Fin septembre, le Département de l’Instruction Publique genevois (DIP) a présenté un nouvel arsenal de mesures destinées à lutter contre les abus sexuels à l’école (1). Un des enjeux majeurs consiste à briser le silence qui enveloppe le sujet. Bien que l’on prête de plus en plus d’attention aux questions de violences à l’école, ces dernières restent hautement taboues. Ce n’est qu’avec lenteur et langueur que les langues se délient.
Ces nouvelles mesures visent à complémenter le plan d’action contre les abus sexuels lancé par le DIP en décembre dernier (2). Plusieurs témoignages parus dans la presse avaient révélé les agissements de certains professeurs à l’égard de leurs élèves, poussant le Département à réagir rapidement (3).

80 appels depuis janvier

Neuf mois après son lancement, le bilan du plan d’action est plutôt positif, juge Anne Emery-Torracinta, Conseillère d’Etat à la tête du DIP (4). Mr Vasco Dumartheray, directeur du centre LAVI (5), explique que la ligne ABUS ECOUTE a déjà reçu 80 appels depuis sa mise en place. (Une des premières actions du DIP en réaction aux « affaires » a été d’instaurer un numéro vert à destination des personnes se sentant victimes d’abus sexuels, de harcèlement ou de comportements menaçant leur intégrité physique, psychique ou sexuelle, ou à destination de leurs proches) (6). Ainsi, 33 cas de violences sexuelles ou corporelles au sein de l’institution scolaire ont été rapportés. Sur ces 33 appels, 14 concernaient une situation adulte-élève (7). 8 d’entre eux ont mis en cause des enseignants. Enfin, la moitié de ces situations ont pu, par la suite, faire l’objet d’un suivi poussé de la victime. Le centre LAVI, à qui la gestion de la ligne téléphonique a été confiée, garantit en effet écoute et soutien aux personnes touchées dans leur intégrité sexuelle. Il peut, par exemple, leur fournir une assistance psychologique et juridique en prenant en charge les honoraires des psychologues et des avocats. Il oriente par ailleurs les victimes vers les spécialistes les plus à-même de répondre à leur situation personnelle. Si le centre « accompagne les personnes dans leurs démarches, il ne les pousse pas à intenter une action en justice », précise son directeur. En effet, entamer une procédure peut se révéler difficile et douloureux pour les abusés. Ces derniers appréhendent beaucoup la confrontation avec l’abuseur. Constatant la pertinence et l’efficacité de la ligne, le DIP a décidé de la prolonger au moins jusqu’à la fin de l’année scolaire en cours.

Nouveau projet de loi

« Chaque situation dont on a connaissance est traitée, encore faut-il en avoir connaissance » a relevé Mme Emery-Torracinta.
Briser le silence. C’est dans cette optique que le plan d’action a été agrémenté d’autres instruments visant à faciliter, voire libérer la parole des abusés.
Le Conseil d’Etat a ainsi adopté, le 5 septembre 2018, un projet de révision partielle de la loi sur la procédure administrative. Si le Grand Conseil y est favorable, les victimes pourront être accompagnées d’une personne de confiance tout au long de la procédure. « Je trouvais extrêmement choquant que les personnes agressées dans leur intégrité se retrouvent seules face à leur agresseur. On a l’impression que les rôles sont inversés et que c’est la victime qui se retrouve au tribunal », s’exclame la conseillère d’Etat.

Obligation de dénoncer

Le silence est une chose extrêmement fragile. Un chuchotement, un bruissement, et il est rompu. Il ne peut donc qu’être maintenu par le concours de plusieurs voix tues. Pour le dire de manière plus claire, il incombe également au personnel scolaire de mettre fin à l’omertà. Des dispositions ont été prises dans l’optique de briser la loi du silence. Le DIP a mis au point une procédure unifiée concernant la prise en charge, dans le cadre scolaire ou de formation professionnelle, d’une situation de maltraitance vis-à-vis d’un enfant ou d’un jeune. Désormais, chaque collaborateur qui aurait vent d’une situation de maltraitance doit en informer ses supérieurs. C’est ensuite au directeur de l’entité concernée de dénoncer l’abus. En outre, la procédure expose l’attitude à adopter face au jeune: il faut l’écouter avec sérieux, prudence et sans jugement a priori. Mais, avant tout, le laisser s’exprimer sans l’interrompre.

Exemplarité

Le rôle crucial du personnel scolaire a également été mis en avant lors de l’accueil des nouveaux collaborateurs. Chacun se doit d’incarner les valeurs de l’institution scolaire genevoise. L’accent a été mis sur l’exemplarité dont les professeurs doivent, en permanence, faire preuve. « On n’est pas enseignant seulement durant les périodes pendant lesquelles on enseigne » rappelle encore Mme Emery-Torracinta.
Enfin, une réflexion est ouverte avec les associations professionnelles d’enseignants, dans le but de rédiger une charte éthique relative à la posture de l’enseignant face aux élèves. A la manière d’un code de déontologie, cette dernière aiderait à clarifier certaines zones grises, telles que la possibilité de communiquer avec les élèves à travers les réseaux sociaux.
Et la cheffe du DIP de conclure en affirmant qu’  « heureusement, on n’a plus la même tolérance face à certains comportements qu’auparavant ».
Mais, dans ce cas, l’intolérance présuppose la connaissance. Car c’est bien le silence qui, s’abattant comme une chape de plomb, permet l’amnésie et l’amnistie.

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