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  9 déc 2015 à 9:20
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Entretien avec Lisa: Femme, mère, prostituée

Interview avec Lisa, 46 ans propriétaire du salon érotique Venusia à Genève, mais aussi épouse et mère, qui nous prouve que ces trois rôles à la fois sont tout à fait possibles, contrairement aux idées reçues.

Rencontre avec une femme maternelle, me rassurant alors que je m’apprête à interviewer pour la première fois une personne renommée dans tout Genève.

 

Pourquoi avoir commencé ce métier ?

J’ai commencé dans ce domaine d’activité pour des besoins d’argent parce que je me suis retrouvée mère de deux enfants et mon premier mari avait fait tellement de dettes que c’était pour moi impossible de les faire manger correctement. J’en suis donc venue à cette solution, qui n’était pas la plus facile, mais en attendant c’était celle avec laquelle j’aurais le plus rapidement de l’argent.

 

Comment gérez-vous votre vie familiale ?

« J’ai trois enfants. Je gère très bien ma vie de famille, pour une raison très simple : chez moi on ne vit pas dans le mensonge. C’est-à-dire que mes enfants ont toujours su quelle était l’activité de leur mère. »

Effectivement lorsque j’ai dû dire à mon fils aîné quelle était mon activité professionnelle alors qu’il n’avait que six ans, tu peux quand même penser que, je ne lui ai pas dit que je « faisais la pute ». Mais je lui ai dit la vérité, avec des mots d’enfants, avec des expressions qu’il pouvait comprendre. Après c’est très facile, parce que pour un enfant, quoi qu’il en soit je suis toujours sa maman. Un enfant pardonne tout à sa maman. Ce qui est terrible, c’est après, c’est le fait de ne pas dire. »

« J’ai des filles avec qui je travaille, qui ont attendu que leurs enfants soient grands, très grands, voire adultes, même qu’ils l’apprennent par eux-même. C’est seulement à partir de ce moment-là qu’ils en ont parlé et c’était trop tard. Il faut se mettre à la place de l’enfant : « Ok alors maman tu m’as menti sur ça, mais alors ça veut dire que tu m’as menti sur quoi d’autre ? Tu as pu mentir sur tellement de choses, sans même que je ne m’en rende compte. »

 

Est-ce que votre métier est difficile à assumer lors de situations de la vie quotidienne ? Pour les membres de votre famille ?

« J’ai eu un discours au bout de plusieurs années avec mes parents au sujet de mon activité. Bien sûr que mes parents ne savaient pas au début. Ça a été des moments un peu dur je le reconnais. Mais d’un côté je n’avais jamais menti à mes parents. »

La chance que j’ai c’est que mon mari m’a toujours soutenue. Le plus important pour moi c’était d’abord que mes enfants ne manquent de rien, que mes enfants le vivent correctement disons, qu’ils ne soient pas trop pénalisés par mon activité, c’était ma priorité. Une fois que je me suis rendue compte qu’ils ne l’étaient pas, il m’a été plus facile de l’appréhender avec mes parents. Parce que mes parents posaient quand même des questions. Même si j’ai beaucoup de chance qu’ils ne soient pas très intrusifs ; ils essaient de poser le moins possible de questions indiscrètes.

Mes enfants avaient pris l’habitude, dès que mes parents posaient des questions sur mon travail, de dire « tu n’as qu’à demander à maman, elle te répondra. ». Ce qui est important, c’est de ne pas obliger un enfant à mentir. Tu ne dois pas. Il ne faut pas faire comme ça. »

 

Comment l’idée de créer un salon érotique vous est venue ?

