une multiplicité unifiable

Peut-on parler du racisme, du sexisme et des autres formes d’oppression de la même manière ?

Au premier abord, il semble difficile de voir le rapport entre la condition d’une femme vivant dans une société sexiste et celle d’un homme noir vivant dans une société raciste. La première subit le harcèlement sexuel et l’inégalité salariale, alors que le second subit le racisme. Pourtant, personne ne niera que les deux «suffer some inhibition of their ability to develop and exercise their capacities and express their needs, thoughts, and feelings. »[i] (Young, 1992, 4). Tous les deux subissent l’oppression : soit des hommes en général, soit des femmes et des hommes blancs. Si les oppresseurs sont différents, peut-on vraiment parler de formes dissemblables d’oppression ?

Dans cet article, nous allons discuter des « cinq faces de l’oppression » avancées par Young, en montrant que l’oppression – définie comme une relation sociale de domination –  a de multiples formes mais qu’elle peut s’articuler sous un même système (1992). La thèse défendue ici sera proche de celle développée par Young.

 

Tensions théoriques dans la conceptualisation de l’oppression chez Young

Dans « Socialist Feminism and the Limits of Dual Systems Theory (DST) » Young plaide pour une théorie unifiée de l’oppression. Elle critique la DST qui voit l’oppression comme composée de deux systèmes de domination : le patriarcat et le capitalisme.  Pour Young, ces deux systèmes sont vus de façon trop détachée l’un de l’autre. Elle défend une théorie plus unifiée et plus globale du féminisme socialiste afin de montrer que l’oppression des femmes est liée à celle imposée par le capitalisme. Pour elle, le système d’exploitation capitaliste est engendré par le patriarcat ou, tout au moins, il lui est fortement lié (Young, 1990, 499). Il n’y a pas une oppression des prolétaires d’un côté et de l’autre une oppression des femmes. Les deux doivent être compris ensemble.

 

Formes d’oppression ou système d’oppression ?

Avant d’aller plus loin, il faut expliciter la différence entre formes d’oppression et système d’oppression pour mieux comprendre comment une théorie de l’oppression peut accepter à la fois une pluralité et un monisme, mais à des niveaux différents.

Un système d’oppression est une théorisation de l’oppression qui peut articuler plusieurs formes d’oppression. Le système d’oppression tend à généraliser alors que les formes tendent à être particularistes. Ainsi, lorsque Young critique le DST, elle veut décrire un système d’oppression qui agit de manière large sur la société dans lequel le patriarcat est dominant mais qui n’explique pas seulement l’oppression des femmes (Young, 1990, 499). Le propos est donc d’avoir une théorie explicative globale de l’oppression sans nier les singularités des formes d’oppression. Les cinq faces de l’oppression de Young doivent être comprises comme un outil pour aider à créer une théorie unifiée en se concentrant d’abord sur ce qui est différent à l’intérieur de l’oppression.

 

Les avantages de la pluralité des formes d’oppression

L’idée défendue ici est qu’une pluralité des formes d’oppression permet d’avoir des outils théoriques plus proches des réalités matérielles. Par exemple, il est plus simple de comprendre la condition d’une femme homosexuelle noire lorsqu’on a une grille de lecture qui inclut les trois formes de discrimination dont elle pourrait être victime : sexisme, homophobie et racisme. Alors qu’une lunette uniquement féministe aura plus de difficulté à voir les deux autres formes d’oppressions (racisme et homophobie).

En combinant certaines formes d’oppression, nous comprenons mieux la réalité matérielle de l’oppression contemporaine. En effet, les cinq faces décrites par Young ne sont pas exclusives et peuvent s’additionner. Par exemple, la marginalisation peut aussi être décrite comme une forme d’impérialisme culturel. Pour Young, les marginaux sont « les gens que le système de travail ne peut pas ou ne veut pas embaucher » (Young, 1992, 8). Cela entraine, pour ces personnes, un manque de reconnaissance et un sentiment de dépendance (Young, 1992, 9). L’impérialisme culturel est défini comme une tentative d’universalisation d’une culture qui s’impose comme dominante (Young, 1992, 12). Ces deux formes d’oppression permettent ensemble de comprendre l’exclusion des personnes ne parlant pas l’anglais dans le monde professionnel.

