La crise des opioïdes aux Etats-Unis, le mal du siècle ?


Les chiffres sont tombés. L’espérance de vie aux Etats-Unis est en baisse. La principale raison de ce recul : le nombre de morts par overdose aux opiacés. Depuis quelques années, le pays connait une sévère épidémie d’opioïdes, poussant, le 26 octobre 2018, le président Donald Trump à déclarer l’état d’urgence sanitaire dans le pays (1).

Dans les années 1990, un groupe pharmaceutique, Purdue Pharma, lance un nouveau produit : l’Oxycontin. Il s’agit d’un analgésique puissant dérivé de la morphine et hautement addictif. Cette mise sur le marché est associée à une volonté du corps médical états-unien d’envisager la douleur comme une part de la maladie que l’on peut soigner et éradiquer. Pour Franck Zobel, vice-directeur d’Addiction Suisse et Barbara Broers, médecin et professeur aux HUG : « L’argument que la douleur est mal soignée et qu’il existe de bons moyens de la soulager gagne progressivement en importance dans une société vieillissante et dans laquelle le rapport à la douleur se modifie aussi. (2)».

Purdue Pharma se lance alors dans une vaste campagne publicitaire. S’associant à des médecins reconnus et transmettant des informations erronées, il inonde le marché de son nouveau produit. Très vite, la prescription de ces puissants opioïdes devient la norme pour tout type de douleur, allant de celles liées aux chimiothérapies ou des douleurs chroniques à celles dues à une cheville foulée. L’Oxycontin ou le Vicodin se retrouvent dans toutes les salles de bains du pays.

Les effets néfastes ne tardent pas à se faire sentir. « En l’espace de douze ans, la prescription d’hydrocodone va doubler alors que celle d’oxycodone va être multipliée par cinq. En parallèle, le nombre de demandes de traitements pour dépendance à des opioïdes de prescription va être multiplié par neuf et le nombre d’overdoses liées à ces substances sera multiplié par quatre (…). (3) ».

Selon Maxime Robin, journaliste : « Pour se développer, Purdue Pharma aurait agi à la manière d’un cartel, en identifiant les régions les plus vulnérables du pays, là où se concentrent le chômage des « cols bleus », les accidents de travail et la pauvreté. (4) ». En effet, les régions les plus touchées sont celles du Nord qui subissent durement la désindustrialisation. Huntington, une petite ville de Virginie Occidentale, en est la triste illustration. Selon les autorités de la ville, en 2017, 1 personne sur 10 était dépendante aux opiacés (5). Et l’addiction suit souvent le même chemin. 4 toxicomanes sur 5 ont commencé par prendre des opioïdes sous ordonnance.
Face à cette épidémie, certains Etats américains ont porté plainte contre les groupes pharmaceutiques et la distribution des analgésiques a été soumise à des contrôles plus stricts. Malheureusement, la demande s’était déjà installée. Les pilules étant devenues chères et difficiles à se procurer, les toxicomanes se tournent donc vers l’héroïne, bien meilleur marché mais dont la qualité ne peut pas être tracée correctement. Progressivement, l’héroïne est remplacée par le Fentanyl, un de ses dérivés synthétiques moins cher encore et beaucoup plus puissant. Selon l’Institut de Recherche Anti-Contrefaçon de Médicaments (IRACM), deux milligrammes de Fentanyl pure, quantité similaire à 4 grains de sel, suffisent pour tuer un homme (6). Les consommateurs, contraints désormais de consommer de l’héroïne dans des circuits illégaux, ne savent pas exactement ce qu’ils s’injectent. Selon Le Point, 64’000 personnes seraient mortes en 2016 suite à une overdose, faisant de celle-ci la première cause de mortalité aux Etats-Unis (7).

Le visage de cette épidémie n’est pas celui de la drogue des années 1970 avec le crack des populations afro-américaines, l’héroïne d’une star du rock ou la cocaïne des courtiers de Wall Street. Cette épidémie transcende les classes sociales car elle commence chez le médecin. Comme le dit Maxime Robin : « La mort frappe l’Amérique des lotissements et des campagnes, (…) Le drogué, c’est le fils du voisin qui passe la tondeuse pour de l’argent de poche, la pom-pom girl de l’équipe de football du lycée (8). ». Qu’importe que l’on soit riche, pauvre, hispanique, afro-américain, WASP, jeune, vieux, homme ou femme, l’addiction touche tout le monde. Du simple travailleur de la classe moyenne au chanteur Prince, le pays pleure ses morts.

