screen-capture - copie 3Après des années de débats parlementaires, le peuple Suisse a accepté le 2 juin 2002 avec 72,2% de oui le « régime du délai » qui décriminalisait l’avortement. Avec l’initiative populaire en votation cet hiver « financer l’avortement est une affaire privée », les opposants à l’IVG rouvrent la polémique en clamant que l’interruption de grossesse ne doit plus être prise en charge par l’assurance maladie et que par ailleurs on ne doit pas forcer quelqu’un à financer une pratique qu’il réprouve moralement. Vrai problème moral ou fausse question remettant en cause le droit à avorter ? TOPO ouvre le débat.

1. L’initiative remet en discussion la conception de “solidarité entre citoyens”. Selon vous, comment devrait-on penser la solidarité dans le cadre de la Suisse ?

Yohan Ziehli : L’initiative ne remet pas en cause le principe de solidarité. Ce dernier reste évidemment en vigueur. Ce qui change, par contre, c’est que la grossesse n’est plus considérée comme une maladie, et n’est donc plus remboursée automatiquement par la LAMal. La solidarité doit être maintenue pour toute atteinte à la santé d’un citoyen, le remboursement des traitements consécutifs aux maladies ou accidents n’est pas remis en cause. Mais le principe de solidarité ne signifie en aucun cas d’obliger certaines personnes à cofinancer une intervention controversée qu’ils jugent incompatible avec leurs convictions profondes.

Il est également nécessaire de rappeler que l’initiative prévoit des exceptions, que l’on peut fort bien imaginer: cas de viols ou de risques pour la santé de la mère. Ces derniers cas continueront d’être remboursés par l’assurance maladie de base.

Brice Touilloux : La Suisse est un pays qui possède de nombreuses richesses au sein de son territoire. Cependant les Suisses ne sont pas riches, contrairement à l’image qu’on aimerait leur donner. Une minorité (1%) possède une grande partie de la richesse (50%). Dans le cadre de notre système de santé, les gens bien portants sont solidaires avec la population malade en payant chaque mois leurs primes d’assurances. C’est une forme de solidarité qui n’est pas fondée sur la richesse mais qui n’était pas si évidente il y a peu. Vu la répartition très inégale des richesses en Suisse, on pourrait ajouter un payement des primes d’assurances en fonction du revenu et du capital. Les riches bien portants  seraient donc solidaires avec les plus pauvres bien portants ainsi qu’avec les malades.

2. Est-ce que vous croyez que l’initiative remet en cause le droit fondamental des femmes de disposer librement de leur corps ?

Yohan Ziehli : Non, clairement pas. Premièrement, il faut savoir qu’une assurance complémentaire qui prend en charge les frais d’avortement coûterait approximativement 3 francs par année. On pourrait même l’imaginer plus basse, si les opposants à l’initiative contractaient également une telle assurance par solidarité. Il est donc totalement faux de dire que seuls les riches pourront avorter, au vu de ce chiffre.

Deuxièmement, on sait que aujourd’hui déjà, le coût de la franchise est souvent comparable au coût d’un avortement. Par conséquent, dans beaucoup de cas, une femme qui avorte paie autant aujourd’hui qu’en cas d’acceptation de l’initiative, même dans l’hypothèse où elle ne serait pas assurée. Il ne faut pas exagérer les risques de cette initiative.

Brice Touilloux : L’initiative ne remet pas directement en cause ce droit. Elle en limite l’accès par l’argent, ce droit devient donc une sorte de liberté qui s’achète, auquel les plus pauvres n’auront pas accès.

On peut aussi se poser la question : « est-ce que la liberté d’avorter correspond au droit de disposer de son corps ? ». Certains voient l’utérus d’une femme comme un organe créateur de vie qui appartiendrait à l’humanité et non à elle-même. Par conséquent elles n’ont pas de droits sur leur utérus et ce qui se trouve dedans. Cependant, c’est nier la responsabilité qu’induit la naissance d’un enfant pour une femme et ceci réduit la femme à une simple usine à descendants. La possibilité pour une femme de décider seule si elle peut offrir son amour et protéger ce potentiel enfant est un facteur qui permet ainsi aux femmes de plus facilement choisir leur vie, comme les hommes le font. L’humanité n’est pas prête de s’éteindre, si quelques femmes avortent car elles sont dans l’incapacité d’aimer un enfant, c’est leur droit.

3. La privatisation de l’avortement pourrait amener à un retour au passé, avec le rétablissement d’un marché noir de l’IVG. Croyez-vous que ceci est un scénario réaliste ou irréaliste?

Yohan Ziehli : Ce scénario est totalement irréaliste. C’est, encore une fois, une manière de manipuler un vote par la peur. Il suffit de regarder l’exemple autrichien, entre autres, où l’avortement n’est pas remboursé depuis 40 ans. Il n’y a pas plus d’avortements “au marché noir” qu’ici. On ne le dira jamais assez: grâce à une assurance complémentaire, une cotisation de 3 francs par année donnera une couverture complète pour l’IVG. Et même pour les personnes qui ne s’assureront pas, le coût final ne sera pas forcément plus élevé qu’aujourd’hui, en raison de la franchise.

Le prix d’une interruption de grossesse n’augmentera donc, au final, quasiment pas.

