L’expérimentation animale est un vif débat sociétal actuel. La preuve : le peuple genevois est amené à se prononcer le 24 novembre prochain sur l’initiative 164. D’un côté, Luc Fournier, l’auteur du texte et le président de la Ligue suisse contre l’expérimentation animale et pour le droit des animaux (LSCV, ex-ligue contre la vivisection), exige un meilleur contrôle de la commission genevoise chargée de superviser l’expérimentation animale. De l’autre côté, l’Université de Genève et les HUG s’allient contre ce texte et tentent de montrer ses implications pour le futur de la recherche académique. Les médias romands ont publié les arguments pour et contre cette initiative, les 28 et 29 octobre derniers (1), après la prise de position claire de l’Université de Genève à son encontre. Si les débats ont tendance à nous donner une vision manichéenne du sujet, il est nécessaire de nuancer ce point de vue car le thème est bien plus complexe qu’il ne paraît.

Diversité des recherches à l’UNIGE et aux HUG

De nombreuses recherches sont effectuées au sein de l’Université de Genève et des HUG. Elles portent sur divers sujets comme la sclérose en plaques, le diabète, les tumeurs et les infarctus. Les chercheurs des deux institutions travaillent ensemble sur certaines recherches dont les résultats sont ensuite présentés aux médias par les communiqués de presse de l’Université (2). Ces recherches impliquent l’expérimentation animale. Certains scientifiques ont notamment travaillé sur des vers afin d’étudier les infarctus et d’autres sur les souris afin de vérifier une hypothèse portant sur la sclérose en plaques (3). L’expérimentation animale est nécessaire aujourd’hui à ces recherches, mais elle ne les résume pas. Les scientifiques utilisent aussi des méthodes alternatives comme l’in vitro, qui consiste à travailler sur une culture cellulaire et l’in silico, des simulations numériques (4).
La politique 3R a aussi son importance dans les recherches des scientifiques à Genève. Elle consiste à Réduire le nombre d’animaux utilisés, à Raffiner les méthodes employées afin de
minimiser les contraintes et maximiser la qualité des résultats et à Remplacer les modèles animaux dès que la possibilité se présente (5). Selon une infographie de la direction de l’expérimentation animale de l’UNIGE, l’institution comptait 99’890 animaux en 2017 et en utilisait 36’177 à des fins d’expérience. (6)

Une infographie publiée dans le n°135 de Campus et montrant la tendance suisse et l’ampleur de l’élevage à l’UNIGE

Face à ces données sur le nombre d’animaux sujets à l’expérimentation animale, Denis Duboule, professeur au département de Génétique et Évolution de la Faculté des sciences parle d’un paradoxe développé dans les années 1980 : « J’admets que nous nageons dans un paradoxe que nous sommes incapables de résoudre de manière satisfaisante. Si les scientifiques utilisent des animaux en laboratoire, c’est parce qu’ils représentent des modèles indispensables à une meilleure compréhension du fonctionnement de l’être humain. Et s’ils représentent d’excellents modèles, c’est parce qu’ils nous ressemblent. Mais s’ils nous ressemblent tant, nous ne devrions en principe pas y toucher. Pourtant, nous les tuons quand même. » (6)

Les étudiants de première année de Bachelor en biologie sont directement confrontés à ce paradoxe lors de leurs travaux pratiques. Jozsef Zakany, maître d’enseignement et de recherche, a constaté une augmentation du nombre d’étudiants réticents à effectuer ces dissections pour diverses raisons. L’année académique précédente, il s’agissait selon lui de 9 étudiants sur 92, environ 10% d’étudiants. Cela représente certes une minorité mais montre que ce sujet est pris au sérieux et qu’il suscite la réflexion. En début d’année académique, un groupe étudiant, le Collectif contre la censure a par ailleurs écrit et partagé un polycopié visant à dénoncer une éventuelle censure de la perspective antispéciste dans le débat sur l’expérimentation animale.

Faut-il dissocier expérimentation animale et méthodes alternatives ?

Michel Milinkovitch, professeur et chercheur au département de Génétique et Évolution à l’UNIGE, relève deux incompréhensions générales. Selon lui, le public dissocie non seulement l’expérimentation animale des méthodes alternatives, mais aussi la recherche fondamentale de la recherche appliquée. Il affirme qu’elles ne sont en réalité pas scindées : « Toutes les méthodes 3R, les cultures cellulaires, les cultures numériques, etc. sont issues de l’intérieur du système. Le plus souvent d’ailleurs, ce sont des chercheurs travaillant sur des animaux qui trouvent un moyen pour une partie de la question scientifique posée, d’utiliser une culture cellulaire ou une culture in silico. » (7) De plus, d’après lui, toutes les grandes découvertes scientifiques appliquées sont issues de recherches fondamentales, puisqu’elles nécessitent des connaissances qui ont été acquises par cette recherche fondamentale. Cela vaut également pour l’expérimentation animale qu’il dit permettre des nouveautés médicales en termes de vaccination, de lutte contre le cancer et les maladies infectieuses ainsi qu’en chirurgie de précision.
D’ailleurs, Luc Fournier, l’auteur du texte de l’initiative, fait aussi la dissociation entre l’expérimentation animale et les méthodes alternatives en évoquant le financement du Fonds National de la Recherche Scientifique (FNS) de 7 millions pour les expérimentations animales face à 400’000 francs pour les méthodes alternatives. M. Milinkovitch nuance en expliquant que seuls 5 à 10 % du temps d’expérience se font sur des animaux, le reste se faisant in vitro et in silico.

