Avant de parler de son livre et des thèses qu’elle y avance, parlons un petit peu de Mme Horvilleur. Née en 1974 dans l’est de la France d’une famille juive d’Europe de l’est rescapée de la Shoah, elle fait des études de médecine, puis devient mannequin, puis journaliste, avant de se consacrer à l’étude des textes religieux juifs, et notamment la Torah (la Bible en hébreux). Elle est ainsi la première femme rabbin, ou rabbine, de France, et une des figures rabbiniques les plus médiatiques du monde francophone. Cependant elle ne fait pas partie de la branche « officielle », ou en tout cas traditionnelle, du judaïsme (branche qui refuse les femmes rabbins). Elle est en effet membre du Mouvement Juif Libéral Français, le judaïsme libéral étant une version modernisée et en quelque sorte « assouplie » de la religion juive.

En écho à Jean-Paul Sartre, célèbre philosophe juif français, qui avait écrit « Réflexion sur la question juive » elle fait publier chez Grasset en 2019 « Réflexion sur la question antisémite ». Dans cet ouvrage elle s’attelle à nous expliquer l’antisémitisme, ses origines, ses motivations, et même son avenir, grâce à la Torah, aux autres textes religieux juifs (comme le Livre d’Esther) ainsi qu’aux nombreuses interprétations rabbiniques de ces textes.

Nous avons fait le choix dans cet article de nous concentrer exclusivement sur le premier chapitre, qui tente d’expliquer les origines de l’antisémitisme. N’hésitez pas à vous procurer cet essai, d’environ 160 pages, qui développe bien plus la question de l’antisémitisme et est assez accessible, même s’il nécessite des connaissances basiques sur la Bible (Abraham, Moïse…).

Quel est donc l’origine de l’antisémitisme ? Qui est le premier antisémite ? Les textes religieux juifs apportent deux réponses à la première question et une seule à la seconde : le premier antisémite de l’Histoire serait un certain Amalek. Amalek est un chef de tribu qui, à la sortie d’Egypte des Hébreux (alors que les Hébreux étaient réduits en esclavage par les égyptiens Moïse les fait sortir d’Egypte), attaque les Hébreux dans l’objectif de les exterminer. Nous retrouverons ensuite à de nombreuses reprises des descendants d’Amalek, avec à chaque fois le même objectif. Mais pourquoi Amalek voulait-il donc tuer les juifs ? La réponse biblique est quasi génétique, en tout cas biologique. Sa mère est à la fois sa mère et sa sœur, le père d’Amalek ayant fait d’une de ses filles sa maîtresse. Horvilleur, dans son refus d’une lecture littérale des textes religieux, précise « Cette piste est bien entendue allégorique pour les rabbins : l’antisémitisme n’est pas selon eux une maladie génétique, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Mais ils invitent à explorer la piste de l’héritage dans la transmission de cette haine. ».

Cependant un texte rabbinique, le Talmud de Babylone, offre une autre origine à Amalek. En effet selon cette version du Talmud1 (mise à l’écrit achevé au VIe siècle d’un grand nombre de discussions rabbiniques sur tout les sujets ayant de près ou de loin un rapport avec la Bible hébraïque), la mère d’Amalek était une princesse mésopotamienne. Elle serait venue voir les Hébreux pour se convertir (même si, à l’époque où est censé se passer le récit, il n’existait pas de mécanisme de conversion) mais les Hébreux refusèrent car sa démarche n’était pas désintéressée. Ainsi serait née la haine des juifs. Ce deuxième récit concorde avec l’étymologie d’Amalek, « celui qui est privé de peuple » en hébreux. Ainsi la haine des juifs serait avant tout de la jalousie. L’antisémitisme serait donc un racisme inversé : le juif est rejeté car il nous manque ce qui fait sa « supériorité », contrairement à l’étranger qui est rejeté car il lui manque ce qui fait notre « supériorité ». Le juif étant rejeté car « trop riche », « trop puissant »… l’histoire racontée par le Talmud de Babylone résonne ainsi particulièrement bien avec l’antisémitisme tel qu’il est vécu aujourd’hui.

Le reste de l’ouvrage est tout aussi intéressant, notamment le troisième chapitre qui tisse un parallèle entre misogynie et antisémitisme. On peut cependant regretter que l’autrice se serve de ce livre pour, dans les derniers chapitres, régler ses comptes vis-à-vis d’idéologies ou de groupes qu’elle considère, dans une pure tradition française « universaliste », comme des « communautaristes », par exemple l’anticolonialisme mais aussi celles et ceux qui utilisent la fierté, notamment les LGBTI+, comme moyen d’action politique.

A défaut de commencer par une citation, en voici une qui résonnera bien avec l’histoire d’Amalek et de sa mère et qui fera office de conclusion : « Je crois qu’en fait, tous les antisémites sont des anciens philosémites2. »3.

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