À quelqus semaines de la sortie du nouvel opus de la saga Star Wars, The Force Awakens, il est tout naturel de penser que bon nombre de personnes vont se replonger dans l’univers si bigarré de Georges Lucas. Cela fait maintenant presque quarante ans que cette saga s’est imposée comme l’une des séries majeures de science-fiction sur grand écran — et au-delà, avec un immense marché de produits dérivés et un Univers Étendu des plus vastes, comprenant livres, bandes-dessinées et autres jeux-vidéos.

 

J’ai dit “si bigarré” ? Regardons cela de plus près. Bien que la nouvelle trilogie, de même que l’Univers Étendu, nous aient habitué à un univers des plus variés, où la multiplicité des races, ethnicités et espèces extraterrestres en tous genres semblent de prime abord renforcer un ethos pluraliste et multiculturel, à y regarder de plus près, les personnages principaux, tels qu’Anakin Skywalker et Obi-Wan Kenobi, restent majoritairement blancs et masculins. Il y a bien quelques exceptions, à la manière du Maître Jedi Mace Windu, interprété par Samuel L. Jackson, et de la Princesse Amidala (Natalie Portman), mais ces derniers, bien minoritaires, ne font que conforter la règle, d’autant qu’Amidala, de la même manière que sa fille, Leia, dans l’ancienne trilogie, se retrouve trop souvent dans le rôle de demoiselle en détresse.

 

Il en va de même pour les espèces non-humaines qui, si elles semblent a priori omniprésentes à l’écran, à travers toutes les strates hiérarchiques, du sénateur au criminel, du Haut-Conseil Jedi au Sénat Galactique, en passant par les différentes planètes et espaces de passage tout au long de l’intrigue, ne figurent pas tant que cela parmi les principaux protagonistes et antagonistes faisant avancer l’intrigue, à l’exception notable d’un Maître Yoda des plus orientalisés et d’un Darth Maul des plus silencieux.

 

Ces considérations raciales feront certainement sourciller plus d’un amateur de cette licence à succès, et pourtant une analyse de la présence et de la position des races non-humaines dans les récits de science-fiction tels que Star Wars permet de mettre en exergue les différentes idéologies sous-jacentes véhiculées par un tel médium, comme l’indique Peter Lev, professeur en Étude du Cinéma à la Towson University, dans son article Whose Future ? ‘Star Wars’, ‘Alien’, and ‘Blade Runner’, “the science fiction film, as a construction somewhat removed from everyday reality, is a privileged vehicle for the presentation of ideology. Because it is less concerned than other genres with the surface structure of social reality, science fiction can pay more attention to the deep structure of what is and what ought to be. In practice, this means that science fiction films vividly embody ideological positions” (Lev, 1998: 30). En d’autres termes, les différentes altérités présentées dans des films tels que Star Wars, nous permettent d’envisager, à la façon d’un miroir déformant, les visions de l’Autre présentes dans nos sociétés ainsi que les idéologies sous-jacentes qui les animent, car elles s’y retrouvent exacerbées.

 

En effet, à revoir l’ancienne trilogie sortie entre 1977 et 1983, l’on finit par se rendre compte qu’en lieu et place d’une Galaxie féconde de diversité, non seulement l’on ne retrouve qu’un seul homme noir, Lando Calrissian, et une seule femme blanche, la Princesse Leia, mais force est de constater que la diversité en terme d’extraterrestres, si impressionnante dans la nouvelle trilogie, reste presque complètement absente de la série originelle. Alors, bien évidemment, ces films restent les plus anciens, et sont également les témoins d’une époque déjà quelque peu différente de la nôtre. L’on pourrait dire que les budgets de ces films étaient moindres que ceux qui leur succèderont, que les effets spéciaux étaient moins avancés à la fin des 70’s et au début des années 80. Or, ce qui est frappant dans les représentations de l’altérité dans ces films, ce n’est pas seulement leur brièveté à l’écran mais également la manière dont elles sont présentées, de façon extrêmement localisée, à précisément deux emplacements : La Cantina de Mos Eisley sur Tatooine dans A New Hope et le Palais de Jabba le Hutt dans The Return of The Jedi.

 

Dans ces deux lieux, tous deux dépeints de manière négative, le premier comme un repaire de contrebandiers, de criminels et d’hommes sans foi ni loi, à la façon d’un saloon de Western, le second comme le sombre palais d’un chef mafieux et de ses sbires, l’on retrouve une foule proprement bigarrée de personnages non-humains, (presque) tous dépeints comme monstrueux et dangereux. Ce sont des lieux de stupres et de luxure déteignant fortement avec le reste des localités des films, toutes très bon enfant en comparaison. La Cantina est un de ses bars malfamés où les criminels notoires se côtoient, s’enivrent et s’entretuent. Le Palais de Jabba est un espace sur lequel un seigneur du crime, Jabba le Hutt, un extraterrestre ressemblant à une gigantesque limace, règne tel un despote, tuant à sa guise sous les rires et regards approbateurs de ses serviteurs, et réduisant en esclavage des femmes de plusieurs espèces, dont la Princesse Leia. Dans les deux cas, ces lieux sont encodés de manière négative, ce qui a pour conséquence directe de représenter l’altérité comme malveillante et monstrueuse. Plus précisément, ce sont les deux seuls où les personnages humains tels que Luke Skywalker ou Obi-Wan Kenobi se retrouvent en minorité. L’on retrouve effectivement des espèces non-humaines ailleurs : Maître Yoda sur Dagobah, quelques Mon Calamari comme officiers importants dans l’armée rebelle et, bien sûr, Chewbacca, le Wookie. Mais jamais ailleurs les retrouve-t-on en position de majorité, en position de force. L’ancienne trilogie présente donc l’altérité comme fortement problématique et mauvaise, dès lors qu’elle semble échapper au contrôle humain, dès lors que cette hégémonie semble remise en cause, comme l’explique plus avant Peter Lev :