Utiliser une théorie avec une pluralité des formes d’oppression permet d’éviter une trop grande généralisation de la théorie par rapport à la réalité matérielle. Voir l’oppression comme un bloc monolithique tend vers un détachement de la théorie par rapport à la réalité en ne tenant plus compte des particularités des mécanismes d’oppression. L’esclave noir au XVIIème siècle n’est pas opprimé de la même manière qu’une femme aujourd’hui face au patriarcat. Si la condition d’opprimé-e est la même, les mécanismes d’oppression sont différents. Le risque ici est de vouloir universaliser l’oppression de manière excessive et d’en faire un concept qui ignore les particularités des époques et des contextes. On ne peut pas comprendre la signification oppressive d’une affiche publicitaire avec une femme dénudée si on ne prend pas en compte le contexte patriarcal de la société.

 

L’importance d’articuler une pluralité de formes d’oppression dans un système d’oppression unifié

L’idée défendue ici est simple : une des faces de l’oppression prise isolément dans la théorie de Young ne suffit pas à comprendre toutes les formes d’oppression. Parfois, certaines formes d’oppression s’entrecroisent. Ainsi, « [the] objective there was to illustrate that many of the experiences Black women face are not subsumed within the traditional boundaries of race or gender discrimination as these boundaries are currently understood, and that the intersection of racism and sexism factors into Black women’s lives in ways that cannot be captured wholly by looking at the race or gender dimensions of those experiences separately »[ii] (Crenshaw, 1991, 1244). La multiplicité des formes d’oppression doit être articulée dans un système d’oppression plus général qui vise à recouper les implications de chaque forme d’oppression en pondérant leurs rôles dans des cas particuliers. Par exemple, si on essaie de comprendre la situation de domination que subissent les femmes, on ne peut pas seulement le faire avec une forme genrée de l’oppression. « In a world in which a woman might be subject to racism, classism, homophobia, anti-Semitism, if she is not so subject it is because of her race, class, religion, sexual orientation. So it can never be the case that the treatment of a woman has only to do with her gender and nothing to do with her class or race. »[iii] Ainsi « no woman is subject to any form of oppression simply because she is a woman; which forms of oppression she is subject to depend on what « kind » of woman she is »[iv] (Spelman, 1988, 52-3).

Il semble pertinent d’envisager une articulation commune de ces formes autour d’un système d’oppression. Ce système d’oppression pourrait être, par exemple, le capitalisme. En effet, définir et prendre en compte le capitalisme nous permet déjà de comprendre certaines formes d’oppression comme les différentes formes du marxisme le montrent (Adkins, 2002; Enloe, 2004; Skeggs, 2003). Nous pourrions le considérer comme un système d’oppression capable d’articuler les cinq faces d’oppression. Par exemple, il peut être compris comme une forme économiciste d’impérialisme culturel. Nous voyons donc qu’il est possible d’envisager un système d’oppression plus global tout en conservant une pluralité des formes d’oppression.

 

Discussion et critiques

Nous pourrions objecter plusieurs remarques à ce qui vient d’être dit.  Tout d’abord, nous pourrions penser qu’avoir une pluralité des formes d’oppression mène à établir une liste arbitraire et exhaustive de catégories d’oppression et, ainsi, avoir une typologie qui perd en efficacité explicative de l’oppression. Il est en effet difficile de cerner des catégories précises, et parfois elles se recoupent en partie. Parmi les cinq faces de l’oppression de Young on pourrait en ajouter d’autres. Le racisme ou le sexisme pourraient y figurer comme des formes à part entière. On peut aussi se demander si l’exploitation n’est pas une conséquence d’un certain impérialisme culturel (le capitalisme aujourd’hui). Pour répondre à cette critique il faut avoir en tête que le but d’une pluralité des formes d’oppression n’est pas de faire une typologie exhaustive des causes de l’oppression mais bien de systématiser le concept d’oppression sous différentes logiques théoriques. L’exploitation est régie sous une logique de transfert injuste de pouvoir (Young, 1992, 6) alors que la marginalisation s’articule autour d’une logique d’exclusion du monde du travail (Young, 1992, 9). Ces deux formes d’oppression conduisent à une même condition d’opprimé mais ne fonctionnent pas avec les mêmes mécanismes. En revanche, le sexisme peut être compris comme une forme d’exploitation : les femmes servent le système reproductif en comblant les désirs des hommes. L’importance des formes d’oppression est de décrire des phénomènes qui se distinguent par leur logique interne. Il y a donc un risque de recoupement qu’il faut contrer.