Brice Touilloux : Il y aura probablement quelques cas spectaculaires ou des femmes auront tenté d’avorter à l’aide d’un cintre ou via une « faiseuse d’ange ». En restant réalistes, nous ne connaîtrons probablement pas de nombreux avortements clandestins avec ces méthodes comme dans les années 50.

Notre époque a changé, aujourd’hui nous pouvons avoir très facilement accès à des produits fabriqués en dehors de Suisse et ne respectant aucune norme via internet. Les méthodes d’avortement se sont aussi élargies : jusqu’à la 8e semaine sans règles, il est possible de faire un avortement médicamenteux. Il est clair que la privatisation de l’avortement va voir se créer un marché noir de Mifépristone et de Misoprostol, qui seront vendus pour une somme relativement basse (30chf par exemple) alors qu’un avortement médicamenteux vaut 800chf (jusqu’à 3500chf pour un chirurgical). Et ce marché contiendra de nombreuses fausses molécules, mal dosées. De plus, vu le prix et l’apparente sécurité de ces molécules, de nombreuses femmes tenteront un avortement médicamenteux après 8 semaines. Cependant il se révélera moins efficace et bien plus dangereux qu’il n’y paraît (risque d’hémorragie…). Une privatisation de l’avortement remplira nos boites mail de pub pour de la Mifépristone et Misoprostol pour quelques francs.

4. La privatisation de l’avortement est avant tout une question éthique et morale, plutôt que financière. Pourrait-on trouver un compromis entre ceux qui ne veulent pas que l’avortement soit remboursé par la LAMAL et ceux qui l’estiment nécessaire ?

Yohan Ziehli : Le compromis est précisément le système proposé par l’initiative! Le droit à l’avortement demeure, il est possible et accessible à toutes grâce à une assurance complémentaire bon marché et, en parallèle, les personnes qui ne souhaitent pas le cofinancer sont libres d’agir en conséquence. Il faut comprendre les gens qui ne peuvent pas accepter de payer pour cette intervention. Certaines personnes devaient elles-mêmes être avortées, ce qui ne s’est finalement pas fait pour diverses raisons. Comment leur imposer de payer pour que cela soit pratiqué ailleurs avec leur argent? Certaines personnes aussi ne peuvent pas accepter que, dans le cas où l’enfant risque de naître avec un handicap, l’avortement soit souvent fortement conseillé, voire presque imposé. Je peux tout à fait concevoir qu’une partie de la population juge ces pratiques discriminatoires et choquantes, et refuse de ce fait de payer pour l’IVG.

Brice Touilloux : Nos primes d’assurance maladies financent un système de santé entier avec l’ensemble de ses remboursements et des diverses actions médicales. Le compromis n’est donc pas possible. Nous pouvons forcément trouver un petit groupe d’assurés qui refusent tous les actes médicaux existants (par exemple les témoins de Jéhovah financent les transfusions sanguines et les transplantations d’organes). Seuls les patients, après discussion avec les médecins, peuvent décider pour eux-mêmes le traitement le plus approprié selon leur éthique personnelle.

Nous vivons dans un seul et même pays et c’est son système de santé qui nous soigne. L’idée que je peux être en bonne santé si mes voisins sont malades et ne peuvent pas se soigner est fausse. Notre bonne santé passe aussi par celle de ceux qui partagent notre pays. Notre système donne beaucoup de liberté à la population, notamment au niveau des vaccins. Par exemple, il est facile de ne pas se vacciner contre la rougeole, donc de la transmettre, et la rougeole est toujours une maladie mortelle. Seul les enfants de plus de 1 an peuvent être vaccinés, les moins de 1 an sont donc en danger d’attraper la rougeole transmise par les personnes non vaccinées.

5. Quel doit être le rôle de l’Etat à propos des enjeux moraux qui divisent la population, comme la question du remboursement de l’IVG?

Yohan Ziehli : Dans ce cas précis, l’Etat doit se plier à la volonté populaire. Tout comme il a accepté le régime du délai en 2002, se fiant à la volonté populaire, l’Etat devra se plier au choix des citoyennes et des citoyens le 9 février, si ceux-ci décident d’affiner la législation relative à l’avortement.

En cas d’acceptation de l’initiative, il faudra en tous cas qu’il élabore une loi d’application proche de la volonté populaire, qui donne le libre choix du financement ou non de l’avortement, tout en assurant sa prise en charge par l’assurance de base dans les cas de viols ou de risques pour la santé de la mère.

Brice Touilloux : Un état doit agir dans le domaine de la santé en respectant la définition de la santé de l’OMS : Le bien-être physique, psychique et social. L’Etat doit assurer cette santé à l’ensemble de la population, c’est le médecin qui doit penser à la santé à l’échelle d’une personne. De nombreuses études épidémiologiques montrent clairement que l’accès facilité à l’avortement assure une bonne santé au niveau de la population. Par conséquent il est logique que l’Etat explique à sa population les bénéfices des mesures actuelles car il défend la logique de la meilleure santé au niveau national. Le peuple décidera, mais l’Etat a pour rôle de lui expliquer en quoi limiter l’accès à l’avortement pourrait être néfaste pour la bonne santé de la population. En contre partie, des groupes d’influence tels que la religion peuvent expliquer à la population leur vision de la morale.

TOPO remercie chaleureusement Brice Touilloux, vice président de la Jeunesse Socialiste Genevoise, ainsi que Yohan Ziehli, vice-président des Jeunes UDC Suisse et président des jeunes UDC vaudois, pour avoir répondu à ses questions.

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