« Mais, là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve », écrivait le poète Hölderlin à l’aube du XIXe siècle [1]. Aujourd’hui, force est de constater que la technicisation méthodique du monde accompagnée d’une terrible dévastation progressive de ce monde que nous habitons – au sens fort du terme, dévoilant un être-présent-au-monde-et-à-autrui [2] – menacent tout être vivant. La technique est devenue un véritable danger.

Pourquoi ? Parce que toute réalité y est convoquée avec la plus grande violence, forcée de se mettre à disposition et de livrer sa sève, son être. Dans ces conditions, soixante-sept ans après la parution du texte allemand de la grande conférence « La question de la technique » (Die Frage nach der Technik, 1953), le chemin de la pensée proposé par Martin Heidegger (1889-1976) m’apparaît fécond et tout à fait nécessaire :

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Le dévoilement, cependant, qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une pro-duction au sens de la poïésis (ποίησις). Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation (Herausfordern) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite (herausgefördert) et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler.
Une région, au contraire, et pro-voquée à l’extraction de charbon et de minerais. L’écorce terrestre se dévoile aujourd’hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais. Tout autre apparaît le champ que le paysan cultivait autrefois, alors que cultiver (bestellen) signifiait encore : entourer de haies et entourer de soins. Le travail du paysan ne pro-voque pas la terre cultivable. Quand il sème le grain, il confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu’elle prospère. Dans l’intervalle, la culture des champs, elle aussi, a été prise dans le mouvement aspirant d’un mode de culture (Bestellen) d’un autre genre, qui requiert (stellt) la nature. Il la requiert au sens de la pro-vocation. L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée. L’air est requis pour la fourniture d’azote, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d’uranium, celui-ci pour celle d’énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique. […]
La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences s’enchaînent l’une l’autre à partir de la mise en place de l’énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale [3].

Nécessaire, parce qu’on ne peut se passer ou se dispenser, il me semble, de l’étendue du processus à l’œuvre – qui se déploie dans l’arrière-fond – sur lequel Heidegger attire subtilement notre attention : ainsi, à une époque où d’une part on observe un enthousiasme fou pour les promesses de l’intelligence artificielle, le progrès des sciences et des techniques, et d’une autre part, une grande inquiétude concernant les effets destructeurs qui s’y rattachent, il est intéressant de noter que d’un côté (technophiles) comme de l’autre (technophobes), nous demeurons enchaînés à la technique, ce qui nous rend complétement aveugles en face de son essence [4] . Du moment que notre attention est noyée dans la diversité des dispositifs et phénomènes techniques qui se succèdent, tout se passe comme si l’essence de la technique nous échappe et que nous ne la questionnons plus : or, suivant Heidegger, le « rapport est libre, quand il ouvre notre être (Dasein) à l’essence (Wesen) de la technique » [5]. L’essence de la technique n’a donc rien de technique.

Fécond, parce qu’on se rend bien compte en suivant minutieusement l’entreprise heideggérienne que nous sommes à l’époque d’une volonté de puissance sauvage portée par la technique moderne, mais que nous ne sommes toutefois pas condamnés : ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le danger de notre époque ne se situe pas tant au niveau d’une humanité enchainée dans la machine. La véritable menace se situe plutôt au niveau d’une certaine incapacité et impuissance de l’homme à s’arracher de la marche de la technique moderne où précisément toute réalité se présente à lui comme ce qui est mis à disposition : ce n’est donc pas seulement son environnement qui est sommé de livrer son énergie, l’homme aussi est relégué au rang de ressource ne représentant rien de plus qu’une simple « ressource humaine ».

Seulement, pour revenir au vers de Hölderlin sur lequel Heidegger appuie sa pensée, à savoir « là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve » [6] , il devient possible d’apercevoir un horizon, c’est-à-dire une fois que nous sommes arrivés à un stade où l’oubli de l’être s’est étiré dans son élan jusqu’à sa limite en tant que mise à disposition des réalités par la technique : c’est alors que d’autres modes de dévoilement nous sont possibles. En ce sens, cette mobilisation totale de l’être peut aussi ouvrir la voie vers ce qui sauve.

