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  6 juin 2016 à 21:09
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Fundraising: Le salaire de l’hypocrisie

Wesser & partners, Corris ou encore ONG conseil, autant de noms d’entreprises qui vous sont probablement inconnus. Pourtant, vous les côtoyez presque quotidiennement. Qui peut prétendre ne jamais s’être fait aborder dans la rue,  à la gare, à la sortie d’une grande surface, par de jeunes gens pleins d’entrain, en quête de dons ? Derrière ces sourires de façade se cache une toute autre réalité : de grandes entreprises, parfois multinationales[1], ayant fait du don une industrie lucrative sans précédent.

La majorité des ONG et des associations qui fonctionnent en partie par la donation préfèrent sous-traiter le fundraising – la recherche de dons – plutôt que de devoir gérer cela eux-mêmes, pour des raisons d’efficacité évidentes. Le système est plutôt simple : pour chaque don récolté dans la rue ou au porte-à-porte, le démarcheur touche entre 50 et 80 % de la somme allouée. La moitié si la personne paye par bulletin de versement et 80 % si elle lui confie son IBAN afin d’effectuer un prélèvement direct (LSV). Ce qui n’est pas attribué au démarcheur revient directement à l’entreprise privée qui l’emploie.

Oui, vous avez bien lu, sur un don unique ou sur la première année d’un don renouvelé, pas un seul centime de votre argent ne finira dans la cause que vous croyez soutenir ; en fait, la première année, aux yeux de l’association, votre don n’existe pas.

Mais alors pourquoi les ONG recourent-elles à ces entreprises ? Leur raison: elles partent du principe que le donateur continuera à payer les années qui suivront. Une fois un premier don effectué, l’association ou l’ONG enverra chaque année un bulletin de versement du même montant, afin que vous poursuiviez votre élan de générosité. Si vous avez eu le malheur de donner votre IBAN, ils opéreront chaque année un prélèvement automatique du même montant, sans même vous prévenir, afin de garder toute l’efficacité du procédé. Les prélèvements automatiques représentent en moyenne 24 % du volume total de dons des ONG[2] ce qui suffit à les persuader de faire appel à ces entreprises.

Les pourcentages touchés par les sous-traitants sur les années suivantes ne sont pas connus, mais ils sont estimés à 20 % la deuxième année et descendraient graduellement.

L’aspect dérangeant n’est pas tant le fait que les dons de la première année ne parviennent pas à la cause soutenue – si cela permet de sauver la planète sur le long terme. Il se situe dans l’absence totale de transparence de ces procédés. Jamais un démarcheur ne vous dira que l’argent que vous êtes sur le point de donner ne finira pas dans les caisses de l’ONG dont il vante les mérites avec tant d’ardeur. Et pour cause, l’immense majorité des démarcheurs n’ont rien à voir avec l’association qu’ils défendent : ce ne sont que des employés, payés à la commission, avec la possibilité de monter dans la hiérarchie de l’entreprise et de voir leur salaire enfler, ou au contraire de se faire éjecter en cas de résultats insatisfaisants – pour Corris par exemple, il s’agit de cinq signatures par jour au minimum. Une pratique certainement cupide, peut-être immorale, mais diablement efficace.

Manipulation hypocrite ou simple nécessité ? Nous avons fait appel à Nicolas (nom d’emprunt), ancien « speecheur » comme on les appelle dans le jargon, afin qu’il nous livre son point de vue sur ces méthodes.

 

Topo : Nicolas, pourquoi avez-vous commencé à travailler dans le fundraising ?

Nicolas : Après un diplôme universitaire, j’ai voulu prendre une pause et partir en année sabbatique. Alors que je cherchais désespérément un job, on m’a parlé du fundraising. On m’a décrit cette branche comme une sorte de colonie de vacances alcoolisée, mais avec le logement payé et un salaire à la fin du mois : j’ai sauté sur l’occasion.

 

Topo : Lorsque vous toquiez aux portes, vous arrivait-il d’être questionné sur votre rémunération ? Que leur répondiez-vous ?

Nicolas : Normalement on a un « speech » (ndlr: un discours pré-fait pour récolter des dons) bien rodé qui ne laisse pas la place pour ce genre de question, mais cela m’est arrivé quelques fois. La plupart du temps, on répond qu’on est étudiant et que dans le cadre d’un stage on est obligé de venir démarcher des gens, cela entraine souvent de la compassion.

 

Topo : Quelles sont les conditions de travail, avez-vous un minimum de membres à trouver? Quel était votre salaire moyen ?

NICOLAS : Personnellement, je faisais des mois entre 4’000 CHF et 6’000 CHF, pour seulement 6 heures de travail par jour, je n’avais pas à me plaindre. Mais j’étais l’un des meilleurs des équipes, la majorité des personnes ne récoltaient pas assez de dons et se faisaient renvoyer après les trois premières semaines.

 

Topo : Ressentiez-vous une pression de la part de vos employeurs ?

Nicolas : Dans l’entreprise où je travaillais, il n’y avait pas de grosse mise sous pression, car il fallait remplir un quota par semaine qui n’était pas énorme, mais qui ne représentait qu’un très faible salaire. Par contre, dans certaines boites les démarcheurs sont payés à l’heure, et s’ils ne remplissent pas leur quota deux jours de suite, ils sont loin. Ils sont toujours sous pression, beaucoup craquent.

 

Topo : Une dernière question, que pensez-vous de ce système du point de vue éthique ?

Nicolas : Je ne pense pas que cela soit mauvais éthiquement. Il est impossible de trouver assez de bénévoles pour couvrir les frais des ONG ; ce système leur permet d’avoir des revenus sans se prendre la tête, les entreprises de faire leur chiffre d’affaires et les jeunes comme moi de partir en voyage, tout le monde est content ! (rires) Plus sérieusement, je pense tout de même qu’il faudrait mieux encadrer la profession, contraindre les « speecheurs » à ne pas mentir lorsqu’on leur pose des questions, à être plus transparents, notamment sur les prélèvements automatiques annuels.

 

Ces pratiques sont elles éthiquement inacceptables ou la fin justifie-t-elle les moyens ? C’est à chacun de se faire sa propre opinion, car au final, le choix nous appartient à chaque fois que nous sommes interpellés dans la rue.

 

Références

[1] http://www.letemps.ch/economie/2015/06/24/organisations-caritatives-ne-savent-plus-se-passer-leurs-rabatteurs

[2] http://www.youphil.com/fr/article/05583-marketing-humanitaire-fundraising

Valentin_Gonczy

Valentin Gönczy

Valentin est rédacteur au sein de Topo depuis mars 2016. Étudiant en droit, il s'intéresse tout particulièrement aux questions économiques et politiques.Voir les articles de Valentin Gönczy  ⟩