Le coût d’un AG adulte est de 3’860 CHF par année. Est-ce le prix de l’écologie en Suisse ?

On a beaucoup parlé du « fiasco » organisé par les CFF en commandant 59 trains à Bombardier, une entreprise basée au Canada, et non, comme il était de coutume, à Stadler, basé en Suisse, ainsi que du résultat : retards et pénalités financières. Certains en ont fait, bien entendu, une question patriotique. D’autres ont pointé du doigt une pression politique, car Stadler est basé du côté alémanique alors que Bombardier possède une antenne à Villeneuve, et le lobbying exercé par le gouvernement vaudois aurait fait pencher la balance en faveur de ce dernier1.

Des chiffres, des lobbys, et un peu de politique, voilà nos priorités du moment. Ce que nous avons oublié, c’est que le train pourrait s’afficher actuellement comme un des moyens les plus efficaces pour diminuer la pollution produite par la voiture, surtout en Suisse où l’infrastructure ferroviaire est relativement bien développée. Il est vrai que le train, lui aussi, pollue encore. Cependant, le Parlement européen estime que le transport routier représente environ 40% des émissions d’oxyde d’azote en Europe2, alors que le train ne produit, en Suisse, que 0,2% du CO2 imputable aux transports3. Sortir de la voiture pour se diriger vers le train représenterait un grand pas4.

Ce n’est cependant pas la direction que la Suisse a décidé de suivre. Il est vrai que le discours écologique est aujourd’hui inévitable, et que la Confédération elle-même s’y est adaptée. Ainsi l’Objectif climat 2050 vise-t-il la neutralité carbone pour 20505. Toutefois, la Confédération nous informe que cet objectif sera atteint notamment grâce à des « technologies d’émission négative » censées capturer le CO2 et le stocker dans le sol. C’est un peu ce que nous faisons actuellement avec nos déchets nucléaires : sans avoir aucune idée d’une quelconque manière de les détruire ou de les recycler, nous les stockons dans des bidons, en attendant que nos enfants inventent des technologies pour s’en débarrasser6. Dans les deux cas, nous fonctionnons de la même manière : nous cachons ce dont nous avons honte. Et nous ne prenons jamais le temps de véritablement nous questionner sur notre manière de produire. Pourtant, pour diminuer vraiment notre production de CO2, un plan tout simple mériterait d’être sérieusement envisagé :

  1. Le développement des transports publics
  2. La gratuité des transports publics

J’entends déjà les commentaires suscités par cette proposition, avant même de la considérer avec sérieux : tout cela serait trop cher. Comment prendre en charge les coûts des transports publics tout en les rendant gratuits ? Qui paiera pour ces transports ? Voilà à nouveau un discours incohérent de ceux qui désirent le beurre et l’argent du beurre.

Il se trouve qu’il y a, pour ce problème, une solution possible : les milliards de francs que la Confédération économise chaque année7.

Mais au-delà du coût réel engendré par un changement de paradigme, nous arrivons au problème fondamental posé par la gestion de l’écologie en Suisse : les individus sont renvoyés à leur responsabilité personnelle en tant que consommateurs dans un système basé sur l’achat de toute chose. Si vous voulez être plus écologique, si vous voulez utiliser le train au profit de votre voiture, vous payez. Vous payez 3’860 CHF par année pour acheter un AG. Et si vous êtes pauvre, c’est que l’écologie n’est pas pour vous. Ce qui se joue dans ce problème, c’est l’articulation de l’écologique et du social, la manière dont nous voulons organiser notre société. Or, il me semble que nous pouvons nous engager sur deux voies au moins : nous pouvons essayer de survivre tous ensemble dans une société démocratique et égalitaire, luttant avec les mêmes armes contre ce réchauffement climatique qui nous concerne tous, ou nous pouvons créer une caste protégée, bien au frais dans sa voiture climatisée, dans son appartement climatisé, dans sa clinique privée climatisée. C’était précisément le sens du slogan arboré par de nombreux gilets jaunes : « fin du monde, fin du mois, même combat ». Nous devrions être plus attentifs au fait que nous prenons aujourd’hui le virage écologique au détriment d’une partie importante de la population, censée prendre en charge le coût de cette reconversion d’un système qu’elle n’a pourtant pas forcément voulu. Demandez-vous ainsi si l’on vous a une fois consulté avant de remplacer les bouteilles en verre par des bouteilles en PET. Un système dans lequel les transports publics sont largement accessibles n’est pas plus cher ; en réalité, le système polluant dans lequel nous vivons est maintenu à crédit, un crédit que nous prenons sur la nature. Ce sont les générations à venir qui en paieront le prix, et ce prix sera bien plus lourd que quelques millions de francs.

Les CFF appartiennent en partie à la Confédération, et ces institutions pourraient travailler ensemble pour guider la Suisse vers une plus grande responsabilité écologique. A l’inverse, la Confédération laisse les CFF développer leur rentabilité privée, augmentant encore le prix des AG8 et supprimant la voie 7, alors que dans le même temps le salaire de son PDG se maintient autour du million de francs annuel9. La réponse donnée aux jeunes générations d’aujourd’hui et demain, qui valorisent de plus en plus l’écologie, est d’augmenter encore le prix des transports publics, détruisant ainsi les efforts de toutes ces personnes qui essaient d’améliorer les conditions de notre survie. De la même manière que nous cachons nos déchets, nous refusons un système plus écologique, facilement accessible, en enfouissant la tête dans le sable. Nous tergiversons sur des prix, sur une rentabilité supposée nécessaire, sur des guerres économiques. Soumis aux discours du marché, nous avons trop peur pour oser questionner la gestion de notre vie, alors même que les CFF se trouvent en situation de monopole et que, par conséquent, Hayek lui-même ne pourrait pas les défendre10. C’est ainsi que les politiques laissent ce merveilleux outil de l’écologie aux mains d’un groupe menant une stratégie irresponsable, et que nous laissons les politiques nous mener vers une catastrophe écologique. Tous les outils sont là ; et pourtant nous décidons chaque jour de nous enfoncer un peu plus.

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Édito