Confrontés à la difficulté de couvrir un conflit armé sur un territoire très fermé, l’information fournie par les médias est très orientée et souvent incomplète. L’opposition interne est bien plus étoffée que l’on pourrait croire. Retour sur cette opposition « omise ».

        Deux ans et demi déjà et aucun consensus ne semble pouvoir émerger. Le conflit syrien, auquel la date du 15 mars 2011 est attribuée comme étant son début, s’éternise et a pris désormais une direction éminemment religieuse, au détriment des marches pacifiques populaires en sa genèse. Dans cet imbroglio, les médias tentent tant bien que mal d’assurer une couverture permanente de la guerre malgré l’insécurité et la difficulté de déplacement.

Toutefois, la façon dont l’information est relayée peut être un sujet de discorde, dans la mesure où les médias occidentaux de grande audience ne proposent qu’une seule version du conflit : bipolarisation entre d’un côté le régime de Bachar Al-Assad et de l’autre l’opposition. Cette dernière nous est présentée comme étant dirigée par le Conseil National Syrien, qui serait l’unique représentant légitime des aspirations démocratiques du peuple, ainsi que le porte-parole sur un plan international. Le lecteur ou le téléspectateur européen a donc une vision du conflit qui se limite à l’existence de deux entités belliqueuses diamétralement opposées qui seraient les seuls acteurs dans cette guerre civile. Tout est présenté comme si le CNS était l’unique solution viabilisée par la partie du peuple réclamant la fin du régime d’Al-Assad.

Où sont passés les opposants pacifiques qui œuvraient aux prémices de la révolte ? Les médias ne font aucunement mention de groupes d’opposition promouvant des alternatives non violentes, alors que la réalité du terrain démontre l’existence de ces mouvements. Le parti politique « Construire l’Etat Syrien » (Building the Syrian Slate en anglais) est un exemple concret de groupe d’opposition qui réclame la fin du régime autocratique et qui ne se reconnait ni dans le CNS, ni dans la rébellion armée.

Qui sont-ils en réalité ?

     Fondé à Damas en septembre 2011, « Construire l’Etat Syrien » est un parti composé à 20% par des femmes et de plusieurs intellectuels syriens dont les 2/3 vivent dans le pays. Parmi eux on retrouve des écrivains, professeurs d’université, journalistes, économistes, activistes pour les droits de l’homme. Plusieurs de ces membres furent les premiers à manifester pacifiquement contre le régime au début de la révolte et ils affichent désormais clairement leur message de non-violence : « le CES considère que la fin des violences doit précéder le dialogue ». De plus, ces opposants œuvrent ardemment dans la mobilisation de la société civile, considérant que la solution au conflit doit surgir du peuple syrien et que l’expectative d’une intervention directe internationale ne produirait que des effets néfastes. L’ONU et la Ligue Arabe ne devraient que faciliter le rapprochement entre les partis et nullement interférer dans les négociations. Autre fait particulier : à l’inverse du CNS, le CES affirme que les négociations de paix, de transition et d’élaboration de réformes cohérentes doivent absolument inclure tous les partis, y compris le régime d’Assad, afin que toutes les tranches de la population syrienne soient représentées. C’est en partie à cause de cette grande divergence avec le CNS que le parti est parfois qualifié d’être proche du pouvoir en place.

Afin d’en savoir un peu plus sur « Construire l’Etat Syrien », T.O.P.O. a contacté un des membres fondateurs de ce parti, en la personne de Rim Turkmani, astrophysicienne et spécialiste de l’histoire arabe au Imperial College de Londres.

En Europe, on nous présente le Conseil National Syrien comme le seul représentant du peuple syrien. Est-ce vrai que la majorité du peuple le soutien ?

Rim Turkmani : Non, c’est absolument faux. Personne ne devrait se réclamer comme le seul représentant légitime actuellement. Pas même le régime n’a la légitimité de le faire.

Alors, pour quelles raisons est-ce qu’on nous le présente ainsi ?

Rim Turkmani : Les gouvernements occidentaux ont décidé de reconnaître le CNS comme légitime représentant du peuple syrien, c’est pourquoi les médias leur donnent beaucoup d’attention. Comme les médias cherchent quelqu’un capable de parler et d’apparaître en personne face à leurs caméras, le CNS s’est immédiatement rendu disponible, étant donné que tous ses membres sont hors de la Syrie. En parallèle, le régime a rendu très difficile l’accès au territoire syrien pour les médias, et donc ils se focalisent plus sur ceux qui sont en dehors du pays.

Votre parti est principalement composé d’intellectuels. Comment est-ce que le peuple vous perçoit ?

Rim Turkmani : Oui nous avons plusieurs intellectuels, mais aussi des personnes de la classe moyenne ainsi que plusieurs jeunes membres qui étaient très actifs dans les manifestations pacifiques. Nous croyons qu’il est vital que la classe moyenne joue un rôle actif dans le mouvement de contestation, pour ainsi favoriser la transition démocratique et construire les nouvelles bases de la société syrienne.

Comment se fait-il que votre parti soit toléré par le gouvernement ? Ce privilège peut être vu comme une proximité avec le régime…

Rim Turkmani : Ce n’est pas vrai qu’il nous tolère complètement. Plusieurs des membres de notre groupe ont été arrêtés au début de la contestation, y compris le président du parti, Louay Hussein. Il fut le premier opposant à être jeté en prison car il a publiquement appelé les intellectuels syrien à se révolter. Contrairement à ce qu’il se dit, nous ne sommes pas le seul groupe capable de maintenir une présence active à l’intérieur de la Syrie. Il existe d’autres groupes et personnes qui ont clairement affiché leurs oppositions à l’intérieur même des régions contrôlées par le régime. Certes, le régime continue d’arrêter des membres de l’opposition non-violente, mais il n’est plus capable de tous les arrêtés et encore moins de les tuer. Le nombre d’opposants augmente à mesure que la capacité du régime décline. C’est pourquoi le régime a plutôt intérêt à autoriser certains membres de l’opposition à être actifs à l’intérieur de la Syrie.

Serez-vous à la conférence Genève 2, le 23 novembre 2013 ?

Rim Turkmani : Il est trop tôt pour répondre à cette question. Pour l’instant, aucune invitation officielle ne nous est parvenue. Que nous soyons invités ou pas, nous pensons que Genève 2 doit être organisé le plus vite possible afin que les premiers pas vers le chemin de la solution soient trouvés. Notre rôle le plus important sera joué après cette conférence.

Pour conclure cette interview, qu’avez-vous à ajouter ?

Rim Turkmani : Nous ne croyons pas que le régime syrien actuel puisse être réformé, mais nous croyons que la Syrie doit désormais entamer une transition démocratique dans un contexte de non violence et nous pensons que c’est la seule alternative possible, pour en finir avec ce régime autocratique.

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