« Le salon c’est pour une raison qui est très simple, c’est que j’ai travaillé pendant dix ans seule et à un moment donné, c’est devenu une situation qui était quand même lourde. Lourde parce que quelque part, je suis mère de famille, j’avais déjà trois enfants ; tu te sens un peu extra-terrestre. Tu te dis que ce n’est pas possible, tu ne peux pas être la seule ”barjot” comme ça, à avoir trois gamins et puis accepter de travailler dans ce domaine et sans même que ça te dégoûte. »

« Le problème qu’il y a pu avoir il y a quelques années en arrière, ça a été tous ces médias français, qui ont suivi le cours de leur politique, c’est-à-dire d’évacuer toutes leurs prostituées. Ils ont montré la Suisse comme l’Eldorado de la prostitution. Et ça, ça a été terrible pour nous, parce que bien sûr, ça nous a permis d’avoir un peu plus de filles. Mais ça a apporté quelques soucis avec certaines filles. Elles se sont dit « je vais faire pute et on en parle plus. Je vais à Genève, ils parlent français et ça sera facile et loin de chez moi donc je serai discrète ». C’est le côté vicieux. Dans tous ces médias, ils ont démontré la prostitution tellement facile ici, qu’on s’est retrouvé avec pleins de gamines.

Les parents à ce moment-là ce sont retrouvés démunis. J’ai eu des parents qui m’ont plus ou moins envoyé leur enfant. J’ai une mère, d’origine française, qui était partie s’installer en Espagne, sa fille avait 21 ans. Quand sa fille a décidé de subvenir aussi à leurs besoins, parce qu’elles ne s’en sortaient plus,  elle lui a proposé d’aller à Genève après m’avoir vue à la télévision. Elle est venue avec elle, mais franchement c’est quand même des situations qui ne sont pas très plaisantes. C’est une situation très dure pour la mère, même si elle sait que c’est la seule façon de pouvoir s’en sortir. Ça n’est pas évident pour moi aussi, parce que je me suis dit que si les choses avaient tourné différemment, j’aurais pu être à la place de cette mère et c’est difficile. »

 

Quelle relation entretenez-vous avec la police ?

On a eu un problème il y a peu de temps. Une jeune fille a dû aller déposer plainte en même temps qu’une autre, parce qu’elles ont été agressées une nuit par un client. C’est un client qui avait l’habitude de venir. Il est venu seulement pour les agresser, sans raison. Il était alcoolisé, drogué. Les filles ont appelé la police assez rapidement. La police est venue après trois minutes. Le problème est que, s’il avait seulement agressé les filles, elles étaient d’accord d’en rester là. Mais il a bousculé la policière. Etant donné que dans la salle commune des hôtesses, il y a des vidéos (installées sur demande des filles pour prévenir les chapardages dans les casiers et les sacs à main), ils ont demandé à voir la vidéo, sur laquelle on voit bien que la policière fait un recul de deux-trois pas en arrière, elle a vraiment été bousculée.

« On se sent vraiment en sécurité et ça c’est très important. C’est d’autant plus important actuellement, parce qu’une grande partie des filles qui travaillent sont françaises. Comme en France, à part réprimander, la police ne sert qu’à ça (concernant les prostituées). Alors que nous ici en Suisse, ils servent à protéger. »

C’est vraiment un contact, une relation qui est très très différente. C’est via le cigare que j’ai fait connaissance de beaucoup de policiers et de gendarmes. En France, ça n’aurait jamais été possible. Jamais ils ne se seraient mélangés avec une pute, impensable. Alors que là, je suis là, comme tout le monde, j’ai le droit d’être là et puis après ils ne sont pas là pour me juger. »

 

Pour les filles qui travaillent chez vous, est-ce un travail à plein temps ou une activité parallèle à une autre ?

« Pour beaucoup d’étudiantes ici c’est une activité en parallèle, elles ont fait le choix de poursuivre leurs études mais qui n’ont pas la chance d’avoir des parents qui arrivent à subvenir à leur écolage. Dans ces conditions, ces filles viennent entre un et deux weekends par mois, ainsi que les vacances scolaires. C’est ce qui leur permet de pouvoir rester à 100% quand même dans leurs études, sans avoir besoin en parallèle de passer du temps avec pleins de petits boulots à côté où elles gagneraient pour certaines peut-être autant d’argent. Mais plutôt que de travailler un weekend par mois. Elles seraient obligées de bosser tous les jours et tous les weekends. Donc ça n’est pas gérable en temps qu’étudiantes. Il y en a beaucoup.