Une autre critique possible à une volonté d’unifier des formes différentes d’oppression consisterait à dénoncer une hiérarchisation des maux. En effet, avoir différentes formes d’oppression comparables pourrait nous amener à les hiérarchiser afin de construire un système d’oppression moralement étrange. Ainsi, nous pourrions nous demander quelle oppression est la plus terrible entre l’oppression sociale, raciale et genrée. Néanmoins, une hiérarchisation des concepts ne revient pas à hiérarchiser les souffrances, ce qui normativement n’aurait aucun sens. On ne peut pas discuter sur ce qui est pire entre le viol ou le meurtre raciste. Si un système d’oppression unifié arrive à émerger, il ne devra pas hiérarchiser les oppressions sociales, raciales ou genrées mais expliquer comment leur logique propre s’articule et se renforce mutuellement. Concrètement, cela revient à se poser des questions semblables à celles-ci : comment le patriarcat renforce-t-il ou favorise-t-il le capitalisme ? Comment l’exploitation entraine-t-elle une marginalisation ?

 

Conclusion

Nous avons vu que l’oppression peut à la fois être multiple et unifiée. Elle peut avoir une multitude de formes, comme le montre Young avec ses cinq faces de l’oppression. L’important n’est pas leur nombre : il peut y avoir plus ou moins de cinq formes d’oppression. Comme nous l’avons vu, l’important est l’idée de la pluralité de ces formes qui doivent correspondre à des mécanismes d’oppression différents. Néanmoins, ces différentes formes peuvent, et doivent, être articulées dans un système d’oppression plus général qui offre une compréhension plus complète de l’oppression dans une société donnée. Ce système d’oppression ne doit pas être une réduction des formes d’oppression mais une explication des liens qu’il peut y avoir entre les différents mécanismes de chacune des formes d’oppression.

La création d’un système d’oppression est difficile car il comporte des dangers. Il peut amener à une vision trop monolithique de l’oppression et simplifier des phénomènes d’oppression très différents. Ces risques doivent être combattus en gardant entière la pluralité des formes d’oppression à l’intérieur de ce système.

Références

  • ADKINS, L. (2002). Revisions: gender and sexuality in late modernity. Open University Press.
  • CRENSHAW, K. (1991). « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence Against Women of Color. » Stanford Law Review, 43(6): 1241-1299.
  • ENLOE, C. (2004). The Curious Feminist: Searching for Women in the New Age of Empire. Berkeley: University of California Press.
  • SKEGGS, B. (2005). «  The making of class and gender through visualizing moral subject formation » . Sociology, 39(5), 965-982.
  • YOUNG, I., M. (1992). « Five Faces of Oppression » in Rethinking Power, Thomas Wartenberg (ed.), Albany, NY: SUNY Press.
  • YOUNG, I., M. (1990). “Socialist Feminism and the Limits of Dual Systems Theory.” In Young, I., M., Throwing Like a Girl and Other Essays in Feminist Philosophy and Social Theory, Bloomington, IN: Indiana University Press.

[i] Traduction par l’auteur : souffrent d'une inhibition de leur aptitude  à développer et exercer leurs capacités ainsi que d’une inihibition pour exprimer leurs besoins, leurs pensées et leurs sentiments.

[ii] Traduction par l’auteur : Mon objectif était d'illustrer que la plupart des expériences auxquelles les femmes noires font face ne sont pas englobés dans les limites traditionnelles de la race ou de la discrimination entre les sexes pour lesquelles ces limites sont actuellement comprises, et que l’intersection des facteurs racistes et sexistes pour les femmes noires est de sorte qu’ils ne peuvent pas être entièrement compris par une attention portée uniquement sur les dimensions de race ou de genre prises séparément.

[iii] Dans un monde dans lequel une femme peut faire l'objet de racisme, de discrimination de classe, d'homophobie, d'antisémitisme, si elle n’est pas complètement objet, c’est à cause de sa race, de sa classe, de sa religion, de son orientation sexuelle. Donc, il n’est pas possible que ces genres de traitements des femmes puissent seulement avoir avec leur genre et pas avec leur classe ou leur race.

[iv] Aucune femme n’est soumise à une forme d'oppression uniquement parce qu'elle est une femme ; les formes d'oppressions dont elle assujettie dépendent de quel «genre» de femme elle est.

Rédigé par...

Tristan Boursier

Tristan a fondé Topo en 2012 avec des amis afin de partager des visions critiques, plurielles et simples (mais pas simplistes) autour du politique. Tout n'est pas politique mais tout peut le devenir. Plus précisément, Tristan s’intéresse aux questions de genre, de violence politique, de multiculturalisme et de politique comparée du Moyen-Orient. Tristan a été le premier président de l'association, a lancé en 2015 Topo tv et en 2016 Topo Alumni.