Marche pour le Climat

La jeunesse genevoise plus chaude que le climat

Place des 22 cantons, 14h. Le soleil n’est pas au rendez-vous, mais les manifestant-e-s, oui. La foule s’agrandit petit à petit et commence déjà à entonner des slogans. « Et un ! Et deux ! Et trois degrés ! C’est un crime, contre l’humanité ! ». Au rendez-vous, beaucoup de jeunes qui ont fabriqué leurs plus belles pancartes pour manifester leur colère face à l’inaction politique pour le climat. Pour Bérangère, étudiante en Géographie à l’Université de Genève, venir aujourd’hui était une évidence : « C’est important de montrer que ça ne va pas, qu’il faut changer les choses et que ce n’est pas avec les deux mesures et demi qu’ils mettent en place et qui ne sont pas respectées que ça va bouger. »
Pour Saël, 17 ans, cette manifestation est un moyen de montrer que la jeunesse est plus que jamais unie dans cette mobilisation : « On est là pour dire qu’on est vraiment tous ensemble. Il y a beaucoup de gens qui disent que ça ne sert à rien toutes ces manifestations mais moi je ne suis pas d’accord, je pense que ça montre qu’il y a des gens qui sont investis tout simplement. Et quand on rentre chez soi, on y repense, on va éteindre la lumière parce que si on a manifesté pour le climat, ce n’est pas pour rien ».

La peur de l’avenir

L’ambiance de la manifestation est bonne enfant : on rigole, on chante, on danse, quelques pétards sont lancés sur le pont du Mont-Blanc et on a l’impression de partager un moment spécial avec une grande bande d’ami-e-s qu’on vient de rencontrer. Pourtant, derrière les sourires et la bonne humeur se cache une réelle angoisse, celle de savoir de quoi sera fait demain. Car si les discours écologistes ont longtemps insisté sur l’importance d’offrir un monde meilleur pour les générations futures, la jeunesse réalise qu’aujourd’hui que c’est elle qui incarne ces « générations futures » et qu’elle se doit de lutter pour son avenir. Contrairement à leurs parents, les adolescent-e-s de 2019 sont confrontés à des problématiques concrètes et à une réelle peur pour leurs vies d’adultes, comme en témoigne Tiphaine, 13 ans : « Des fois, ça m’angoisse vraiment, je ne sais pas comment dire mais j’ai une grande peur de l’avenir et j’aimerais que ça change ».
De plus, le contexte politique n’a rien pour les rassurer. « Surtout quand on voit Bolsonaro, au Brésil, et ce qu’il va faire avec la forêt amazonienne… J’ai vraiment peur. Bon après ça ne concerne pas directement la Suisse mais ça nous touche tous un peu quand même. » nous confie Bérangère.
Cette jeunesse apeurée s’est donc réunie dans l’espoir d’initier un réel changement dans les actions des classes dirigeantes. Pour Elena, collégienne de 16 ans, ce n’est pas la grève qui va tout arranger mais elle espère une évolution des mentalités des individus, une prise de conscience du potentiel de chacun pour que « les petits efforts mènent à un grand changement ».

Une jeunesse pas toujours prise au sérieux

Les étudiant-e-s n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Sous l’impulsion de Greta Thunberg, l’adolescente suédoise de 16 ans très active pour le climat, une grève des étudiant-e-s avait déjà eu lieu le 18 janvier dernier. Dans plusieurs villes d’Europe, des milliers de jeunes ont manqué le vendredi après-midi d’école et ont défilé dans les rues pour demander des actions concrètes pour le climat. De nombreuses critiques, notamment sur les réseaux sociaux, ont visé ces jeunes adultes qu’on a accusé d’avoir trouvé un bon prétexte pour manquer les cours. Interrogés samedi sur cette accusation de laxisme, les étudiant-e-s se défendent.
Pour Anouk, collégienne, les élèves qui voulaient simplement rater les cours n’étaient pas à la manifestation. Les 5000 personnes qui défilaient ce vendredi-là avaient un intérêt réel pour la cause écologique. Saël pense la même chose et rappelle qu’il y avait aussi « des personnes à fond pour le climat qui ne sont pas venues pour ne pas rater l’école ».
Tiphaine, quant à elle, pensait que la manifestation aurait lieu après les cours. L’étudiante du cycle a donc demandé à ses parents l’autorisation de participer à la marche après l’école. « Quand j’ai su que c’était, en fait, pendant les cours, mes parents soutenaient quand-même le projet. Ils m’ont dit qu’on attendrait la décision du DIP et qu’ensuite je pourrai y aller ». Des parents encourageants donc, mais ce n’était pas le cas de tous les adultes. À Payerne notamment, des élèves ayant manqué un contrôle de mathématique pour aller manifester, se sont vu attribuer la note minimale de 1 . Alessandro, collégien genevois de 17 ans est en retenue à cause de son après-midi manqué et ce, malgré une tentative de discussion avec sa professeure principale. Dans une société qui accuse souvent les jeunes de laxisme et de désintérêt pour les causes sociales et politiques, il semblerait que tout ne soit pas non plus mis en place pour les encourager à se mobiliser.

