Rbi, pour une nouvelle conception du travail

Le revenu inconditionnel de base est au menu des votations du 5 juin prochain : pour rappel, nous voterons sur le principe et non pas sur la loi de mise en œuvre. A cet égard, nous souhaitons dans cet article mentionner quelques arguments sur le principe abstrait du RBI et nous n’irons ainsi pas dans les détails de comment il doit être appliqué (montant, cohabitation avec les aides sociales, qui le reçoit, etc.).

L’idée d’un revenu inconditionnel de base est de fournir à chacun un montant qui lui permette de vivre et ce, sans contrepartie de la part du receveur. Ce concept soulève de nombreuses questions mais sous-tend surtout un changement radical du néolibéralisme ambiant. Nous verrons comment la notion de travail est remise en cause : comment est-elle définie et comment est-il souhaitable de la définir. Nous discuterons ensuite des diverses opportunités offertes par le RBI : une possibilité de choix concrète et un plus grand développement personnel.

Avant cela, citons quelques pays qui ont mis à l’épreuve un revenu inconditionnel, afin de montrer que cette idée n’est pas si saugrenue !

 

Un revenu de base ? D’autres ont tenté l’expérience

Contrairement à l’imaginaire collectif, le revenu de base n’est pas aussi nouveau que ce qu’on pense. En effet, il y a déjà eu plusieurs pays qui ont essayé d’appliquer le revenu inconditionnel et leurs résultats sont prometteurs à plusieurs niveaux. Prenons l’exemple de la région de Madhya Pradesh (Inde), qui a mis en place un revenu inconditionnel entre 2011 et 2013. Malgré la brièveté de la période, les résultats obtenus sont immenses. Durant l’application du revenu inconditionnel, les écoles ont été plus fréquentées, la nutrition s’est améliorée ainsi que l’hygiène globale. Le revenu inconditionnel a également eu un impact sur la corruption. En effet, le moteur de celle-ci passe par une insatisfaction par rapport à son revenu : on n’est pas assez riche donc on accepte des pots-de-vin en échange d’un service. Cette pratique baisse considérablement avec le revenu inconditionnel qui pallie à cette insatisfaction. Ces résultats sont évidemment liés au contexte spécifique indien mais on observe des améliorations importantes dans de nombreux domaines de la vie quotidienne[1].

L’expérience a aussi été menée à Londres, où des sans domicile fixe ont reçu une somme d’argent en étant totalement libre de l’utilisation. Il en résulte que les premières dépenses sont plutôt en lien avec la formation (dictionnaire, cours divers), un passeport ou encore voir ses enfants[2].

Enfin, le RBI est débattu dans certains pays comme la Finlande, la France et la Hollande, tant au niveau national que régional. La Suisse ne serait donc pas seule à prendre la possibilité d’un RBI au sérieux[3].

 

Repenser la notion de travail pour permettre une réelle intégration

L’idée au cœur d’un revenu de base est la remise en cause du travail, comme on le connaît à l’heure actuelle. Dans le système de marché, le travail formel (déclaré, inscrit) est la voie d’entrée dans le marché économique. Un travail offre non seulement un salaire mais aussi un statut social. Par exemple, un caissier, un enseignant de l’école primaire ou la directrice d’une institution n’auront ni le même salaire ni le même statut social. Le montant d’un revenu corrobore la plupart du temps avec la hiérarchisation sociale des travailleurs. Cependant, ce qui nous intéresse ici est de savoir ce qui se passe hors de cette structure de travail. Car si les personnes qui se trouvent au sein du marché du travail sont classées selon divers critères, qu’en est-il des personnes qui ne sont pas incluses sur ce marché ?

Le travail est un fort facteur d’intégration sociale. Celui ou celle qui est au chômage, à l’assurance invalidité, en réinsertion ou qui s’occupe de son foyer se voit parfois déprécié-e par ses congénères car ille[4] n’appartient pas au monde concurrentiel de l’activité reconnue et rémunérée.

Nous pouvons donc distinguer deux faits remis en cause par le RBI : d’abord que le travail ne constitue pas le seul facteur d’une « vie bonne » et ensuite que le travail est lui-même un concept discriminant qui reconnaît uniquement un certain type de travail (défini en général comme formel et rémunéré).

