La géopolitique empêchant certaines nations de s’affronter. Le calendrier entraînant des équipes pas encore qualifiées. La géographie obligeant les pays hôtes à jouer des matchs à domicile. Voici le cocktail de considérations qui ont du être prises en compte pour le tirage au sort de l’Euro 2020. « Il va falloir que je vous donne le mode d’emploi »[1] avait un jour dit à ce propos Didier Deschamps, sélectionneur de l’équipe de France. Oui, en effet, s’il vous plait.

Une nouvelle formule anniversaire

La compétition qui aura lieu du 12 juin au 12 juillet se veut remarquable : 2020 marquera le soixantième anniversaire du Championnat d’Europe de football masculin, baptisé à l’époque « Coupe d’Europe des Nations ». On notera que la première édition de 1960 était déjà fortement marquée par des enjeux politiques : l’URSS, vainqueur du tournoi, ayant remporté son quart de finale par forfait de l’Espagne de Franco qui refusa de jouer contre l’équipe soviétique[2].

Ainsi, à événement exceptionnel, formule exceptionnelle. L’ancien président de l’UEFA, le français Michel Platini, en poste lors de l’élaboration de la compétition, a cherché à, selon ses dires, inclure dans l’organisation des pays qui ont très peu de chances d’être un jour hôte d’un tel événement. De fait, l’idée est d’organiser cet Euro 2020 dans douze villes de douze pays européens différents dont des grandes nations de football comme l’Italie, l’Angleterre l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Espagne, des plus petits comme l’Azerbaïdjan, l’Ecosse ou l’Irlande ou encore également la Roumanie, la Hongrie, la Russie et le Danemark[3]. L’intention est louable mais elle a déjà amené à surnommer le tournoi « d’Euro de la taxe carbone »[4] à cause des longs et nombreux déplacements aériens que les équipes et leurs plus fervents supporters effectueront. D’ordinaire, ils sont organisés par un, voire deux pays.

C’est dans ce contexte que s’est tenu le tirage au sort pour affecter les vingt-quatre équipes de la compétition dans six groupes de poules le 30 novembre 2019. Toutefois, nous n’avons pas assister à un tirage au sort classique où, après de longs discours, une figure du football mondial vient sur scène pour tirer dans un bol des ballons miniatures avec le nom du pays inscrit à l’intérieur afin de lui attribuer un groupe et trois adversaires. Simple et basique. A l’inverse, cette fois, les poules ne sont pas formées au hasard, la faute à plusieurs facteurs. Pour comprendre, même les matheux et les plus grands fans de formules alambiquées sont priés de s’accrocher.

La géographie européenne à l’honneur

D’abord, si d’ordinaire le pays hôte est qualifié d’office pour la compétition, cela n’est pas le cas ici du fait qu’il serait compliqué de qualifier la moitié des équipes sans passer par un tour préliminaire. Néanmoins, si l’équipe nationale d’une nation hôte se qualifie, c’est là qu’intervient la première difficulté de notre tirage au sort. En effet, chaque groupe s’est vu préalablement assigner deux villes-hôtes afin d’éviter trop de déplacements. A titre d’exemple, le groupe A (qu’on sait maintenant être celui de la Suisse, de l’Italie, de la Turquie et du Pays de Galles) devait d’office se dérouler à Bakou et à Rome. L’UEFA a ainsi décidé que si un pays hôte se qualifiait, il devait jouer à domicile. De fait, lorsque la Squadra Azzura[5] s’est qualifiée elle a été assignée directement au groupe A, afin de jouer devant son public national. Le même sort s’applique au Danemark et à la Russie (dans le groupe B jouant à Copenhague et à Saint-Pétersbourg), aux Pays-Bas (dans le groupe C qui se jouera notamment à Amsterdam), à l’Angleterre (jouant dans le groupe D qui se déroulant dans le stade de Wembley à Londres), à l’Espagne (qui verra sa Roja jouer à Bilbao dans le groupe E) ainsi qu’à l’Allemagne (au sein du groupe F qui se jouera entre autre à Munich)[6]. En somme, de nombreuses équipes s’étaient vu assigner à un groupe avant le 30 novembre.

Des petits nouveaux entrent en scène

A cette complexité s’en ajoute une deuxième. Si l’on regarde le tableau des poules établi à la suite du tirage au sort qui a eu lieu au Romexpo Exhibition Centre de Bucarest, il reste des blancs à compléter. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le tirage a bien été effectué avant de connaître la liste entière et finale des participants. En effet, une autre particularité de l’Euro 2020 est que les quatre derniers billets seront attribués en mars, soit quatre mois après le tirage et seulement trois avant le premier match du 12 juin à Rome. Ici, l’idée des organisateurs est de repêcher les meilleures équipes de la Ligue des Nations,  une compétition de l’UEFA ayant eu lieu l’année dernière, mais ne s’étant pas qualifiées lors des éliminatoires de l’Euro. Ainsi, quatre miraculés pourront jouer la grande compétition s’ils gagnent les matchs de barrage en mars[7]. Dans les potentiels nouveaux participants, se trouvent des équipes nationales de pays hôtes qui, en cas de qualification, seraient ainsi reversées dans le groupe correspondant, afin de jouer à domicile. Par exemple, si l’Irlande se qualifie, elle ira directement dans le groupe E où trois équipes sont déjà assignées, afin de jouer à Dublin. Vous suivez toujours ?

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Le football, toujours géopolitique ?

Si les groupes étaient déjà bien garnis avant le tirage au sort, qui a donc vu le suspens de la cérémonie drastiquement se réduire, cela est également du à des considérations géopolitiques non-négligeables. On le sait, la politique peut avoir de fortes implications lors des compétitions internationales ou mondiales comme l’Euro. Afin de minimiser les risques diplomatiques, l’UEFA a décidé qu’en raison des conflits armés au Donbass et en Crimée, l’Ukraine et la Russie ne pourraient pas se retrouver dans le même groupe de poule et donc s’affronter à Saint-Pétersbourg. Qu’est ce que cela engendre pour notre tirage au sort, avec toutes ces considérations prises en compte ? On sait que la Russie est obligatoirement affectée au groupe jouant à Saint-Pétersbourg, de fait, avec toutes les assignations déjà effectuée, l’Ukraine, membre du chapeau 1, écope donc du groupe C[8].

En somme, avant que les sélectionneurs des vingt équipes qualifiées se réunissent dans la capitale ukrainienne pour assister au tirage au sort, nombreux étaient ceux qui connaissaient déjà en grande partie leur sort. C’est notamment le cas des Pays-Bas et de la Belgique pour qui, du aux compositions géographiques et à la problématique russo-ukrainienne, les groupes de poules étaient déjà remplis aux trois-quarts. De plus, l’aléatoire ne résidait qu’en un pile-ou-face entre deux équipes pouvant écoper de la quatrième place. Comme le dit très bien la star des Diables Rouges belges Kevin De Bruyne : « ça retire tout le plaisir d’un tirage au sort » pestant ainsi contre « une sorte de falsification de la compétition » et dénonçant le règne de l’argent dans le monde du football et des compétitions mondiales[9]. Foot business, politique du football et football politique semblent en effet être les maitres mots d’un Euro qui n’a pas encore débuté.

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