Un choix est proposé aux toxicomanes attrapés en possession de substances illicites : la prison ou la désintoxication. S’ils suivent correctement le processus de désaccoutumance, les anciens addicts sont libérés de toute charge (9). Mais ces concessions ont un coût financier et humain. Michael Wyler, journaliste pour le site d’informations Bon pour la tête, nous apprend que si de nombreuses fondations d’aide privées ont vu le jour, l’Etat ne semble pas prendre les mesures suffisantes pour endiguer l’épidémie. Des initiatives prises sous l’administration de l’ancien président Barack Obama ont été privées de financement par le gouvernement actuel. Michael Zohab, président d’une fondation qui œuvre pour la désintoxication, confie à Michael Wyler que l’Etat fait : « peu, trop peu, criminellement peu » (10)

Mais les Etats-Unis ne sont pas un cas isolé. Le Canada et l’Australie se trouvent confrontés à des problèmes similaires. Le Tramadol, plus doux mais tout aussi ravageur, semble se populariser sur le continent africain. L’opiacé « qui [arrive] par bateau depuis les usines indiennes avant d’être [distribué] en Afrique aussi bien par des canaux légaux et illégaux [est] incroyablement bon marché11 ». Son très bas prix et l’absence de réglementation stricte quant à son usage font craindre une épidémie virale sur le continent.

En 2017, le maire d’Huntington, Steve Williams, témoignait auprès de Yanik Dumont Baron pour Radio Canada : « Je prie pour une journée sans surdose, pour une semaine sans mort. Nous sommes une nation assiégée. (…) Cette crise, c’est comme celle du VIH au début des années 80. Si on ne la maitrise pas, on va perdre une génération12 ». Pourtant, c’est en autorisant la commercialisation des opioïdes dans les années 1990 que le gouvernement états-unien a ouvert la voie à cette épidémie. La volonté première était d’arriver à gérer la douleur, il en résulte une épidémie d’envergure difficilement enrayable. Cela ne fait que trop penser au mythe d’Icare ; à trop s’approcher du soleil, on finit forcément par se brûler les ailes.

Références

1 ‘’L’état d’urgence de santé publique déclaré aux USA’’, in 24 heures, 27 octobre 2017
2 Franck Zobel et Barbara Broers, ‘’L’épidémie d’opioïdes de prescription aux Etats-Unis : cela nous concerne-t-il ?’’, in GREA, https://www.grea.ch/sites/default/files/article_5.pdf (consulté le 1er décembre 2018)
3 ibid
4 Maxime Robin, ‘’Overdose sur ordonnance’’, in Le Monde diplomatique, février 2018
5 Yannick Dumont Baron, ‘’Huntington, cette ville américaine rongée par l’héroïne’’, in Radio Canada, 21 juin 2017
6 ‘’Opioïdes falsifiés : la nouvelle menace !’’, in IRACM, https://www.iracm.com/2018/03/opioides-falsifies-la-nouvelle-menace/ (consulté le 3 décembre 2018)
7 ‘’Etats-Unis : les médicaments opioïdes première cause de mortalité’’, in Le Point, 10 août 2018
8 Maxime Robin, ‘’Overdose sur ordonnance’’, in Le Monde diplomatique, février 2018
9 Elaine McMillion Sheldon, ‘’Heroin(nen)’’, in Netflix, 2017
10 Michael Wyler, ‘’Opioïdes « Putain, on meurt ! »’’, in Bon pour la tête, 10 octobre 2017
11 Ben Westhoff, traduit par Sandra Proutry-Skrypzek, ‘’Un opiacé popularisé par un médecin nazi ravage l’Afrique’’, in Vice, 10 août 2018
12 Yannick Dumont Baron, ‘’Huntington, cette ville américaine rongée par l’héroïne’’, in Radio Canada, 21 juin 2017

Rédigé par...

Salomon Jacot

Mec cis-genre conscientisé, je mange bio et je fais attention au sucre. Etudiant en Relations Internationales, lanceur d’alerte dans l’âme, je me sens prêt à dénoncer toutes les injustices de ce bas-monde tout en fraicheur.