Le pouvoir ne se partage pas ? La politique, non plus

« Les femmes qui dirigent le monde », « Les sept femmes puissantes du monde », « Ces femmes dominent le monde »… Voici le résultat d’une recherche Google. Je n’ai pas cherché « Femme + domination » ni, « Who runs the world » pour les lyrics de Queen B mais tout simplement « Nombre de femmes présidentes dans le monde ».

De prime abord, ces titres de presse pourraient faire naître un sentiment de gratitude pour certains : enfin, la femme est reconnue ! En plus, elle est associée à la notion de pouvoir. Puis, après actionnement de la machine réflexive, un questionnement surgit : « Pourquoi ai-je été surpris à la lecture de ces titres de presse ? » Car ils mettent en lumière l’illégitimité de la femme en politique. Si besoin est d’expliciter la présence de femmes dans l’espace politique et de l’associer aux notions de pouvoir et de domination, c’est bien parce que cela sort du commun. Le pouvoir est perçu comme masculin, la sphère publique aussi. La femme enfreint les codes sociaux en sortant du privé et cette usurpation de rôle est explicité par de tels titres de presse.

 

 Que la lumière soit… et les Lumières furent

Depuis quand cette partition sexuée existe ? Un consensus semble s’élever auprès des chercheurs au sujet de cette question. Remontons au temps des Lumières[i], où la pensée libérale naît et amène avec elle une volonté d’émancipation étatique. En effet, les philosophes des Lumières reprochent un contrôle exagéré des pouvoirs publics sur les citoyens et demandent une séparation entre la sphère privée et la sphère publique. Prônant liberté et égalité, Rousseau parlera de la place des femmes en les désignant la « moitié de la république »[ii]. Il amène une unité du genre humain mais il subsiste dans ses propos une pensée de complémentarité des tâches où hommes et femmes ne peuvent endosser les mêmes rôles. En effet, Rousseau considérait les femmes comme inaptes à tenir les mêmes fonctions que les hommes car limitées par l’imagination[iii]. De ces considérations découlera un espace public majoritairement masculin et une assignation de la femme à la sphère privée : au foyer et à la famille.

Cette absence de la femme de la sphère publique expliquerait, selon Brigitte Studer, son rapport à la citoyenneté : « Les femmes ont été exclues de la citoyenneté, parce que, dans les conceptions de la théorie politique moderne, elles sont exclues en tant qu’acteurs de l’espace public, ceux-ci étant, par définition, masculins (…) »[iv] Depuis, la plupart des inégalités légales ont été corrigées mais la sous-représentation des femmes en politique perdure. Derville et Pionchon se sont attardé-e-s sur le fonctionnement sexiste du champ politique et en ont retenu deux facteurs explicatifs[v]. D’une part, les femmes sont minoritaires dans les partis politiques, ce qui réduit leur chance de candidature. D’autre part, la force des représentations genrées restent ancrées dans l’imaginaire collectif.

Comment, alors, est-il possible pour une femme de légitimer sa place en politique ? Les entretiens que Derville et Pionchon ont menés ont révélé un constat intéressant. Les femmes seraient à leur place en politique seulement si elles font preuves de « féminité », physiquement et mentalement. Comme, par exemple, en mettant en avant des qualités comme la douceur ou l’écoute, ce qui sont des attributs socialement rattaché au genre féminin. En fait, cela correspond à appliquer à la sphère publique ce que les femmes sont censées mettre en œuvre dans la famille. Cependant, les entretiens montrent aussi que ces femmes se voient reprocher de ne pas posséder des traits de caractère perçus comme masculins (le manque d’esprit de décision ou de sang-froid, par exemple) et ceci est utilisé au sein même de la politique pour les recaler dans des secteurs moins prestigieux. Puis, les entretiens ont aussi montré que les femmes politiques aux traits de caractère masculins seront tout autant illégitimes car ne elles ne correspondront pas à l’idéal féminin.

Outre les caractéristiques associées au genre, lorsque les enquêté-e-s étaient invité-e-s à commenter la présence de femmes en politique, ils-elles montraient très rapidement des préoccupations au sujet de la vie privée des femmes politiques. Souvent apparaissaient des jugements normatifs sur une femme politique car, pour certains, politique rime avec délaissement de la famille. Toutefois, lorsque les questions de Derville et Pionchon concernaient les hommes politiques, rien de la sphère privée n’était évoqué. Ceci peut également avoir pour conséquence de freiner l’ambition des femmes en politique car ces dernières intériorisent qu’elles devraient être aux fourneaux plutôt que dans l’espace public mais, « I ain’t gonna be cooking all day », comme dirait J-Lo.

 

Le doudou ou le fouet ?

