Sommes-nous en passe de reconnaître l’impact que nous avons sur la planète Terre ? Sommes-nous prêt.e.s à accepter le passage à la nouvelle ère géologique que représente l’Anthropocène ? Si c’est le cas, cela transformerait profondément nos bases sociétales. C’est la vision provocatrice que François Gemenne[i], chercheur du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS) et spécialiste de la géopolitique de l’environnement, a défendue au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH)[ii].

François Gemenne est l’auteur de l’Atlas de l’Anthropocène, un livre dont le titre annonce la couleur. L’Anthropocène est une ère géologique proposée par certain.e.s géologues et stratigraphes[iii]. Géologiquement parlant, nous évoluons dans l’ère de l’Holocène, marquée par une stabilité du climat mondial et des cycles naturels sur plusieurs millénaires[iv]. Cette stabilité est remise en cause par les défenseur.se.s de l’Anthropocène, qui considèrent que la Grande Accélération[v] que nous avons connue depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale a déstabilisé les lois naturelles.

Le 21 mai 2019, l’Anthropocene Working Group (AWG)[vi] s’est entendue pour qualifier l’Anthropocène comme une ère géologique dont le point de départ se situe à la moitié du 20ème siècle[vii]. Cette décision a une importance considérable dans un débat très intense. En effet, pour définir une transition d’ère géologique, les scientifiques se basent sur des points stratotypiques mondiaux[viii].L’Anthropocène a-t-elle débuté avec celui de l’agriculture, de l’échange colombien, de la Révolution Industrielle ou du développement du nucléaire[ix] ? Finalement, ce sont les années 1950 et la dispersion de radio-nucléides dans les milieux naturels suite aux essais nucléaires du début de la Guerre Froide qui ont été retenues par l’AWG.

Fervent défenseur de l’Anthropocène, François Gemenne a extrait le débat de la sphère scientifique vers la sphère politique. Dans son Atlas de l’Anthropocène, on retrouve l’idée qu’ « accepter l’Anthropocène, c’est accepter que l’on ne peut plus distinguer la Terre, gouvernée par les lois naturelles, et le Monde, gouverné par les lois des sciences sociales». Il précise que dans une vision holocénique du Monde, il était possible de défaire ce qui avait été fait précédemment : en politique, il était prévisible qu’un changement de gouvernement implique des réformes.

Pas de « crise climatique » dans l’Anthropocène

A l’ère de l’Anthropocène, ce ne serait plus le cas : il faudrait une « géo-politique »[x], dans laquelle la Terre est pensée comme sujet et non plus objet de la politique. Ainsi, François Gemenne explique que l’Anthropocène est une période de changement climatique et non pas de crise climatique : « avec le changement climatique, dire qu’il y a une crise, c’est dire aux gens que les mesures prises seront temporaires et qu’il y aura un retour à la normale ». Lors de son grand entretien au FIFDH, le spécialiste s’est permis une référence à la crise sanitaire du Covid-19 : « nous sommes plus réticents aux mesures [contre le réchauffement climatique] qu’à celles contre le Coronavirus, car nous savons qu’elles seront permanentes. »

Plus de frontières dans l’Anthropocène

La discipline des relations internationales part du principe qu’il est possible de comprendre le Monde en analysant les relations entre Etats. Si les spécialistes des relations internationales s’emparaient du concept de l’Anthropocène, ils.elles devraient accepter d’observer aussi le rapport humain avec la Terre. Cela remettrait en cause une série de fondations sur lequel l’ordre global a reposé. Or, considérer le monde humain comme entité distincte de la Terre est à la base des relations internationales. François Gemenne mentionne la principale fondation des relations internationales -le système westphalien- pour argumenter.

En relations internationales, le système westphalien de 1648[xi] instaure le principe de souveraineté nationale. L’Etat est une entité territoriale et démographique sur laquelle il règne un pouvoir absolu du souverain et qui ne peut pas être sujet d’une volonté politique étrangère. François Gemenne questionne ce modèle westphalien : « Si nous considérons le rapport avec la Terre elle-même, qu’est-ce qu’une frontière ? Qu’est-ce que la souveraineté nationale ? Qu’est ce que l’Etat ? »

Prendre en compte le changement climatique et les lois naturelles en relations internationales, c’est aussi se pencher sur une grande série d’enjeux du XXIème siècle : migrations, santé, développement, commerce, paix et sécurité. Par exemple, les Etats insulaires sont confrontés à une montée des eaux due au réchauffement climatique. Leurs frontières ne sont plus fixées par le pouvoir central mais bien par la Terre et les lois naturelles.

L’action climatique dans l’arène politique

Avant d’être communément acceptée, parmi les scientifiques ou les politologues, cette conception d’une gouvernance environnementale de l’Anthropocène pourrait bien se heurter à plusieurs obstacles. Les opposant.e.s à l’action climatique pourrait bien venir des milieux qui favorisent une action dite « de crise ». La première opposition pourrait être celle des nationalistes, qui, selon Noah Yuval Harari, « seraient tentés de faire passer d’abord les intérêts immédiats de leur pays en se disant, histoire de se rassurer, qu’ils pourront toujours s’inquiéter de l’environnement plus tard, voire laisser ce soin à d’autres.»[xii] Les second.e.s opposants, les climatosceptiques, pourraient jouer sur l’aspect temporel, conditionnant l’action à l’atteinte d’une vérité scientifique.

Un des plus grands défis de l’Anthropocène serait donc d’adapter la politique à l’environnement. François Gemenne en conclut que « nous sommes forcés à faire entrer le climat en relations internationales » et salue les mobilisations des jeunes générations qui ont « propulsé le climat à l’avant de la sphère publique.»

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