Autre critique qui revient beaucoup quand on parle de la grève pour le climat, c’est l’hypocrisie des jeunes face à la crise climatique. En effet, ceux-ci seraient d’effroyables consommateurs, prendraient l’avion à tout va, changeraient de téléphone aussi souvent que de garde-robe et seraient donc très mal placés pour venir parler d’écologie. Là encore, ces remarques agacent. « Bah, ces vieux font la même chose… mais en pire ! » rétorquent Saël et Alessandro en riant. « Alors que souvent, ce sont eux qui ont le pouvoir de changer les choses mais ils ne revendiquent rien. Mieux vaut être un peu hypocrite mais vouloir changer… et puis, il y a plein de jeunes qui font vraiment beaucoup d’efforts pour l’écologie ! ».
Pour Elena, ce discours moralisateur ne mène à rien. « On est tous un peu hypocrite au fond, on se cache tous de la vérité. On n’est pas tout blanc, mais personne n’est tout blanc. Chacun fait ce qu’il peut et il faut s’occuper de ce qu’on fait, pas de ce que font les autres ». La collégienne souligne également un problème au niveau du système, qui pousse les jeunes à une certaine consommation : « Prendre le train à la place de l’avion ça ne me pose pas de problème mais on ne roule pas sur l’or. Donc quand le billet de train pour aller à la montagne est deux fois plus cher que celui pour aller à l’autre bout de l’Europe, c’est problématique ».

Une manifestation intergénérationnelle

Il en ressort donc l’impression générale que les jeunes ne sont pas réellement pris au sérieux dans leur mobilisation. Pourtant, les « adultes » que nous avons croisés semblent ravi-e-s de cet élan et de cette prise de conscience. « Pour nous c’est un sujet hyper important depuis longtemps et on est content de voir tous ces jeunes qui s’enthousiasment pour cette cause, c’est génial ! » nous confie une maman venue avec ses enfants. Et pour Paul, retraité, à qui cette journée rappelle d’autres manifestations auxquelles il a participé, notamment pour l’aide aux réfugiés, c’est un réel plaisir de voir que les jeunes continuent à se battre.

Car la manifestation qui suit la « grève des étudiants » du 18 janvier dernier ne compte pas que des jeunes adultes. Dans la foule, on rencontre des poussettes, des parents tenant la main de leurs enfants qui brandissent fièrement les pancartes fabriquées par leur soin et même les « Grands-parents pour le climat » venus soutenir les plus jeunes dans leur quête d’un avenir meilleur. Si la majeure partie des personnes présentes à la manifestation revendiquent une action plus forte des instances politiques, tous sont également conscient-e-s de leur impact individuel sur la planète et tentent, avec leurs proches, de le réduire au maximum. Une mère de famille nous explique qu’elle a pris conscience de tout cela à 20 ans et qu’elle continue à transmettre ces valeurs, au quotidien, à sa fille de huit ans. Pas de voiture, pas d’avion mais l’enfant ne semble pas plus malheureuse qu’une autre : « C’est important si on veut rester sur la planète ! ».
Parfois, cette sensibilisation se fait dans l’autre sens, comme nous l’explique Elena : « J’ai réussi à convaincre mon papa de prendre le vélo plutôt que la voiture vu qu’il était toujours tout seul dedans. Je suis également végétarienne depuis un moment donc on mange moins de viande à la maison et ma famille se rend compte que ce n’est pas forcément nécessaire ».

Le climat, une histoire de famille ? Pour Paul, 80 ans, c’est une évidence. Le retraité est venu avec sa fille, Christine et sa petite-fille, Vik, à qui il a transmis son amour pour la nature et avec qui il partage les légumes de son jardin dans lequel il ne met ni engrais ni produit chimique. Mais Paul est également un ancien conseiller municipal de la ville de Genève et très actif pour la paroisse. Pour lui, les changements se font aussi à travers ces institutions et à travers la démocratie. « Au début des années 1990, on avait voté pour la mise en place d’une structure juridique contre Creys-Malville. Et on avait gagné grâce au vote. C’est à travers des actions comme ça qu’il faut faire bouger les choses ».

 

Un bilan positif

Sur sa page Facebook, le mouvement autonome et indépendant « Grève Du Climat – Suisse » se félicite de l’ampleur des manifestations à travers le pays. Partis de 22’000 étudiants le 18 janvier, on a estimé à 65’000 le nombre de citoyens dans les rues de Suisse le 2 février. Le mouvement, qui demande au gouvernement helvétique la reconnaissance d’un état d’urgence climatique ainsi qu’un bilan national d’émissions de gaz à effet de serre nul d’ici 2030, ne compte pas s’arrêter là. Un appel à la prochaine manifestation a déjà été lancé. Cette fois-ci, ce ne sont plus seulement les étudiant-e-s qui sont appelés à faire la grève mais l’ensemble de la population. Rendez-vous donc le 15 mars 2019 !

Rédigé par...

Léa Frischknecht

Léa a rejoint TOPO à la rentrée d’automne 2018. Étudiante en Science Politique elle aime particulièrement écrire sur les sujets de société et aller à la rencontre des autres pour partager leurs histoires.a