4 minutes de lecture
  29 août 2016 à 10:08
  1 commentaire
Afficher ou répondre ⟩
Email this to someonePrint this pageShare on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn

Burkini is the new nude

Allongée sur ma chaise longue, à l’abri de l’ombrellone orange qui contraste parfaitement avec le bleu azur du ciel, j’ai l’heureux plaisir de pouvoir vaquer à des occupations vacancières. Autour de moi, j’entends vaguement des bribes de conversation toutes aussi vacancières, parfois des rires, des cris ou des pleurs d’enfants – que sais-je. Le spectacle corporel est aussi à l’œuvre: les courageux qui participent au bruyant aquagym du matin, ceux qui font la sieste version longue sur leur serviette, les fous des fonds marins qui sortent de l’eau la peau fripée et garnie de jolis coups de soleil sur le dos, les paresseux qui font la crêpe mais d’une manière bien étudiée – sur le dos, côté droit, sur le ventre, côté gauche – ou encore les éternels marcheurs de plage à la recherche du coquillage exceptionnel que l’on rapporte puis qu’on oublie. Après avoir lu quelques pages de mon livre et me maudire d’avoir sélectionné quelque chose d’aussi ennuyeux, la raison me rappela à l’ordre et j’échangeai le bouquin contre mon portable. Un bref aperçu de l’actualité estivale vint contredire ma version de la plage baba-cool au parfum de monoï et dénuée de lois. Des femmes interpellées par des policiers sur la plage pour dérangement à “l’ordre public”. Eh bien, me dis-je, encore un coup des Femen, il est vrai que les seins gênent l’État et mettent en émoi cette discipline civique. Que nenni mes chers amis! Même si je ne pense rien vous apprendre – au vu de l’ampleur géographique mais aussi absurde et indélicate que prend l’affaire – il s’agissait de femmes en burkini.

La première réaction, plutôt dans les faits, est de se demander quand s’arrêtera ce contrôle du corps de la femme par une personne ou une entité externe (institutionnelle, étatique dans notre cas). On peut exhiber son corps, dévoiler sa poitrine pour perfectionner son bronzage mais l’on ne peut pas se vêtir d’un burkini? Cette question au ton incrédule souligne la confusion qui règne à l’égard des corps et encore plus du corps des femmes. Oui, le burkini est porteur d’un signe distinctif religieux, mais le mollet du jeune homme devant moi tatoué d’un chapelet et de son verset favori de la Bible n’en est-il pas un?

La question que je souhaite poser ici n’est pas tant celle de l’appartenance religieuse visible dans l’espace public. C’est pour moi un autre débat et je pense que certains font appel à des arguments issus de cette problématique pour mieux morceler un discours qui se veut dictateur du corps. Derrière la mention de laïcité ou encore de règles d’hygiène (dans ce cas disons plutôt aux marmots d’arrêter d’uriner dans la pataugeoire) se trouve l’épineuse question normative. Quels corps veut-on voir, lesquels ne tolérons-nous pas, comment le corps devrait-il être (souvenez-vous, mince mais pas trop, musclé mais pas bodybuildé, bronzé mais pas brûlé) et comment régir ceux-ci.

Les corps sont porteurs de sens et d’identité; si l’on vous demande de mettre une chemise pour votre entretien d’embauche c’est pour montrer que vous êtes sérieux et propre sur vous. C’est encore mieux si vous êtes plutôt fin et athlétique car vous entrez dans la parade “un esprit sain dans un corps sain”, bref vous êtes bientôt prêt pour faire les pubs chez Décathlon. On associe beaucoup de traits de personnalité ou de caractère au vu du corps et souvent à tort. Inutile de vous bassiner avec la “société de l’apparence et de la consommation”, vous avez sûrement lu assez sur ce sujet et comprenez donc où nous en venons. Une femme en burkini est alors réduite à un corps enfermé dans un vêtement qu’elle ne souhaitait en fait pas porter car celui-ci est évidemment un signe de soumission. Peut-on honnêtement penser que toutes les femmes qui ont décidé de mettre ce type de maillot de bain sont si dénuées de liberté de décision? Ne peut-on pas concevoir cela comme un choix? Premièrement on critique une situation d’un point de vue autoritaire qui se veut bienveillant – mais qui est en réalité paternaliste. Deuxièmement, on place une hiérarchie des corps, on a sélectionné celui qu’on voulait voir et discriminé ceux qui contreviennent à la norme que l’on souhaite imposer. On peut se positionner face au port du voile, on peut débattre sur la laïcité et les signes religieux externes mais venir sanctionner des femmes sur la plage en leur demandant d’ôter leur voile nous ramène à un autoritarisme sexiste auquel nombreuses et nombreux d’entre nous devenons allergiques.

En résumé, c’est une belle macédoine estivale: des fruits bientôt pourris, on mélange un peu tout et c’est pas très bon. Tout compte fait, je vais peut être reprendre mon livre.

 

Quelques rappels des faits et articles d’opinion :

  • De la « guerre au terrorisme » à la chasse au burkini, une dérive française, Slate, 23 août 2016.

http://www.slate.fr/story/122505/guerre-terrorisme-chasse-burkini

  • « Le bikini et burkini ? Liberté oui, égalité non », Le Temps, 17 août 2016.

https://www.letemps.ch/opinions/2016/08/17/bikini-burkini-liberte-oui-egalite-non

  • Pourquoi peut-on être féministe et dénoncer les arrêtés anti-burkinis ?, Les Inrocks, 25 août 2016.

http://www.lesinrocks.com/2016/08/25/actualite/on-etre-feministe-denoncer-arretes-anti-burkinis-11860578/

  • En France, l’interdiction du burkini remise en cause par le conseil d’État, Le Temps, 26 août 2016.

https://www.letemps.ch/monde/2016/08/26/france-linterdiction-burkini-remise-cause-conseil-detat

Ophelia.nb

Ophelia Nicole-Berva

Ophelia a rejoint Topo en 2014 et a été rédactrice en chef de 2014 à 2016. Elle est depuis cheffe de la rubrique "Genre et identités". Étudiante en sciences politiques, elle s'intéresse aux mouvements sociaux, aux questions féministes et à la politique suisse.Voir les articles de Ophelia Nicole-Berva  ⟩
  • Charles

    Vous regardez ça d’un oeil humaniste tolérant, une vision de femme de gauche à vrai dire….
    Vous oubliez totalement que la loi n’a que faire de votre subjectivité même si ce sont des hommes subjectifs qui font la loi. (Mais pas vous directement).
    Effectivement, le burkini ne peut être interdit sur les plages au nom de la loi de 1905 (à moins qu’on élargisse l’application de cette loi). Seulement, on peut interdire le Burkini si port entraînent des rixes. Là alors l’ordre public est mis en danger et donc puisqu’il y a une circonstance locale (voir ce que dis la cour de cassation à ce sujet) et bien on peut interdire le port du Burkini localement.
    Bien à vous,