Ce qui en temps que parent n’est pas très facile, pour une raison qui est très simple : en tant que parent, quand je reçois des filles de 19-20 ans qui viennent vraiment pour payer leur écolage, ça en met un coup, parce que tu te dis « mince quand même », en tant que parent, tu as le devoir de subvenir aux études de tes enfants. C’est le minimum que tu devrais pouvoir faire pour tes enfants. Et quand je dis le minimum, c’est vraiment le minimum. On se rend compte avec le temps que ce minimum n’est pas assumable pour beaucoup de parents. Pour moi c’est dur. C’est des situations qui ne sont pas très faciles. »

Moi j’ai commencé j’avais 25 ans, j’étais déjà adulte, j’avais une vie de famille, j’avais déjà mes deux premiers enfants. J’avais la chance d’avoir un noyau familial plutôt stable, sauf mon mari qui dépensait tout l’argent que nous avions, ainsi que de l’argent que nous n’avions pas encore. Mais ce sont des choses qui arrivent dans toutes les familles. C’est différent. En plus, mes parents ont subvenu jusqu’au bout à nos études et à tous nos besoins à mes frères et moi. Nous n’avons jamais eu besoin de travailler en tant qu’étudiants pour payer notre écolage, ni même pour notre argent de poche.

« Donc tu te dis « putain, où on va ? ». À moins de 20 ans, vous êtes de grands ados, à la rigueur de jeunes adultes, mais vous n’êtes pas adultes encore. Vous n’avez pas encore la notion que tout n’est pas rose quand on va à l’extérieur. »

 

Comment gérez-vous les maladies sexuellement transmissibles ?

« Les filles sont suivies pour tout ce qui peut être problème médical. C’est-à-dire qu’elles ont une prise de sang au moins tous les six mois. C’est un acte que je leur demande. Après ce n’est pas dur, elle le font ou ne le font pas. Quand elles font j’en prends note tout de suite. Quand elles ne le font pas j’attends encore une, deux, trois semaines. Au bout d’un mois, il y a plus de places, donc elles ne peuvent pas travailler, ce qui leur laisse le temps pour aller faire la prise de sang. Lorsqu’elles ont le résultat elles peuvent revenir. En règle générale ça se passe très bien. ».

Il faut se dire aussi, que quand une fille travaille comme ça, quand elle gagne son argent par l’intermédiaire de son corps, elle fait très attention. Jusqu’à présent il s’est avéré que les personnes qui avaient, suite à un acte sexuel, pris des risques, seront plutôt des filles qui vont aller en boîte de nuit et coucher avec n’importe qui. Là, autant le client que la fille, ne pensent pas spécialement à se protéger d’office, pour une raison qui est très simple c’est qu’ils se disent que « ah non non, avec lui c’est bon, je l’ai déjà vu plusieurs fois ,il est clean. » Non ! Tu ne dois jamais agir comme ça ! Si ce mec va baiser avec toi, qui te dit que juste avant il n’a pas baisé avec une autre, ou bien qu’après il va encore s’en farcir deux ou trois ? Tu ne peux jamais savoir. Alors que quand un homme vient ici, les choses sont beaucoup plus carrées.

De toute façon c’est très facile pour la fille de dire non. La seule et unique fois que j’ai eu une fille qui avait eu un rapport sans préservatif, je l’ai renvoyée. Pour moi c’est impensable. Surtout qu’on ne peut pas savoir, ce n’est pas écrit sur son front « attention je suis malade » ou « attention je suis contagieux ».

 

Est-ce que beaucoup d’hommes infidèles profitent de vos services ?

Je pense que 80% des hommes sont mariés. Tout en sachant que la relation est plus saine comme ça, que ce soit pour l’homme ou pour la femme. D’abord parce que quand l’homme est marié c’est sans lendemain, il ne s’implique pas et la fille sait qu’elle ne doit pas s’impliquer non plus. Elle est là pour fournir un acte, fournir un service, ça s’arrête là, donc comme ça c’est très bien.

