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  4 déc 2017 à 13:15
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Journée en mixité choisie : Interview avec le GT genre de la CUAE

Le GT Genre est un groupe de travail de la CUAE menant plusieurs activités dont la sensibilisation aux questions de genres et de féminismes. Lieu de rencontre et de discussion, le GT Genre a mis en place un club de lecture et organise des conférences (le groupe a notamment accueilli Fatima Khemilat, venue discuter de racialisation1 et de sexualisation l’an dernier). En outre, les membres diffusent leurs idées par le biais de créations de stickers, pins, flyers etc. (cf. image) et ont participé à l’élaboration de la brochure contre le harcèlement sexuel aux études. (cf. lien fin article)

Afin de rassembler des personnes concernées par les mêmes oppressions liées aux genres, le GT Genre a organisé jeudi 26 octobre, un événement au Nadir en mixité choisie sans hommes cis2*

 

Part I : Mixité choisie

Quelle définition donnez-vous à la mixité choisie ?

« Nous vivons de facto mais aussi de jure dans une société avec des groupes dominants et dominés. Nous employons la mixité choisie lors d’événements spécifiques qui sont réservés aux personnes appartenant aux groupes sociaux discriminés. Le GT Genre, se concentre sur les discriminations de genres. Dans le cadre de la journée, il s’agissait donc d’inclure les groupes sociaux dominés en matière de genre, à savoir toutes les catégories hormis celle des hommes cis. Le but étant de ne pas reproduire les schémas de domination sociale par l’absence de la catégorie oppresseur. Il est donc important de ne pas se concentrer sur l’exclusion du groupe socialement dominant mais de se concentrer sur l’inclusion des groupes sociaux dominés. »

Est-ce une forme de lutte récente ?

« Absolument pas, la mixité choisie est pratiquée dans beaucoup de milieux depuis plusieurs années. Par contre, il est plus récent de la revendiquer en tant qu’outil politique de libération. La mixité choisie s’est développée à travers les mouvements sociaux notamment aux Etats-Unis, dans le cadre des mouvements pour les droits civiques. Il est important de souligner la pluralité des mixités choisies et de considérer chacune d’elle comme moyen de lutte à part entière. »

Dans quel contexte est-ce utilisé ?

« C’est un moyen très utile que l’on peut employer à n’importe quel moment. Par exemple, au sein des espaces de savoir tel que celui de l’Université où aujourd’hui encore, les hommes cis blancs et bourgeois sont privilégiés. Il s’agit d’un outil d’empowerment, qui permet de se libérer ponctuellement des oppressions quotidiennes. Le but est notamment d’offrir la possibilité aux personnes discriminées de grandir, de prendre de la force pour ensuite affronter le monde mixte. »

Quelle différence y a-t-il entre mixité choisie et non mixité ?

« La non-mixité renvoie l’idée d’un groupe homogène, avec un seul type de genre accepté. Nous revendiquons une déclinaison des genres, et tenons à dépasser la binarité des genres homme-femme. C’est pourquoi, nous employons le terme de mixité choisie qui permet de visibiliser non seulement la pluralité des genres mais aussi les oppressions dont les genres dominés sont victimes.

Dans le contexte de cette journée au Nadir, nous avons choisi que cet espace-ci, pour une fois, ne soit pas occupé par des mecs cis. Rappelons qu’il ne s’agit pas d’exclusion mais d’inclusion de genres, qui n’ont pas forcément l’habitude d’être présent·e·s au sein de ce type de lieu. C’est pour les opprimé·e·s et non pas contre les hommes cis. »

Il s’agit d’être entre oppressé·e·s sans le regard de l’oppresseur ?

« Oui, sans le regard, la présence, le savoir etc. »

La mixité choisie est-elle une forme de discrimination ?

« Contrairement à la discrimination qui n’a aucun but d’inclusion, la mixité choisie cherche l’inclusion des personnes dominées. C’est un moyen d’action et pas une fin en soi. Un moyen permettant d’inclure des personnes qui ne le sont pas d’office. Même si ce n’est pas officiellement assumé, la société est organisée en non-mixité. Comme au Nadir, beaucoup de lieux sont encore essentiellement occupés par des hommes cis en grande majorité. La mixité choisie permet donc de rendre un lieu inclusif à des personnes qui en sont exclues de facto de manière générale. »

« En outre, les événements organisés en mixité choisie sont temporaires et ponctuels mais visent quant à eux des discriminations qui sont systématiques. Puisque nous ne sommes pas systématiquement en mixité choisie, il est incohérent de parler de discrimination. »

« Rappelons que la mixité choisie est une façon autonome de lutter pour et par les opprimé·e·s. Ce n’est donc pas discriminer quelqu’un mais au contraire s’organiser contre la discrimination et l’exclusion. »

 

 

Part II : Autour de l’événement

Y a-t-il une contradiction, entre le statut de la CUAE comme représentante de tous·tes les étudiantEs et l’organisation d’un événement en mixité choisie sans hommes cis* ?

