 3,5 millions de copies du jeu ont été vendues dans le monde trois jours après sa sortie 1. Comment expliquer un tel engouement ? Pour y répondre, nous avons interrogé plusieurs joueur-se-s ayant entre 20 et 30 ans.

Tout d’abord, il est légitime de se demander quel est le but de ce jeu, car ce n’est pas si évident. Pour Gauthier, « il n’y a pas vraiment de but dans Animal Crossing, mais une série de petits objectifs que le joueur peut choisir de remplir ou non ». Et la nuance réside dans le « ou non ». Dans ce jeu, on fait ce que l’on veut. Notre personnage, conçu à notre image ou non, débarque sur une île qu’on aménage à son goût. Si on veut planter des légumes ou repeindre sa maison, c’est possible. Si on préfère s’asseoir sur le sable et regarder l’horizon, ça l’est tout autant ! Mais pourquoi tant de jeunes adultes adhèrent à un concept si simpliste couplé à des graphismes enfantins ? De la nostalgie ? En effet, 80% des personnes interrogées pour les besoins de cet article affirment avoir joué aux anciennes versions de ce jeu lorsqu’elles étaient plus jeunes. Néanmoins, cela ne semble pas être suffisant pour expliquer l’intensive utilisation du jeu en cette période de crise sanitaire.

L’antonyme du confinement

Animal Crossing : New Horizons semble être aux antipodes du « monde réel » actuel. Nos rayons manquent de pâtes, de farine et de papier toilettes mais les étagères de Tom Nook, le gérant du magasin de l’île, sont toujours remplies. Alors que beaucoup de travailleur-se-s et d’entrepreneu-r-ses s’inquiètent de l’état de leur compte en banque, les dettes contractées dans le jeu sont sans échéance et sans taux d’intérêt. Il existe même des arbres à clochettes (la monnaie en vigueur dans le jeu) dignes d’un revenu universel de base. Nous avons interrogé Ana qui, en somme, apprécie ce jeu car, contrairement à la vie extérieure, il « n’y a rien de stressant » (à part les tarentules, précise-t-elle). Ici, sortir n’est pas dangereux. Au contraire, il s’agit essentiellement d’aider les autres habitant-e-s, de mignons animaux, dans leur petit quotidien. Les utilisateur-trice-s peuvent donc se sentir utiles à la communauté, ce qui est parfois difficile actuellement. La musique, les paroles et les sons sont doux et agréables (à la différence de l’autre célèbre jeu de gestion, Les Sims, où cela peut vite devenir pesant). En bref, tout est accueillant et bienveillant.

Bande d’annonce d’Animal Crossing: New Horizons – Votre île, votre vie !

En outre, lorsque l’on est confiné-e et qu’on ne met le nez dehors que très rarement, notre île devient « un petit jardin virtuel » pour reprendre les mots de Sarah* (prénom modifié), 22 ans. Animal Crossing donne, en effet, l’occasion de créer son propre environnement paradisiaque. On entre dans « un monde idéalisé [qui] peut en quelque sorte remplacer un extérieur qu’on ne peut plus appréhender physiquement ». Mais surtout, lorsque l’on est confiné-e, on est avant tout éloigné-e de ses proches. Voilà encore un aspect du confinement que le dernier bijou de Nintendo peut aider à combler, ne serait-ce qu’un peu. Plusieurs témoignages nous permettent, en effet, d’observer que nombreux-ses sont celles et ceux qui rejoignent leurs ami-e-s ou leur famille sur leurs îles respectives ou les invitent sur la leur. Cela offre un moment d’échanges où il est possible de parler de sujets garantis non-Covid-19. Une vraie bouffée d’air pour nos confiné-e-s ! On a même vu l’organisation de l’anniversaire d’une petite confinée de 9 ans se dérouler grâce au mode de jeu en ligne.

 Le maître de l’escapism

Les temps peuvent être particulièrement sombres et stressants et le jeu, sorti le 20 mars, semble tomber à pic et être la parfaite incarnation du principe d’escapism : le fait de chercher de la distraction et de l’apaisement face à une réalité déplaisante2. Atterrir dans ce monde enchanté et coloré où les ennemi-e-s et le coronavirus n’existent pas serait le meilleur moyen pour nos joueurs et nos joueuses de s’évader et « de penser à autre chose », selon Sarah*. Elle qui n’aurait même pas acheté le jeu, ni même la console, sans le confinement, y trouve des vertus extrêmement thérapeutiques. La jeune femme souffrant d’anxiété, une immersion dans ce monde virtuel lui permet de bien mieux supporter cette période. Tout comme Mariane qui nous explique : « étant malade chronique, le jeu est vraiment une échappatoire pour moi. Il me permet de penser à autre chose que mes douleurs qui ne peuvent être soulagées, à autre chose que la situation actuelle qui est pour moi très angoissante ».

Enfin, être un-e utilisateur-trice assidu-e d’Animal Crossing permet, pour certain-e-s, de garder un rythme régulier et une routine qui peut parfois être mise à mal lorsqu’on reste toute la journée dans son appartement. Victoria*, joueuse de 23 ans, explique que, lors de la mise en place des mesures de confinement, elle s’est « un peu laissée aller » en ne mettant plus de réveil et en restant en pyjama toute la journée. Le jeu, qui se déroule en temps réel (si l’on se connecte à 20h, il est également 20h sur notre île), lui a donné l’occasion de remettre un peu d’ordre en maintenant un circuit quotidien qu’elle effectue matin et soir sur sa console. Tout comme Mariane qui dit « ramasser tous les coquillages, secouer tous les arbres, taper toutes les pierres, arroser toutes les fleurs, voir la boutique Nook, la boutique de Layette et Cousette, avant de faire autre chose ».

Toutefois, Théo nous explique que s’il a bien ressenti tout cela au début et que le jeu l’a vraiment aidé « à soustraire une certaine angoisse et anxiété quotidienne », ces effets bénéfiques ont tendance à s’estomper au fil du temps. Animal Crossing : New Horizons devient peu à peu partie intégrante du confinement et de la crise sanitaire et amène malheureusement de moins en moins l’occasion de s’évader.  

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