 

“Although Star Wars presents a dozen alien races, it assumes pre-eminence of humans. Both the Empire and the rebels are led by humans; most of the aliens are relegated to the “freak show” of the spacefarers’ bar. Even Chewbacca, the one alien among the small group of heroes, is shown as Han Solo’s sidekick. In this film, man is the measure of all things” (Lev, 1998: 34).

 

L’humain est ainsi placé au centre de la narration, réduisant l’altérité de cette si grande Galaxie à une collection de faire-valoir et de personnages secondaires, tantôt bienveillants, souvent malveillants mais presque toujours construits à travers l’humain. En somme, l’humain est dans cette galaxie fort, fort lointaine, la norme.

 

À cette analyse, il me semble intéressant d’adjoindre la notion de ‘Whiteness’ et ses caractéristiques telles qu’elles sont avancées par Richard Dyer, professeur en Étude du Cinéma au King’s College de Londres, dans White : Essays on Race and Culture. Whiteness, ou le fait d’être blanc, est en théorie une catégorie ethnique comme une autre, comme être noir, asiatique, etc. Or, en pratique, il n’en est rien car son omniprésence comme catégorie première dans les horizons culturels et sociétaux occidentaux en a fait la catégorie centrale au niveau mondial. Elle est la catégorie neutre à laquelle viennent contraster les autres. Elle est devenue la norme, à la manière des héros blancs de Star Wars, auxquelles l’on vient comparer des personnages “Autres” tels que Mace Windu, Lando Calrissian, au encore Chewbacca.

 

Ainsi, toute autre personne est racialisée, alors que les blancs, eux, dans le discours occidental, ne le sont pas, ce qui réifie et naturalise leur position : “As long as race is something only applied to non-white people, as long as white people are not racially seen and named, they/we function as a human norm. Other people are raced, we are just people” (Dyer, 1997: 10). Cette naturalisation de la race blanche comme norme de l’humanité est une position très puissante, comme l’indique Dyer, plus avant : “There is no more powerful position than that of being “just” human. The claim to power is the claim to speak for the commonality of humanity. Raced people can’t do that—they can only speak for their race. But non-raced people can, for they do not represent the interests of a race” (Dyer, 1997: 10). En devenant la norme, en rendant invisible la catégorie “blanche”, le blanc se met en positon par défaut, en position de décider pour l’humanité, au-delà des différentes communautés, qui sont donc réduites à n’être que parties d’un tout, dont les blancs deviennent les représentants alors qu’en vérité, ils ne sont qu’une catégorie comme une autre, comme être masculin ou hétérosexuel.

 

Le meilleur exemple de ce processus peut se retrouver au niveau de la vie quotidienne. Combien de fois vous est-il arrivé de décrire telle ou telle personne à une autre par sa couleur de peau si elle était noire, asiatique ou de toute autre origine ? Combien de fois l’avez-vous fait lorsqu’elle était blanche ? N’ayez crainte, si vous vous sentez rougir, à cet instant. Nous réagissons pour un grand nombre, à vrai dire, de cette manière, car ce discours est omniprésent dans notre société, sur nos écrans, dans nos livres et, ainsi, dans nos têtes.

 

Pour en revenir à Star Wars, l’on pourrait se dire que le monde a bien changé, que l’ancienne trilogie a presque quarante ans et que les représentations de l’altérité se sont faites plus justes, plus multiples. C’est en partie vrai, mais il y a encore fort à faire. Il n’y a qu’à voir les différents scandales ayant fait frémir ces derniers mois les réseaux sociaux tels que Twitter : plusieurs hashtags, tels que #BoycottstarwarsVII, ont appelé les internautes à ne pas aller voir le nouvel opus de la série et ce, parce que l’un des protagonistes principaux, Finn (interprété par John Boyega), est noir. Bien sûr, ces cas de racisme odieux ne représentent pas la majorité des amateurs de la série, mais leur seule existence met en exergue la prééminence des blancs au cinéma et, surtout, qu’il faut un Autre pour le distinguer. Le blanc au cinéma n’est perçu comme blanc que lorsqu’il est contrasté avec d’autres personnages non-blancs, sinon il n’est perçu que comme humain, ce qui n’est pas le cas des autres catégories, qui sont de toute façon fortement minoritaires et toujours encodées comme noirs, amérindiens, etc.

 

En conclusion, comme l’explique Dyer : “We may be on our way to genuine hybridity, multiplicity without (white) hegemony, and it may be where we want to get to—but we aren’t there yet, and we won’t get there until we see whiteness, see its power, its particularities and limitedness, put it in its place and end its rule” (Dyer, 1997: 12). Et cela passe par une reconnaissance de la blancheur comme un statut à l’heure actuelle, particulier, par un changement de mentalité qui remettrait le blanc à sa place, au même niveau, et non au-dessus, des autres catégories ethniques.

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