Alors concrètement, construire son corps en politique, ça se passe comment ? Achin et Dorlin ont analysé la campagne française en 2007 entre Sarkozy et Royal[vi]. Il en ressort que tous les deux faisaient face à un défi de taille : se construire une image. C’était également la première fois qu’une femme concourait à la présidence. Dès lors, Royal devait s’abaisser à imaginer quel type de féminité mettre en scène pour être crédible. En résumé, ce triste choix se cantonne à mettre en avant une féminité plutôt sexy ou maternelle. Achin et Dorlin nous montrent que pour les femmes en politique, le challenge supplémentaire réside dans le fait que cette représentation est compliquée : mettre en avant un côté maternel sera critiqué, être trop autoritaire aussi. Comment construire un ethos ni trop masculin, ni trop féminin ? Les femmes en politique doivent se construire un corps légitime car, de base, il est illégitime.

L’article de Julie Boudillon au sujet de la représentation de Marine Le Pen dans les médias[vii] illustre cette difficulté pour les femmes politiques. L’autrice met en lumière la construction de l’image de soi de Marine Le Pen dans les discours. Boudillon postule que la féminité est victime d’un stigmate : elle complique l’accès à la politique et rend compliqué le comportement dans l’espace public. Toutefois, elle ajoute que les caractéristiques considérées comme typiquement féminines peuvent s’avérer être un atout en politique. Boudillon cite une phrase intéressante de Marine Le Pen (présente sur son site Internet) qui est la suivante : « Mère de trois jeunes enfants, je veux rendre l’espoir à tous ceux qui souffrent. »[viii] Par ce type de propos, la maternité, un acte relevant du domaine privé, est utilisée à des fins politique. L’autrice nous confie que cette pratique s’est répandue. Suite à l’analyse de propos médiatiques sur Marine Le Pen et de discours énoncés par elle-même, elle en conclut que l’ethos de Marine Le Pen est construit en rapport avec sa féminité et avec les représentations genrées liées à son sexe. Cette dernière aurait réussi à légitimer sa place en politique ainsi.

Avantage ou non, les femmes politiques sont « victimes » de leur sexe car constamment définies en rapport avec ce dernier. Qu’elles arrivent à légitimer leur présence dans l’espace public ou non, il est encore ancré dans l’imaginaire collectif que la place de la femme est auprès des siens, dans la sphère privée. La socialisation joue un grand rôle dans ce phénomène, notamment la socialisation primaire. La femme intègre dès son enfance que son rôle légitime est de fonder une famille et d’être une bonne mère. Les entretiens de Pionchon et Derville ont mis en lumière que les femmes apportent une grande importance à leur famille et sont conscientes de ne pas être un « homme politique », ce qui les empêchent de prendre activement part à la politique. Ce qui n’est pas le cas pour les hommes.

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Montrez-moi cette inégalité que je ne saurais voir

Il est indéniable que le pourcentage de femmes politiques a grimpé et c’est un progrès. Cependant, le problème qui perdure revêt un caractère vicieux par le fait qu’il est plus discret. Il ne suffit pas de changer la loi pour que la femme deviennent légitimes dans l’espace public. S’il est parfois difficile de discerner les représentations de genre, il l’est encore plus de les effacer. Changer les mentalités n’est pas une mince affaire. Néanmoins, tous les travaux s’intéressant à cette sous-représentation de la femme en politique sont des outils afin de participer à la mise en lumière de la force des représentations genrées bien loties dans les esprits.

Références

[i] Le siècle des Lumières est le 18ème

[ii] Rousseau, J. J. (1896/1762). Du contrat social. Alcan.

[iii] Rousseau, J. J. (2010/1755). Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Editions Flammarion.

[iv] Studer, Brigitte. (1996). L’État c’est l’homme. Politique, citoyenneté et genre dans le débat autour du suffrage féminin après 1945, Revue suisse d’histoire, (46), 356-382.

[v] Grégory Derville et Sylvie Pionchon, (2005). La femme invisible. Sur l’imaginaire du pouvoir politique. Mots. Les langages du politique, (78), 53-64.

[vi] Achin, C., & Dorlin, E. (2007). J’ai changé, toi non plus. La fabrique d’un-e présidentiable: Sarkozy/Royal au prisme du genre. Mouvements16.

[vii] Boudillon, J. (2005). Une femme d’extrême droite dans les médias. Le cas de Marine Le Pen. Mots. Les langages du politique, (78), 79-89.

[viii] ibidem

Rédigé par...

Justine Daverio

D’abord des études en gestion d’entreprise puis un revirement en histoire-économie-société, Justine s’intéresse à (presque) tout. Topoïste depuis septembre 2015, elle ne se lasse pas (encore) (espérons ; jamais) de découvrir ce qui l’entoure et de s’en enrichir. Elle aime particulièrement s’attarder sur les problèmes sociétaux, sur des sujets qui dérangent ou qui méritent d’être discutés.