« Nous sommes un achat d’impulsion. Le gros avantage de ces achats d’impulsion, c’est que c’est un acte qui est acheté sans arrière pensée, on ne vient pas pour tromper son épouse ou sa concubine. On vient ici pour assouvir un besoin ou un instinct primaire. »

C’est une relation qui est beaucoup plus saine quand un homme vient dans ce genre d’établissement pour le couple en règle générale, que si l’homme avait une maîtresse attitrée. Si un homme a une maîtresse attitrée c’est de la tromperie, c’est vraiment quelque chose malsaine pour la femme. Ça amène le mensonge, ça amène pleins de choses, alors que là non ce n’est que du non-dit. C’est la différence entre le mensonge, la tromperie et le non-dit. Ici nous ne sommes que du non-dit. En fait, pour tromper une autre personne, il faudrait qu’il y ait du sentiment. Tant qu’il n’y a pas de sentiments, il n’y a pas tromperie. Une fois qu’il y a des sentiments, là il faut se remettre en question. Parce que là, c’est le début de l’impaire.

« Par rapport à mon mari, j’ai beau avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes, je ne m’implique pas de la même façon. Bon d’abord avec mon mari, ça fait 20 ans qu’on est ensemble, et je n’ai jamais eu de raisons ou l’idée de le tromper. On a des relations qui peuvent s’avérer similaires avec ce que je pourrais avoir avec n’importe quel autre client, sauf qu’avec un client je n’aurai pas de sentiments. Il n’y a pas de tromperie à ce moment-là. De plus, du moment que le client paie, il n’y a pas tromperie. C’est tacite, c’est un service. Tu repars avec ton âme, tu ne la paies pas. »

 

Est-ce que beaucoup de mineurs se présentent à votre salon ?

« Non, pas énormément. Déjà lorsqu’ils ont 16 ans c’est jeune, alors en dessous, ce n’est pas possible. J’ai beaucoup de femmes ici qui ont des enfants, ça serait contre ma morale, je n’accepterais pas.

Même à l’époque où les filles avaient le droit de commencer dès 16 ans, il y a environ 10 ans, et qu’elles venaient et en ayant tout juste 18 ans, j’avais beaucoup de mal, alors à 16 ans ce n’était même pas la peine, impensable ! », me dit-elle, choquée.

Comment ça se passe au niveau du nombre d’heures et de clients par jour par fille ?

C’est elles qui acceptent ou pas leurs clients. Mais c’est le salon qui fait les horaires, comme nous sommes ouvert 7 jours/7 et 24h/24. Elles travaillent sur deux slashs horaire de 12h, c’est-à-dire de 9h à 21h ou de 21h à 9h.

« Il n’y a que pour les étudiantes que les horaires sont beaucoup plus souples. J’en ai une là par exemple qui vient de Lausanne. »

Le jeudi quand elle n’a pas cours, elle vient une partie de la journée. Mais ce n’est pas possible qu’elle reste jusqu’à 21h. Elle reprend les cours le lendemain matin, il faut qu’elle rentre, il faut qu’elle étudie, même si elle peut étudier un petit peu ici, l’ambiance n’y est pas spécialement adaptée. Alors elle a un horaire aménagé. Elle vient aussi le weekend, mais c’est pareil, elle ne vient que dans la tranche horaire du jour, parce qu’elle ne peut pas prendre des horaires de nuit, sinon le lundi elle n’y arrive pas.

Je pense que si je n’avais pas d’enfants, je verrais les choses différemment. Mais comme j’ai des enfants qui ont le même âge, les mêmes besoins, les mêmes devoirs intellectuels à fournir, c’est facile pour moi. »

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Zélie Gavillet

Etudiante en droit, Zélie est à cheval sur la justice et sur l’égalité. Topoïste depuis 2015, elle tente de diffuser un message d’amour et de paix… ou plutôt essaie d’encourager les lecteurs à se remettre en question sur des sujets de sociétéVoir les articles de Zélie Gavillet  ⟩