LANGAGE MODERNE

Plaidoyer pour la sauvegarde des mots

MÉTÉO SUISSE — Nous serons submergés par une nouvelle perturbation pendant toutes les vacances de Pâques : tempête de messages de félicitations et de remerciements en toutes régions. Mais, à quoi devrions-nous nous attendre à voir dans ces messages ? C’est une question qui peut sembler anodine mais la réponse est plus compliquée que prévue.

Début Novembre 2015, l’Oxford English Dictionary[1] a désigné le mot de l’année … *roulements de tambour*… l’heureux élu n’est pas un mot au sens propre du terme : c’est une émoticône,13969243à traduire littéralement par “larmes de joie”. L’usage de cette petite tête jaune a plus que triplé entre janvier et octobre 2015 comparé à l’année précédente au même moment. Comme l’a démontré un sondage mené par l’entreprise technologique Swiftkey, partenaire de l’OED. Un choix étrange en sachant qu’il y avait tant d’autres mots dans la liste comme “refugee”, “brexit” et “sharing economy”. Mais, il reflète l’importance des nouvelles technologies au sein de nos vies et le besoin « d’immédiateté », comme l’a remarqué Casper Grathwohl, président de la Dictionaries Division de la Oxford University Press[2]. La relation entre les interlocuteurs a rapidement changé et la psychose des smileys a contaminé tout le monde — VIP, politiciens et simples mortels. Pour cette raison, cette décision n’éveille à première vue aucun soupçon, car elle semble normale et légitime, l’Oxford English Dictionary étant un dictionnaire innovant, attentif au langage des adolescents et suivant les évolutions de la langue.

 

Mais, s’il s’agissait d’une sonnette d’alarme ou d’un message subliminal ? Le dictionnaire de la langue anglaise serait-il en train de nous révéler quelque chose ? La langue est en train d’évoluer rapidement, elle change de forme et dépasse les barrières de la compréhension. Mais est-ce qu’il s’agit d’une régression radicale ou plutôt d’une réinvention draconienne ? Les smileys ont l’air d’être les petits chaînons d’un nouvel argot et leur utilisation est une manière plus active de faire partie d’un groupe. En effet, si l’on reçoit un message avec des émoticônes on se sent presque obligé de les employer dans la réponse. Toutefois, on abuse de cette nouvelle façon de s’exprimer : j’ai moi-même fait une utilisation exagérée et inconsidérée des émoticônes, parce que, avouons-le, elles présentent plusieurs avantages. Les smileys nous permettent d’économiser du temps — une chose si précieuse dans nos vies frénétiques —  et d’expédier rapidement ceux qui nous dérangent pendant notre série préférée. Ils nous aident à déguiser nos vrais sentiments, qu’il s’agisse d’amour, de dégoût, de honte ou d’ennui. On peut argumenter qu’une image vaut mille mots, certes, mais quand la substitution devient systématique, elle risque d’appauvrir nos pensées et nos idées. Si l’on se réfère à une vieille formule poussiéreuse, “je pense, donc je suis[3], on peut aisément comprendre que cet appauvrissement finira par se refléter en nous-mêmes. Comme l’a réaffirmé Judith Butler dans son livre Le pouvoir des mots. Politique du performatif [4], les mots nous construisent socialement et politiquement. Alors, quelles seraient les conséquences d’une simplification massive du langage ?

Premièrement, il y a des malentendus car nous ne donnons pas tous le même sens au même smiley. Pourquoi ça ? Chacun d’entre nous a sa propre perspective du monde et la langue reflète la culture des locuteurs. Tout cela aboutit à l’incommunicabilité entre les hommes et à l’incompréhension réciproque, comme le disait déjà Luigi Pirandello au début du siècle passé. Moins de clarté dans l’expression écrite de nos pensées pourrait seulement empirer la communication. Il faut donc prendre au sérieux les mots car ils nous aident à établir des relations avec les autres et à connaître la partie la plus profonde de notre âme. Deuxièmement, remplacer des mots par des émoticônes équivaudrait à faire marche arrière dans l’histoire. En effet, l’écriture moderne ne ressemble aucunement à celle d’il y a 5000 ans, lorsqu’elle fut inventée. A ses débuts, les mots étaient des combinaisons de signes et de petits dessins, comme une version archaïque des emojis. Mais, peu à peu, nous avons observé la nécessité d’aller plus loin afin de pouvoir transmettre des idées de plus en plus complexes et abstraites. Cette évolution de l’écriture se retrouve, à plus petite échelle, lors de la croissance des enfants. Quand ils sont jeunes, leurs pensées sont confinées à des dessins colorés, mais mot après mot, leur vocabulaire se développe afin d’établir des relations avec d’autres membres de la communauté, de communiquer l’abstraction et ainsi laisser entendre leur voix.

C’est vrai qu’il est beaucoup plus facile de « taper » une émotion plutôt que de la décrire de façon détaillée. Mais prenez des stylos et du papier ou bien, un clavier et écrivez. Il faut réagir à la sélection stérile des emojis. Faites attention à ne pas perdre une si bonne habitude, soyez prêts à “gâcher du temps”. Au final, c’est une opportunité de laisser une trace de notre existence.

écrivez-plus, écrivez-mieux, écrivez.

Références

[1] Oxford Dictionaries, «Oxford Dictionaries Word of the Year 2015 is…», [En ligne] | mis en ligne le 16 novembre 2015, consulté le 29 mars 2016. URL : http://blog.oxforddictionaries.com/2015/11/word-of-the-year-2015-emoji/

[2] Oxford Dictionaries, « Oxford Dictionaries Word of the Year - Casper Grathwohl », [En ligne] | publié sur Youtube le 16 novembre 2015, consulté le 29 mars 2016. URL : https://www.youtube.com/watch?v=ivV8x2K_DSU

[3]  Descartes, René, « Discours de la méthode », 1637

[4] Oger, Claire « Judith Butler, Le pouvoir des mots. Politique du performatif », Mots. Les langages du politique [En ligne], 81 | 2006, mis en ligne le 01 juillet 2008, consulté le 29 mars 2016. URL : http://mots.revues.org/736

Rédigé par...

Alessandra Ciccolella

Alessandra a rejoint Topo en septembre 2015, en tant que rédactrice. Étudiante en bachelor à la faculté de traduction et interprétation, elle s’interesse particulièrement aux questions sociales et culturelles ainsi qu'aux relations internationales.