Or, une grande partie de la cohésion sociale et de son maintien est offerte par des personnes se trouvant dans un marché parallèle à celui du marché formel. Ce travail invisible est en effet offert dans le sens où il est peu reconnu politiquement et socialement et n’est pas rémunéré.

Prenons deux exemples pour illustrer cela. Les femmes et hommes au foyer mettent tout en place pour que l’espace de vie familial soit agréable pendant que le-la conjoint-e travaille (nettoyage, préparation des repas, administration du ménage). Aussi, ille œuvre pour que les enfants soient accompagnés dans leurs activités et puissent prendre part à la vie publique dans leur futur. Citons aussi les proches aidants, qui sont dévoués à l’accompagnement d’un membre de la famille ou un ami dans une période difficile (procurer des soins en cas de maladie, aider les personnes âgées, s’occuper des enfants). Les personnes au foyer et les proches aidants sont deux catégories exemplaires d’un travail invisible, non rémunéré et pourtant essentiel.

Comment permettre la reconnaissance de ces activités ? En acceptant une nouvelle forme de travail : il n’est pas forcément effectué hors de chez soi, n’est pas sous contrat ni sous la direction d’un tiers et contribue à la durabilité[5] de la vie plutôt qu’à sa productivité.

En ce sens, les personnes qui actuellement effectuent ces activités contribuent effectivement à l’économie sociale et économique globale. Un revenu de base permettrait ainsi à ceux-ci d’obtenir une valorisation économique car, comme expliqué au début de cette partie, une rétribution financière génère une reconnaissance sociale.

En résumé, les femmes et hommes au foyer ainsi que les proches aidants obtiendraient un salaire qui leur permettrait d’être plus indépendants tout en effectuant des activités non comptabilisées dans l’économie de marché.

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Pour conclure cette partie, répondons à une boutade souvent entendue : « Plus personne ne voudra travailler ! ». C’est d’ailleurs l’argument phare de l’opposition (petit détour empirique du débat). Leur affiche prétend qu’avec un revenu de base « on bouffera tous des pizzas dans le noir en marcel avec, pour une raison totalement obscure, une couronne»[6]. Bien obscures sont les raisons en effet : ce n’est pas parce que l’on souhaite repenser la définition du travail et ce qui l’englobe qu’on lui ôte sa raison d’être. Non seulement les gens continueront à travailler, mais ils y donneront peut-être encore plus de sens puisqu’ils ne seront plus autant contraints par un aspect financier. Par contre, mauvaise nouvelle : les pigres resteront pigres.

 

Pour une plus grande envergure des opportunités

Nous avons précédemment expliqué ce que le RBI changerait au niveau du travail. Désormais, nous allons présenter les différentes perspectives proposées par le RBI à travers des exemples.
La principale perspective offerte par le RBI est la possibilité d’une plus grande liberté dans son choix de vie. En effet, l’individu n’est plus obligé de se saigner à tout prix (on sait que les personnes en situation précaire multiplient les petits emplois), mais peut soit se consacrer à la vie associative et bénévole,  soit se réorienter ou se former. Ces activités externes au travail représentent aussi de nouveaux forums d’intégration et de socialisation. Cette ouverture du choix permet également de redéfinir qui on est et comment on veut vivre sa vie : en tant que manager ou comme père au foyer ? Des options qui étaient dénigrées auparavant se retrouvent valorisées et deviennent ainsi plus sérieuses dans le choix offert à un père par exemple. Cela réduit l’impact financier d’avoir une famille qui oblige un parent à abandonner son travail et donc son revenu.
Nous avons décidé d’imager cette ouverture du choix de vie par quelques situations hypothétiques. Prenons l’exemple de Marc, qui a passé sept ans dans une compagnie de design. Il aimerait désormais créer sa propre compagnie et devenir indépendant. Le RBI lui offrirait l’assurance d’être rémunéré même s’il arrête de travailler pour planifier son projet professionnel. Une autre situation serait celle de Marie qui, après une vie passée à travailler dans un domaine qui ne lui plaît pas, voudrait faire des études pour se réorienter. Son conjoint ne gagnant pas assez d’argent pour financer cela, Marie est restreinte dans ses possibilités. Avec le RBI, elle pourrait faire ses études sans pousser son conjoint à travailler plus et se réorienter dans un domaine qui lui conviendrait mieux : elle pourra apporter une plus grande contribution et de meilleure qualité à la société. Un autre argument clef : l’opportunité de se développer personnellement autrement que par le travail.
La question des études est un point important du RBI mais pas assez mis en avant dans les débats. Actuellement, nombreux sont les étudiants qui n’ont pas les moyens de se payer l’université ou les coûts de la vie quotidienne et doivent donc travailler en parallèle, ce qui diminue leurs chances de réussir leurs études[7]. Cela pourrait changer avec le RBI, assurant un minimum de revenu et permettant aux étudiants de se consacrer à leurs études. Le choix même des études serait fait éventuellement en termes d’intérêt et non pas de revenu futur ou de possibilité d’emploi. De plus, si certains peuvent vanter le système universitaire suisse, il faut rappeler que nous souhaitons ici nous dégager de tout contexte et ajouter que les études ne commencent pas à l’Université mais à l’école primaire. Le statut socioéconomique influence fortement le degré d’éducation que peut atteindre un individu et le fait de ne pas pouvoir payer un répétiteur ou des cours de langue à son enfant ne doit pas être un frein à la réussite scolaire.