« Quand bien même la charte du Nadir stipule « c’est ouvert à tout le monde » (donc inclusif et ouvert à toutes et à tous), des personnes ne se sentent toujours pas à l’aise ou bien légitimes de venir. Pour nous, l’organisation d’une telle journée était alors un moyen d’inclure et de sensibiliser d’autres personnes. »

« Comme nous l’avons expliqué précédemment, il est incohérent de parler d’exclusion lorsque le but est au contraire celui de l’inclusion. Cependant, il est possible de faire mention d’exclusion au sein de plusieurs autres associations et espaces qui n’excluent pas dans un but d’inclusion mais uniquement dans un but de se retrouver entre dominants et oppresseurs. Nous pensons notamment aux associations exclusivement masculines. On retrouve également des associations qui dans leurs statuts ne sont pas en non-mixité, mais qui pourtant sont exclusivement ou presque exclusivement composées de mecs cis. »

« Par conséquent, nous voulons abattre les discriminations de manière globale à l’Université. C’est donc notre rôle de sensibiliser, de visibiliser les discriminations par le biais notamment de la mixité choisie qui permet de créer des espaces safe. Nous avons également co-réalisé une brochure contre le harcèlement sexiste disponible en ligne en français et en allemand. »

Quel retour vous a-t-on fait de cette journée en mixité choisie sans hommes cis* ?

« Nous avons eu des retours positifs dans l’ensemble. Les personnes qui ont participé à cet événement avaient l’air de se sentir à l’aise dans le lieu. Plusieurs personnes nous ont révélé qu’il était inhabituel qu’elles se rendent dans cet espace (car n’apprécient pas le lieu en général) et que c’était agréable de se l’approprier. Pas forcément d’en faire quelque chose mais juste d’être là et de se sentir bien dans le lieu. »

Certains “mec-cis” se sont sentis discriminés, qu’avez-vous à leur dire ?

« Ça va aller. »

« Il s’agit de quelques heures les concernant alors que d’autres personnes subissent cela à longueur de journée. »

« Oui le féminisme fait mal, oui le sentiment d’exclusion fait mal, mais il faut passer par là pour déconstruire les privilèges, et déconstruire les privilèges ce n’est pas toujours agréable. Mais le but n’est pas que cela soit agréable, le but est que cela soit viable pour tout le monde, et tout le monde c’est aussi ceux et celles qui sont structurellement discriminé·e·s. »

Était-ce l’occasion pour les personnes concernées par ces mêmes oppressions de découvrir les luttes et rassemblements en mixité-choisie ?

« Il y avait des personnes politisées et non politisées qui connaissaient le terme mais qui n’avaient pas forcément eu l’occasion d’expérimenter la mixité choisie.
Les personnes concernées par les discriminations liées aux genres et qui ne connaissent pas le concept étaient bien sûr les bienvenues. »


La plupart des personnes ayant participé à votre évènement étaient déjà sensibles au concept de mixité choisie, tenez-vous à ratisser un public plus large ?

« Oui, c’est aussi notre but.

Nous avons essayé de définir le terme de mixité choisie pour le rendre le plus accessible possible. Ce qui est difficile depuis un milieu universitaire, car il n’est pas rare d’aborder les sujets de manière élitiste. Nous avons tout de même ratissé du plus large que nous pouvions en inscrivant des définitions sur des affiches.

Pour une première édition, il est normal de ne pas parvenir à réunir toutes les personnes de l’Université discriminées par leur genre. Si nous avons l’occasion de renouveler l’événement, nous essayerons de rassembler les personnes qui n’ont pas pu venir cette fois.