Un monde scientifique cloisonné

Pour son collègue Ivan Rodriguez, également professeur et chercheur du département Génétique et Evolution, le but de certaines recherches est parfois mal compris. Il assure que « le but général des scientifiques est de comprendre le monde. » (8) Selon lui, cette acquisition de connaissances est essentielle et ne doit pas être minimisée. Toutefois, il nuance que certaines recherches de pointe sont difficiles à comprendre si l’on n’est pas du milieu scientifique.
Michel Milinkovitch parle d’un phénomène social : « Il y a énormément d’inquiétudes justifiées dans la population sur les enjeux de notre civilisation, la destruction de l’habitat, la destruction de la biodiversité, le changement climatique. Sans doute par manque d’information, il y a toute une série de gens qui utilisent ce réflexe émotionnel de se dire que s’il doit y avoir une catégorie de gens qui sont fautifs, ce sont les scientifiques. Ce qui est vraiment cynique et contradictoire, car tous ces grands problèmes sociétaux majeurs qui mettent en péril la survie de l’humanité ont été identifiés, caractérisés par les scientifiques. (…) Il est absolument exact que les animaux d’expérience subissent des contraintes, mais si le but est de réduire la souffrance animale, on se trompe vraiment de cible, car les scientifiques effectuant des expériences sur animaux génèrent relativement peu de souffrance animale, le processus est très contrôlé. En outre, le jeu en vaut la chandelle, car on acquiert des connaissances essentielles. » (9)

Mais qui gère les animaleries de l’Université ?

L’UNIGE a 5 sites d’animaleries, dans lesquels 64 animaliers diplômés travaillent tous les jours de l’année. (10) Pierre Bonnaventure, responsable des animaleries du CMU, explique qu’il est nécessaire de parler de leur métier, dont la « méconnaissance est totale » (11). Les animaliers font, en effet, face à une forte pression de la population. Une visite guidée de sa part dans l’animalerie principale du CMU, qui compte environ 16’000 rongeurs, lui a permis de présenter son envie d’offrir aux animaux un environnement encore meilleur que ce que le cadre légal exige. Des réunions sont parfois organisées entre les animaliers et les chercheurs, afin que ces derniers justifient la nécessité de leurs expérimentations.

Pierre Bonnaventure (à droite) nous montrant une salle du site CMU réservée aux cages d’accouplement

De plus, M. Bonnaventure affirme qu’il est préférable que l’expérimentation animale se fasse en Suisse plutôt qu’à l’étranger où le cadre légal dans le domaine est moins strict. L’initiative 164 menacerait directement cela. Si elle venait à être acceptée, les scientifiques pourraient partir mener leur recherche ailleurs. (12) Les animaliers ont également un rôle dans la politique 3R. Ivan Rodriguez précise que ce n’est pas dans l’intérêt des scientifiques de stresser un animal. « Cela génère des réactions aberrantes, ou en tout cas les modifie. Ne serait-ce que pour diminuer la variance des résultats, et sans parler des aspect éthiques, nous faisons donc tout pour que les animaux soient dans les meilleures conditions possibles. » (13)

Recherches ayant reçu le prix 3R

Thierry Soldati, professeur associé au département de biochimie et son équipe ne font pas de recherches basées sur l’expérimentation animale, mais conduisent une recherche qui approfondit et qui cherche à appliquer la politique 3 R. M Soldati travaille actuellement avec son groupe de chercheurs sur un projet, dont une des publications a reçu cette année le prix 3R, décerné par l’Université de Genève (14). Cette étude, encore à son stade initial, porte sur la tuberculose. Son équipe a par ailleurs travaillé durant 15 années à développer des méthodes alternatives à l’expérimentation animale. Il a fallu démontrer que ces dernières étaient efficaces, afin que d’autres scientifiques les adoptent. Les méthodes alternatives sont exigeantes et impliquent de « trouver le modèle le plus simple, le moins cher et le plus éthiquement adapté pour chaque étape que l’on veut tester. » (15)
D’autres chercheurs de l’Université de Genève ont aussi reçu le prix 3 R, par exemple, en 2016, Emi Nagoshi (16), qui « travaille sur la mouche pour un modèle de Alzheimer. Elle a démontré que certaines des recherches qu’elle et son équipe ont faites ont ouvert des portes à la compréhension des mécanismes de neuro-dégénération, en utilisant une mouche qui est simple et éthique ». (17)
Thierry Soldati, par ailleurs, met en avant la fondation Egon Naef, qui cherche des solutions pour la réduction de l’expérimentation animale. (18) Selon lui, les fondateurs « [ont] vraiment fait un travail remarquable, car ils ont saisi la difficulté de l’expérimentation animale, sa complexité et ils ne se sont pas simplement positionnés contre l’antivivisection, comme beaucoup le faisaient à l’époque. Ils ont vraiment cherché à dialoguer, ils n’ont pas fait un système bipartisan où on est pour, contre. » La transition vers les méthodes 3R est aussi encouragée par le FNS, qui demande aux chercheurs de les appliquer. (19)

Quelle place pour le débat à l’UNIGE?

Le débat implique de plus en plus de sphères différentes : étudiant-e-s, scientifiques, spécialistes en bioéthique. Une discussion a d’ailleurs été organisée, ce mardi 19 novembre, à Sciences III entre ces différents protagonistes. Mais, reste l’impression que le débat à l’Université est réservé aux facultés des sciences et de la médecine. Avec la complexité et l’importance de ce sujet, il est essentiel d’avoir un lieu où débattre, échanger nos opinions et connaissances peu importe notre faculté. Ce sujet ne cessera pas de nous faire réfléchir. Il est primordial de ne pas s’arrêter à cette vision manichéenne et de faire preuve de curiosité pour comprendre les enjeux autour de l’expérimentation animale.

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