Affiche-Picto-RBI-F4-Print1092x1546Mise en perspective

Rappelons que le RBI est un revenu accordé de manière inconditionnelle, ce qui signifie qu’il n’y a ni conditions, ni règles sur l’usage de ce revenu. Cela signifie que vous pouvez le dépenser pour planter du soja ou de la marie-jeanne dans votre jardin : votre revenu n’est pas porteur d’une notice d’utilisation morale. Certains prétendent encore que le revenu de base constitue la chaîne qui nous lie à l’État ; on peut aussi argumenter qu’il constitue la fin de la considération du travail comme facteur unique de cohésion sociale.

En changeant de système, le RBI permettrait d’assurer un certain soutien matériel. Ce que nous soulignons ici est la vision post-matérialiste dans laquelle les valeurs sont tournées vers l’ouverture et le développement de soi, vision que nous considérons plus porteuse d’avenir que l’austérité.

 

Références

[1] Concernant l’exemple cité : http://revenudebase.info/2014/07/08/experimentations-inde-rurale/ ou encore : https://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/FERNANDEZ/49068.

Pour plus d’informations sur les pays ayant testé le revenu inconditionnel : http://rbi-oui.ch/argumentaire.html

[2] Toutes les informations et les liens vers l’étude et les conférences sont sur le site : http://rbi-oui.ch/argumentaire.html

[3] Concernant la Finlande : http://www.liberation.fr/planete/2015/12/09/la-finlande-prete-a-experimenter-un-revenu-universel_1419464 Pour les autres pays : http://bien.ch/fr/node/999

[4] Langage épicène (non-sexiste) qui contracte il et elle

[5] Selon le concept de : Sánchez Cid, M. (2015). De la reproducción económica a la sostenibilidad de la vida: la ruptura política de la economía feminista. Revista de Economía Crítica, 19, 58-76.

[6] Voir la vidéo de Thomas Wiesel, qui cite divers arguments pour le RBI : https://www.youtube.com/watch?v=J3p2GDm88uo

[7] Sur ce sujet, vous pouvez relire un article externe publié à Topo : http://topolitique.ch/dev/2015/06/09/conditions-de-vie-des-etudiants-a-notes-egales/

photos:

Nirvana, never mind

https://www.flickr.com/search/?text=revenu%20de%20base%20inconditionnel

 

 

Rédigé par...

Bente Ritter

Bente a rejoint Topo en 2013, en tant que rédactrice. Elle fait un bachelor en Science Politique à Genève et lit régulièrement le Canard enchaîné et le Courrier International. Elle apprend l'arabe et est tout particulièrement intéressée par les conflits au Moyen et Proche-Orient ainsi qu'à la question des réfugiés et des déplacements de populations.

Ophelia Nicole-Berva

Ophelia a rejoint Topo en 2014 et a été rédactrice en chef de 2014 à 2016. Elle est depuis cheffe de la rubrique "Genre et identités". Étudiante en sciences politiques, elle s'intéresse aux mouvements sociaux, aux questions féministes et à la politique suisse.

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