Jérémy Lucchetti, Professeur assistant à l’Institut d’économie et d’économétrie
Jérémy Lucchetti, Professeur assistant à l’Institut d’économie et d’économétrie

D’une manière générale, quel est le lien entre la croissance démographique et la croissance économique ?

Pendant longtemps il est vrai que la croissance démographique et la croissance économique étaient très couplées, mais il est important de souligner que ce ne sont pas les mêmes phénomènes.

La croissance économique mesure la valeur ajoutée dans une économie : c’est à dire la richesse créée par l’échange des biens et services dans une économie. Ce phénomène est lié au nombre d’habitants, mais ce n’est pas du tout la seule caractéristique : ce n’est pas la même chose que la croissance démographique. On voit d’ailleurs que dans les pays développés, la croissance économique est (ou a été) forte alors que la croissance démographique est faible. A l’inverse, dans des pays en développement, la croissance économique peut être très faible avec une croissance démographique très forte.

Une croissance économique forte, à partir d’un certain stade de développement, est corrélée avec une croissance démographique beaucoup plus faible.

Selon Ecopop, les femmes vivant dans les pays pauvres ont encore 5 à 7 enfants et cela de manière non désirée. Ils préconisent « un droit à l’autodétermination en matière de planification familiale » et prétendent que ce « fardeau sur la santé des mères peut» paralyser le développement économique et social des pays[1]. Ainsi, je vous pose la question : est-ce que la fécondité détermine la croissance économique ou l’inverse ?

C’est le développement économique d’un pays qui est associé à une diminution de la fécondité.

Il y a plusieurs phénomènes mis en avant. Le premier qui  est souligné par les spécialistes du développement économique est l’augmentation du pouvoir de décision des femmes dans la société (et au sein des couples en particulier), ce qu’on appelle l’empowerment. Lorsque les femmes ont un pouvoir de décision plus important dans le couple, on assiste typiquement à une diminution du nombre d’enfants par femme.

Ce n’est pas uniquement dû au développement économique, mais à des phénomènes qui y sont corrélés, l’éducation des filles par exemple. Simplement donner un accès facilité à la contraception n’est pas un moyen de donner du pouvoir de décision aux femmes dans les couples ; ce serait plutôt une conséquence.

L’idée que faire du planning familial dans les pays en développement permettrait de réduire la fécondité est trop simpliste. Cela devrait plutôt passer par l’augmentation du pouvoir de décision des femmes dans l’économie et dans le couple : on parle de réformes institutionnelles au sens large. Par exemple plusieurs études montrent que ce pouvoir peut passer par un accès  au microcrédit (ou au crédit en général): empiriquement il semble que quand le prêt d’argent est fait à la femme plutôt qu’à l’homme, on améliore les conditions de vie du ménage de manière beaucoup plus significative que quand le prêt est fait à l’homme.

En bref, l’empowerment ne peut pas être résumé à un planning familial ou à l’accès à des produits contraceptifs. Plutôt que de viser la fécondité, il faut viser l’éducation des femmes et des filles  au sein de réformes institutionnelle larges.

Ecopop pointe du doigt la croissance excessive de la population résidant en Suisse – notamment due à l’immigration – pour défendre un argument écologiste. Ecopop explique que « la capacité écologique de la planète est mise à rude épreuve, les ressources naturelles se font rares » [2]. L’économie, par le biais de la consommation, n’en est-elle pas aussi responsable ?

C’est une évidence, c’est un point fondamental. Identifier la pression qu’on met sur les ressources environnementales et la consommation d’énergie uniquement à la croissance de la population, c’est beaucoup trop simpliste, c’est le retour de Malthus.

Ce qui est légitime dans la question est d’essayer de concilier la croissance économique (la qualité de vie) avec la préservation de l’environnement.

Cependant, dire que l’on va préserver l’environnement  en limitant uniquement la croissance de la population est beaucoup trop simpliste.

Premièrement, il faut souligner que la croissance économique n’est pas la même chose que la croissance de la consommation d’énergies. Pendant très longtemps, on les a associées en pensant que c’était un même phénomène. Cependant, il y a eu dès les années 70 un début de prise de conscience sur le  fait qu’il fallait minimiser notre impact sur l’environnement et les ressources naturelles. On a assisté progressivement, notamment dans les pays développés, a un découplage fort entre la croissance économique et l’utilisation des ressources naturelles : on crée plus de richesses en utilisant de moins en moins d’énergie.

Un exemple simple : on n’achète plus son journal tous les jours sur papier mais on le consulte sur internet, on lit des textes à l’écran : notre impact environnemental pour créer la même valeur (qui est de lire des articles) a diminué.

L’argument d’une grande partie des Verts (en Suisse et en Europe) est de dire que l’on peut conserver notre qualité de vie en diminuant l’intensité énergétique  et notre empreinte écologique. L’idée d’Ecopop n’est pas de viser l’intensité énergétique mais de diminuer la population.

C’est une mauvaise réponse à une bonne question.

Ester Boserup a réfuté la thèse malthusienne sur la relation entre population et production agraire. Cependant, face à la perte des productivités des terres agricoles et aux nombreux aléas climatiques la terre n’a-t-elle pas atteint ses capacités de productions alimentaires ? Les acteurs économiques ne donnent-ils pas une trop grande importance aux hypothétiques innovations pour parer aux problèmes économiques ?

On observe dans les données, depuis vingt ou trente ans, un découplage entre la croissance économique et l’utilisation des ressources naturelles.

On voit que la technologie actuelle nous permet de produire plus mais avec moins de ressources . Cependant, on utilise toujours de plus en plus de ressources naturelles de manière agrégée. On n’a pas trouvé la technologie magique qui nous permettrait d’utiliser quasiment aucune énergie.

En caricaturant un peu y a deux écoles : ceux qui pensent que tant qu’on n’a pas trouvé cette technologie magique, il faut diminuer notre consommation et la pression que l’on met sur les ressources environnementales (exemple : taxe pour limiter la pollution) ; et d’autres qui pensent qu’il faut attendre qu’une technologie encore plus efficiente soit présente avant d’engager des mesures coûteuses à court terme.

Ainsi, même chez les économistes on discerne deux points de vue.

En ce qui concerne la production alimentaire : la productivité agricole est très élevée et augmente encore ; la réelle question n’est pas tant de créer de la nourriture pour tous que de « mieux » répartir cette production à l’échelle agrégée et faire diminuer les impacts de cette agriculture sur l’environnement et le climat.

Quelles solutions l’économie peut-elle apporter à la question de l’écologie ? 

L’économie apporte des outils concrets pour améliorer l’intensité énergétique (diminuer l’impact environnemental de la production d’un bien ou service).

Typiquement c’est un système de régulation particulier qui est mis en place : taxes ou quota à la pollution. Cela est en général assez bien accepté par les firmes : pour elles ce sont des façons efficaces de réduire leurs émissions par rapport à d’autres types de régulation moins « flexibles » (comme les standards). Cela peut également leur permettre d’adopter une étiquette « verte ».

Pour ce qui est de repenser tous les modes de production, c’est plutôt un projet de société ; ce ne sont pas des choses que les économistes, les sociologues, les politologues ou géographes peuvent faire au sein de leur discipline de manière cloisonné.

Le but de l’approche économique est de mettre en place des mesures, acceptées par les firmes et la population, qui ont des effets immédiats et concrets.  Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre par habitant en Europe ont fortement diminué dans les dernières années: les politiques publiques mises en place, notamment celles inspirés de l’analyse économique de la régulation de la pollution, ont eu un impact déterminant dans cette dynamique.

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