Le Nadir est un espace qui attire majoritairement des personnes politisées. Grâce à cette journée en mixité choisie, des personnes qui ne le sont pas forcément ont pu découvrir le lieu. C’est aussi pour cela que nous n’avions pas préparé d’atelier spécial. C’était l’occasion « d’être » dans l’endroit, de venir travailler, lire, discuter etc. Le but est de mettre à l’aise les personnes et de rendre l’endroit accessible à l’aide de la mixité choisie. »

 

Pensez-vous que le côté jargonneux, le fait de scientifiser ce mode d’action et le féminisme en général, pourrait être excluant vis-à-vis des personnes concernées qui se rendaient à cette journée afin de découvrir ce qu’est la mixité choisie ?

« Nous cherchons à rendre les termes et connaissances accessibles afin de pouvoir les partager. Nous avons notamment mis plusieurs brochures à disposition et avons réalisé une affiche spécialement pour la journée. Il est vrai qu’il existe toujours un risque de se sentir mal à l’aise au sein d’un milieu relativement politisé. Nous en sommes conscientes et sommes tristes de savoir qu’il peut rester des personnes qui ne se sentent pas bien malgré les dispositions prises pour permettre aux participant·e·s de se savoir les bienvenu·e·s. Nous voulons y remédier. » 


« Étant un groupe en mixité choisie, se prétendre exempt de toute oppression ou de hiérarchisation serait purement de l’utopie, voire de l’autoritarisme. Il ne faut pas le voir comme cela mais au contraire, le voir comme point de départ, de déconstruction de la hiérarchisation afin de travailler ensemble pour comprendre pourquoi est-ce que des personnes se sentent mal ou pas. Selon nous, c’est dans ce genre de cercle que l’on peut commencer à le faire et pas dans d’autres où on ne consacre aucun temps à cela. »


Les mots sécurité et safe apparaissent plusieurs fois dans votre description de l’événement. Pensez-vous que les étudiant·e·s ne sont pas en sécurité à l’Université et au Nadir ?

« Pas les mecs cis… »

« Nous ne pouvons pas parler au nom de toutes les étudiantEs mais il y a eu plus de personnes lors de la journée en mixité choisie au Nadir qu’en temps normal. Cela prouve qu’il y a bien un sentiment « d’insécurité » en général.

Le sentiment de soulagement ressenti par les personnes se rendant dans des espaces en mixité-choisie illustre l’oppression systématique que subissent les personnes discriminées en dehors de ces espaces. Cela légitime d’autant plus l’organisation de tels événements. »

Les stratégies de mixité choisie sont utilisées pour organiser les luttes, votre évènement ne fait pas référence à l’organisation d’une lutte, pourquoi ?


« Si, la lutte contre le patriarcat ! »

« Nous pensons que dans une lutte, il y a deux phases : dans un premier temps, la prise de conscience et dans un second temps, la politisation de tou.t.es les opprimé·e·s par l’action. Pour une première journée, nous avons commencé par la prise de conscience. De notre avis, cette journée ainsi que la mixité choisie sont des actes complètement révolutionnaires. La journée en mixité choisie constitue donc une lutte à part entière. »

« Voir la lutte comme étant uniquement se réunir pour penser à une stratégie, lancer une campagne, une manifestation etc. est une vision patriarcale et virile du militantisme. L’organisation d’événements en mixité choisie participe à la destruction du patriarcat, clairement. C’est une lutte en soi »
«  (..) Et puis ce n’est pas pour rien que l’on appelle ça « la lutte féministe » c’est constamment une lutte. »

Pensez-vous que l’événement peut alimenter l’amalgame entre féminisme et misandrie ?

« Ce sont des arguments virilistes rétorqués par des personnes qui tentent de détruire les luttes afin de préserver leurs privilèges. Il faut dépasser ces idées et continuer notre sensibilisation au sujet, avec le temps ils comprendront et ne feront plus l’amalgame. De par les retours, on s’est rendu compte qu’il y a une peur de la mixité choisie. Une peur du rassemblement de femmes et hommes non cis. Comme si ensemble, nous étions LA menace. C’est vraiment incroyable ! Tant mieux si nous sommes perçu·e·s comme tel. Cela veut dire que nous avons du poids et que nous pouvons faire changer les choses.

Cette journée et le GT Genre, sont là pour montrer que la stratégie du patriarcat « diviser pour mieux régner » ne va pas nous abattre. On est là ! Nous essayerons toujours d’inclure le maximum de personne opprimées et de lutter ensemble. »

Que pensez-vous des féministes revendiquées qui n’adhèrent pas à la mixité-choisie ?