C’est là la subtilité et la richesse du chemin de la pensée proposé par Heidegger en plein cœur d’une époque du plus grand danger : ayant fait de la place pour une véritable réflexion sur l’essence de la technique permettant à son tour de comprendre à quel niveau le danger se déploie, l’issue n’est donc plus à rechercher du côté de la fuite totale ou de la révolte à l’égard de la technique moderne, mais plutôt vis-à-vis du fait de ne plus s’insérer exclusivement dans le mode de dévoilement qu’elle autorise. C’est cette essence de la technique moderne que Heidegger nomme le Gestell – qu’on peut traduire par « arraisonnement », « dispositif », ou « dispositif arraisonnement » – évoquant un mode de dévoilement des êtres basé sur une réduction du monde et des êtres à des ressources exploitables, où l’on tend, contrairement au paysan qui respecte le rythme des récoltes, par exemple, à sommer l’arbre de nous livrer son fruit hâtivement. Ainsi, au lieu d’une « pensée calculante » et d’une compréhension technique où tout est réserve pour l’approvisionnement, c’est plutôt une « pensée méditante » et une certaine entrée en résonance propre à la sérénité qui s’impose : Heidegger va alors proposer l’idée de Gelassenheit – qu’on peut traduire par « sérénité » ou « égalité d’âme » [7]. Cette idée de sérénité constitue avant tout une attitude vis-à-vis du réel, attitude ouvrant la voie non plus à la domination, à l’exploitation et à la provocation, mais à une relation plus saine et méditative à l’égard de ce qui nous échappe, de ce qu’on ne parvient pas à saisir intégralement.

C’est pourquoi, en insérant ma réflexion sur la question de la technique moderne dans l’horizon heideggérien, il m’apparaît prudent de ne pas rejeter tout rapport à la technique en glorifiant un passé soi-disant épuré et vierge : on peut, selon moi, tout à fait dire oui à la technique moderne tout en lui disant non.

De ce point de vue, à la lumière des interrogations qui émergent de la crise pandémique Covid-19 que nous traversons, cette voie de la sérénité se présente comme un chemin bien plus sûr : précisément entre ceux qui affirment avec passion qu’il faut accélérer l’automatisation et la robotisation du monde – car si les humains tombent malades, pourquoi ne pas confier de plus en plus de tâches aux robots ? –, et ceux pour qui la technique moderne doit être violemment rejetée au profit d’un grand retour au passé.
Bien que profondément différents, ces deux mouvements partagent une même limite : dans tous les cas nous demeurons non seulement enchaînés au spectre de la technique, mais aussi aveugles en face de son essence. C’est par exemple le cas d’un des aspects les plus fondamentaux de cette essence : en s’enracinant dans une volonté de maximisation de l’efficacité pour elle-même, la technique moderne s’esthétise du moment qu’elle est désirée pour rien d’autre qu’elle-même [8]. Or, c’est justement en questionnant – en travaillant à la construction d’un chemin de pensée – les fins pratiques d’une technique donnée qu’on peut concrètement mettre en place ce rapport serein (Gelassenheit) : toutefois, si on se rend compte que cette technique vise l’efficacité pour l’efficacité, c’est là plutôt de l’arraisonnement (Gestell).

Or, c’est précisément ce que j’ai tenté de faire dans les trois derniers articles autour de cette question de la technique moderne en posant, à partir de perspectives tout à fait différentes, la question des fins pratiques vis-à-vis du « pour qui ? », du « pourquoi ? », et du « pour quoi ? » : (i) Le devenir robot de l’humain ; (ii) Le grand paradoxe de la famine temporelle ; (iii) Pandémie, mort de la mort et philosophie des Lumières. Dans ces conditions, si « contrairement à l’opinion généralement répandue, il est plus difficile de questionner que de répondre » [9] , et que si nous tentons de formuler ces questions au « moyen d’un formulaire rigide, d’une marche à suivre, ou encore d’une méthode, l’on n’aurait finalement pas complètement appris à questionner » [10] : alors questionnons au sujet de l’essence de la technique moderne de manière à permettre un rapport libre à elle. Je répète : disons oui à la technique tout en lui disant non [11] .

Un grand merci à Mylène Fournier pour ses questions – et notre dialogue – qui m’ont ouvert de nouveaux horizons dans ma réflexion philosophique.

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