L’arrivée d’Aleksandar Vucic à la présidence le 2 avril dernier a provoqué une vague de protestations sans précédent. La tension est vive face à l’incertitude quant à la voie ambivalente que le pays semble continuer à emprunter : satisfaire les exigences européennes tout en flattant les velléités nationalistes. Régulièrement, les incidents et les provocations font la une des journaux nationaux dans les Balkans, amplifiés par des déclarations officielles, teintées de menaces.

 

Le Kosovo, un conflit non résolu

Au mois de janvier dernier, le train reliant Belgrade à Mitrovica reprenait son service, mais sans jamais atteindre sa destination finale. Selon Aleksandar Vucic, alors Premier ministre et désormais Président serbe, les forces spéciales albanaises se préparaient à faire sauter une partie de la voie ferrée pour bloquer la progression du train. Selon Hashim Thaçi, le Président du Kosovo, le train aurait été donné par la Russie à la Serbie et serait un « prétexte pour justifier une éventuelle intervention militaire et une annexion du Nord du Kosovo, majoritairement serbe, par Belgrade. » (1) Peint aux couleurs de la Serbie et flanqué de l’inscription « le Kosovo est la Serbie » en 21 langues, le train frappait comme une gifle le petit Etat auto-proclamé (2) du Sud des Balkans. L’incident, largement relaté dans la presse internationale, n’était malheureusement pas un faux pas diplomatique. Il s’agirait plutôt d’une montée des tensions volontairement provoquée par les deux pays, à la veille des élections présidentielles en Serbie, poussant jusqu’aux limites d’un conflit armé. Rappelons ici que la Serbie n’a pas reconnu l’indépendance du Kosovo, auto-proclamée en 2008. Depuis l’arrivée d’Aleksandar Vucic à la présidence, le dialogue entre les deux pays a néanmoins repris, sous l’égide de l’Union européenne (3). Mais selon les derniers propos du président Vucic, le différend qui oppose la Serbie et le Kosovo pourrait prendre la forme d’un conflit gelé (4). Dans le durcissement cyclique des relations qui oppose Belgrade à Pristina, Bruxelles s’efforce de « garder les deux parties autour d’une table pour éviter que le conflit ne se déplace sur le terrain. » (5)  Et l’appel au calme de l’ambassadeur américain en Serbie, pour qui tout cela est « une petite période de turbulences dans le long chemin des négociations » (6) fait un peu l’effet d’une épée dans l’eau.

 

Les velléités de sécession des Serbes de Bosnie

La petite République serbe de Bosnie (7), l’une des deux entités composant la Bosnie-Herzégovine, n’est pas en reste dans le jeu politique des provocations. La carte jouée depuis quelques années par le président de Republika Srpska, Milorad Dodik, est celle de la remise en question de la Bosnie-Herzégovine. En relançant l’idée de la « Grande Serbie » (8) et le projet très controversé et régulièrement ajourné de référendum contraire à la Constitution de Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik suscite une onde de choc. Ce référendum illégal, dont l’issue pourrait être la sécession du petit Etat serbe au coeur de la Bosnie-Herzégovine, a été soutenu par Vladimir Poutine (9) en 2016. Le Kremlin a depuis pris ses distances avec ce qui pourrait « mener à une guerre dans la région et à une escalade de la confrontation entre la Russie et l’Ouest. » (10)

 

Le projet de « Déclaration sur la survie des Serbes et de la nation serbe » : « coup de communication nationaliste » ou manœuvre politique ?

Dans le courant du mois de novembre, Aleksandar Vučić et Milorad Dodik, présenteront le texte de « Déclaration sur la survie des Serbes et de la nation serbe » (11) devant leurs parlements respectifs. Le texte en question porte sur l’usage de la langue serbe et de l’alphabet cyrillique, sur la sauvegarde de la culture serbe, de ses traditions et de son patrimoine. Il ne semble pas présenter de menace particulière. Pourtant, certains analystes pensent qu’il pourrait détériorer les relations de Belgrade avec les pays voisins. « Le message de la Déclaration est limpide : un jour, tous les Serbes seront réunis dans un espace culturel unique, disposant d’un cadre étatique reconnu », explique Enver Kazaz, professeur de la Faculté de philosophie de Sarajevo.

 

Le nationalisme et les partis politiques

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Les membres du Parti Radical serbe (PRS) soutenant la campagne de D.Trump

Les élections législatives anticipées de 2016 ont vu le grand retour au parlement du chef de l’extrême-droite serbe, Vojislav Seselj. Cet ancien ministre de Milosevic a été inculpé et acquitté entre 2009 et 2016 par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, et était candidat aux dernières élections présidentielles au mois d’avril. L’homme qui déclarait « vouloir achever tous les Croates avec une fourchette rouillée » (12), milite pour les thèses ultranationalistes “ Grand Serbe “ une coopération militaire avec « le grand frère orthodoxe russe ».  Vojislav Seselj n’a toutefois obtenu que 4,6 % des voix lors des dernières élections (13). En 2008, à la suite de divergences internes autour de l’accession de la Serbie à l’Union européenne, le PRS se scinde (14). Tomislav Nikolic et Aleksandar Vucic forment alors le Parti progressiste serbe (SNS). Le nouveau parti adoucit son nationalisme et promeut l’accession de la Serbie à l’Union européenne. Il ne fait plus mention de Grande Serbie et dit ne pas souhaiter d’annexion d’autres pays. Néanmoins, le Kosovo est considéré comme partie intégrale de la République de Serbie. Aujourd’hui le Parti progressiste serbe est le parti au pouvoir, après l’élection de A. Vucic avec 56 % des voix. La possibilité selon laquelle l’Union européenne pourrait faire de la reconnaissance du Kosovo une condition à l’accession de la Serbie entraîne une réponse très claire du ministre des Affaires étrangères, Ivica Dacic : « Il n’y aura pas de voie européenne pour la Serbie » (15). Les premiers mois de la présidence d’Aleksandar Vucic ont été marqués par le muselage des médias, une opposition discréditée tendant vers « une dérive constante vers un pouvoir de plus en plus autoritaire » (16) dénoncée par la presse. Le sentiment anti-occidental et principalement anti-américain, alimenté par l’extrême-droite pousse une partie de la population à se réfugier dans les valeurs traditionnelles slaves orthodoxes et nationalistes. Le syndrome du mouton noir s’y trouve alors quelque peu apaisé. Garder la tête haute face au passé et regarder vers l’avenir, tel est le ton général du message du Président Vucic adressé aux Serbes à la fin du mois de novembre, après l’annonce de la condamnation de Ratko Mladic. L’avenir de la Serbie dépend entièrement de la direction vers laquelle ces regards se porteront.

 

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