A l’épreuve du coronavirus, comment s’assurer de battre le pavé joyeusement en voyant ces longues queues de citadin.e.s masqué.e.s attendant le ravitaillement ? Comment respecter des distances sociales dans des rues exigües ? Comment se réapproprier un espace urbain devenu anxiogène ? Certaines collectivités locales ont déjà repensé leur espace en temps de crise, comme Berlin qui a élargi certaines pistes cyclables pour assurer une distance sociale suffisante entre cyclistes [1]. A Genève, difficile de repousser les murs des immeubles et de revoir la ville. La ville offre-t-elle l’espace suffisant pour la distanciation sociale telle qu’énoncée par les autorités fédérales et locales ?

La semaine passée, les médias suisses titraient que « la distanciation physique restera la norme longtemps en Suisse» [2]. Alors comment s’organiser ? Pour se donner une première idée de la capacité des rues de Genève, le topoïste Mark Spurgeon a développé une carte de la ville qui permet d’évaluer les zones qui n’offrent pas assez d’espace.

Pour consulter la carte : https://markspurgeon.ch/gva-covid-distancing/

Capture d’écran de la carte de Mark Spurgeon. En rouge, les zones qui ne permettent pas la distanciation sociale recommandée par les autorités.

La carte a été conçue sur la base des géodonnées en accès libre proposées par le canton de Genève sur le site SITG [3]. Elle découpe l’espace selon les points de vente répertoriés. Pour chacun d’entre eux, elle estime le nombre de places nécessaires : une vingtaine pour un grand magasin et trois pour une toute petite épicerie. Ces estimations sont basées sur des observations effectuées par Mark Spurgeon durant les premières semaines du confinement. Il explique qu’« estimer le nombre de places nécessaires pour des files d’attente est un problème que nous n’avons jamais connu ». Sa carte pourrait être améliorée en croisant ses observations avec les données de fréquentation enregistrées par les points de vente.

En déplaçant sa souris sur la carte, un calcul est automatiquement effectué en bas à droite. Dans le quartier des Eaux-Vives par exemple, il manque 13 places à l’un des embranchements en rouge.

Genève n’a pas une morphologie urbaine adaptée

Une telle carte permet d’ouvrir le débat sur la morphologie urbaine et sa capacité d’adaptation rapide. A Genève, de nombreux périmètres sont denses et étroits. En termes de résilience et d’adaptabilité à court terme, la morphologie de la ville du bout du lac est problématique. Elle ressemble à un patchwork de zones dans lesquelles la distanciation sociale n’est pas possible. Mais comment faire lorsque l’urbanisme est pensé à long terme et qu’il n’est pas envisageable de regagner de l’espace sur des zones bâties ? A l’heure du coronavirus, l’espace se négocie et les magasins et leurs client.e.s improvisent.

« A quoi servent certaines rues si tout le monde travaille chez soi ? », lance Mark Spurgeon. Selon lui, si dans un premier temps, ce sont les magasins qui ont pris en main la question des files d’attente, ce sont les autorités genevoises qui devraient s’affirmer en période de crise. Il les invite à gagner du terrain sur l’espace habituellement réservé aux automobilistes : « Il nous manque une gouvernance urbaine à plus court terme. La seule solution est que les autorités piétonisent certains quartiers, comme les Eaux-Vives ou les Pâquis. »

La carte identifie la Rue des Pâquis comme zone à piétoniser, à cause de ses nombreux commerces alimentaires.

De la crise au long terme

L’avantage de la piétonisation est qu’elle se prête bien à l’échelle de temps réduite et à l’action rapide demandée par la crise. Comme Mark Spurgeon l’exprime, « il nous manque une gouvernance urbaine à plus court terme ». Certain.e.s urbanistes profitent de l’opportunité du coronavirus pour inscrire la proposition à plus long terme dans l’agenda politique genevois. « Nous ne voulons pas que nos trottoirs deviennent de grandes files d’attente » écrivait Matthias LeCoq, fondateur du collectif La Fabrique de l’Espace (Genève) dans une pétition proposant la piétonisation. Adressée à la Ville et au Canton de Genève, cette dernière l’inscrit à la fois dans le contexte du coronavirus et du changement climatique. Elle part du principe que les zones végétalisées et piétonnes semblent plus résilientes et adaptables à des crises ou réaménagements de court terme. Les heures d’attente cumulées dans les rues de la ville pousseront-elles les citadin.e.s à repenser leur manière de vivre la ville post-coronavirus ?

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