Que cela soit suite à l’ouverture de restaurants qui sèment à la fois bonheur et désaccord, à la multiplication des émissions radios et télévisées qui semblent découvrir ce style de vie “à la mode” ou encore à des ami-e-s qui suivent le « Mois végane » sur les réseaux sociaux, vous l’aurez probablement remarqué, ces derniers temps, on ne cesse de parler de véganisme[1] en Romandie. Présenté comme bienfaisant pour la santé, l’environnement et les animaux ou bien comme l’arnaque du siècle, ce mode de vie suscite le débat.
Le profil type de la personne végane ? Une femme jeune et diplômée[2]. Au-delà de ce profil type et de savoir si le véganisme est un régime ou un engagement politique à promouvoir, je me suis intéressée en particulier aux hommes qui le suivent, à travers les parcours d’Arnaud et de Charles.

« Tu ne manges pas de viande, tu n’es pas un homme. »

25969139785_fd47165e86_kDevenir végane peut être difficile pour de nombreuses raisons. En Suisse, probablement d’autant plus, par l’importance symbolique et la tradition culinaire des produits laitiers. Arnaud, étudiant de 20 ans, était d’abord végétarien avant de devenir progressivement végane : « Ce qui a déclenché ?, demande-t-il. Un cochon d’Inde coupé en deux dans mon assiette lorsque j’étais en Équateur. » Pour Charles, un informaticien de gestion de 28 ans, la transition s’est faite au contraire du jour au lendemain, suite au visionnage d’un film documentaire sur les vaches laitières. « J’ai ressenti une telle honte quand j’ai vraiment vu ce qu’un minable verre de lait ou un steak ridicule impliquait, raconte-t-il. Pour moi c’était juste tellement ridicule, absurde, obscène. »

Sexisme inversé ou remise en question de la masculinité hégémonique ?
Traditionnellement les hommes sont associés à la production et à la consommation d’une (grande) quantité de viande. Ils auraient besoin de plus de protéines animales pour combler leur masse musculaire et seraient les rois des barbecues familiaux. Ces représentations renforcent l’idée que non seulement un homme se doit d’être fort et viril, mais surtout que cela passe par un régime composé de produits issus des animaux. Charles dénonce le lien entre viande et masculinité qui se retrouve dans notre quotidien, comme dans les publicités. Arnaud s’est d’ailleurs vu dire à plusieurs reprises : « Tu ne manges pas de viande, tu n’es pas un homme » ou « le véganisme, c’est pour les pédés ». Perçues par ce dernier comme des plaisanteries et par Charles comme un moyen de décrédibiliser les véganes, ces remarques mettent le doigt sur la question de ce qu’est la masculinité. Pour Camille Bajeux, doctorante en Études genre à l’Université de Genève, spécialisée sur les masculinités, les plaisanteries à caractère homophobe ont pour fonction de  « rappeler à l’ordre »  les hommes qui s’écartent de la norme majoritaire. En effet, « la masculinité hégémonique[3] se construit sur un certain rejet de ce qui est considéré comme féminin», nous dit-elle. La compassion vis-à-vis des animaux, le rapport à la nature ou encore un régime alimentaire sain et végétal sont des caractéristiques perçues comme typiquement, si ce n’est même parfois comme « naturellement », féminines. En dépassant en partie ces représentations socialement construites, les hommes véganes semblent ébranler certains clichés en créant de nouvelles possibilités de masculinités.

Quelle place pour les hommes dans les mouvements du véganisme ?
Utiliser sa place d’homme dans la société pour faire avancer la cause ? C’est ce qu’affirme Arnaud. Se considérant comme féministe et conscient de sa position privilégiée dans la société, il a remarqué que « malheureusement encore sur beaucoup de points, les gens sont bien plus disposés à écouter, si c’est un homme qui parle ». Comme Arnaud, Charles utilise également à son avantage son statut, mais il a quant à lui décidé de militer activement avec l’association Pour l’Égalité Animale (PEA). « Je ne suis pas végane pour moi, mais pour les animaux. Je pense que le fait que je sois un homme surprend. Mais c’est important dans notre société où défendre les animaux et/ou être végane est “un truc de fille” », nous dit-il. Que l’on considère cela comme une forme de réappropriation de la cause ou comme un engagement collectif, finalement, selon Charles, « le plus difficile, ce n’est pas de vivre de manière végane. C’est de le faire dans une société spéciste[4] qui considère les animaux comme des objets et qui ne veut pas changer. »
Déplacement des frontières ou ouverture du champ des possibilités, le véganisme transcende les représentations de genre et la place de l’être humain dans différents rapports d’oppression. C’est d’ailleurs peut-être bien pour cette raison qu’il interroge et ébranle autant les fondements de nos sociétés.

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Genre et identités