« Il y a vraiment différents féminismes qui ne sont pas forcément compatibles les uns avec les autres. Selon nous, la mixité choisie est réellement un moyen de lutte révolutionnaire. D’autres féministes ne sont peut-être pas du même avis, mais il y a aussi des féministes racistes, transphobes ou contre le travail du sexe, nous ne sommes pas d’accord avec ces féministes et pensons réellement que la mixité choisie est un moyen de lutte important, c’est ce qui compte le plus. Il est important pour nous de ne pas hiérarchiser les luttes. Ainsi, ne pas penser que l’oppression de genre prime sur les autres oppressions (de race, de classe etc.). Il est difficile de penser le féminisme comme une globalité. »


Part III: Bonus


Relance : Les étranger·ère·s à Genève (qu’ils, elles soient français·e·s, européen·ne·s ou extra européen·ne·s) n’ont aucun droit politique et subissent à bien des égards la domination des suisses. Pensez-vous qu’ils, elles devraient organiser un évènement similaire en mixité choisie sans personne suisse ?

« S’il y a des personnes non suisses qui veulent s’organiser ensemble, tant mieux. Moi je ne peux pas le faire parce que je suis suisse. J’accepterai de ne pas aller au Nadir si des personnes non suisses organisent à leur tour une journée en mixité choisie. »

« Il y a toute une déclinaison, comme on le disait, de la mixité choisie. C’est tout à fait compréhensible et adéquat d’avoir recours à la mixité choisie contre les oppressions systématiques et structurelles. »

« Mais ce n’est pas à nous de leur dire s’ils doivent s’organiser entre eux ou pas. C’est à eux-mêmes de décider leur propre lutte. Parce que nous vivons dans un système rempli d’oppressions, nous serons toujours prêtes à soutenir ce genre de lutte autonome. »

Trois questions pour terminer :

Y aura-t-il une prochaine édition ?

« La volonté y est. »

Un message pour les mecs-cis ?

« Check tes privilèges, lis des brochures. »

Un dernier mot pour la fin ?
« On est là. Si des personnes (sauf les mecs cis) sont intéressé
·e·s par le GT genre, qu’elles nous contactent par mail ou viennent nous voir pendant les différents stands qu’on tient dans les halls de temps en temps ! Elles peuvent aussi suivre les événements sur la page Facebook de la CUAE (@CUAE.GE) »

Références

1 “Le terme de race, couramment employé dans les études postcoloniales anglophones, vise à retourner le stigmate raciste en employant ce terme tout en déconstruisant ses modes d’élaboration, procédé également effectif avec les termes gay ou queer. Dans cette acceptation, il n’induit donc aucune croyance en la véracité d’une quelconque race, mais écrit plutôt les appartenances communautaires, voir éthique.” (Fabienne Dumont, La rébellion du Deuxième Sexe – L’histoire de l’art au crible des théories féministes anglo-américaines (1970-2000) Les presses du réel (2011, p24))

2 “Une personne cisgenre est une personne dont le genre actuel correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance” (GT Genre, affiche pour la première édition de la journée en mixité choisie sans hommes cis*)

 

Pour plus d’informations :

Lien de la brochure : http://www.formation-sans-harcelement.ch/brochure/

Email : cuae@unige.ch ou genre@cuae.ch

Facebook : @CUAE.GE

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Ines Baccino

Après avoir voyagé une année au tour du monde, Inès intègre l’équipe de Topo en même temps que son entrée en Faculté de Droit. Passionnée de journalisme, elle s’intéresse tout particulièrement aux questions sociétales et politiques.Voir les articles de Ines Baccino  ⟩
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Davy-Kim Lascombes

Topo a rejoint Davy en 2014, seul et triste Topo a découvert gloire et renommé. Ensemble ils pensent désormais conquérir le monde et réduire l'humanité en esclavage. A part ça, Davy est assistant au département de science politique, il continue d'exercer son influence sur les puissants de TOPO. Voir les articles de Davy-Kim Lascombes  ⟩
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Carine Conti

Topoïste depuis septembre 2017, cette étudiante en géographie a du chai dans les veines et des questions existentielles dans la tête. Toujours accompagnée de sa fidèle ironie, Carine saura vous faire rire en tout temps avec ses jeux de mots un chouilla miteux. Outre cela, comprendre le monde dans son entier serait pour elle un but ultime. Voir les articles de Carine Conti  ⟩