Tests de personnalité

On les adore puis on les jette

Qui n’a jamais ouvert un magazine, pris son stylo et fait un test psychologique ? C’est fun, ça fait passer le temps, on rit de nos résultats et on les refait deux fois pour prouver qu’on est bien « la tentatrice » et pas « la looser ». Mais en réalité, au bout du vingtième, on se lasse et on change d’activité. Pourquoi ? Probablement à cause de leur similarité et du manque de surprise qui nous attend aux résultats mais aussi car ils sont vecteurs de normes et d’idées parfois dérangeantes.

On les hait et on les adore, on les fait mais on ne dit les résultats que s’ils sont positifs (parce qu’on sait bien qu’on est une superstar et pas un raton laveur) et finalement on les jette parce qu’on en a tiré ce qu’on voulait. Les tests psychologiques sont un bon reflet de ce que voudrait notre société. Ils font passer des idées, des façons de se percevoir ou de penser qu’on assimile volontiers. On y retrouve plusieurs problèmes.

Le premier, les modalités de réponses sont larges, atteignables pour toutes et surtout très classificatrices. On peut résumer les grandes catégories par les mots suivants : la femme « provocatrice » ou « indépendante », la « confidente» ou la « fleur bleue », et enfin la femme « réservée » ou « timide ». Les lectrices, qui sont un mixte de tous ces mots et de bien d’autres encore, ne sont jamais représentées dans ces tests. Nous choisissons donc de faire un test censé nous dire si nous sommes sexy ou pas et la réponse ne sera jamais adaptée car la majorité des femmes ne fait pas partie de ces catégories précises. On crée aussi une hiérarchie : il vaut mieux être indépendante et provocatrice que réservée et timide. La société nous pousse à valoriser certaines qualités choisies et à en laisser tomber d’autres. Les magazines féminins sont une simplification de la société. Comme celle-ci est discriminante, envers les homosexuel-le-s par exemple, les magazines se concentreront sur la majorité hétérosexuelle et seront du coup le reflet de ce que la société promeut. La diversité est une grande part de notre société, pourtant les magazines féminins se concentrent sur un public type comme, par exemple, les femmes blanches entre vingt et vingt-six ans qui devraient aimer la mode et chercheraient à « s’améliorer » en tirant des enseignements des articles. Ils se concentrent sur un public type et décident pour lui ce qu’il doit aimer ou non. La variété présente dans la société n’est pas réductible à trois modalités de réponse.

Les tests eux-mêmes ont évolué : il y a naturellement des thèmes différents entre les tests visant un public plus jeune et ceux visant des femmes plus matures. Néanmoins, on peut voir que les thèmes des tests psychologiques pour les femmes matures sont très osés par rapport à quelques années en arrière, on y parle de sexe et d’orgasme bien plus librement. Faire ces tests c’est un peu chercher des réponses. On n’y croit pas vraiment mais au fond on aimerait tout de même se prouver quelque chose. À force d’avoir tel ou tel résultat, on finit par se convaincre qu’on est peut-être un peu comme ça. Cet effet prescriptif est intéressant. On fait ces tests avec légèreté mais on finit par assimiler une partie de nos résultats comme étant constitutifs de notre personnalité. D’une certaine manière, on accepte de devenir ce qu’on a lu. Inconsciemment, on reproduit nos résultats, les appliquant dans la réalité.

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Dans le Cosmopolitan de mars 2015, on trouve un test psychologique sur les couples différent de tous ceux que j’ai eu l’occasion de faire jusqu’à aujourd’hui.

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La question n’est pas courte mais longue et décrit une situation. Elle propose ensuite comme réponse « nous aussi ; nous non ; ou on essaye »! C’est un test plus en profondeur qui compte sur l’identification des lectrices à la situation proposée. Jusque-là, une forme un peu spéciale mais tout de même assez proche de ce que l’on connaît. Par contre, les résultats sont tous positifs, et ça, c’est une nouveauté.

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Vous avez répondu « nous aussi » à toutes les situations ? Vous êtes un couple génial ! Vous avez répondu « nous non », eh bien vous êtes aussi un couple génial ! Il n’y a pas de catégorie diminuée ou « à éviter ». C’est une nouveauté à souligner, qui a tout à fait sa place dans un test traitant de la vie de couple qui reste un sujet intime et peu résumable à un petit nombre de modalités de réponses toute faites.

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Dans le BIBA d’avril de cette année, on retrouve un test psychologique en bonne et due forme : seize questions à trois modalités et des résultats correspondant à trois catégories. Les petits ronds de couleurs différentes, à entourer et surtout à compter à la fin pour connaître son résultat, vous rappellent quelques souvenirs n’est-ce pas ! Ici, ils servent à faire le lien entre votre sexualité et votre personnalité. Les questions nous font sourire, rougir et on entoure sa réponse avec bonne humeur. Mais l’une d’entre elles a soulevé mon attention.

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Les fantasmes proposés sont Ryan Gosling, Ryan Gosling et Eva Mendes, et finalement, un inconnu. Je veux bien admettre que Ryan Gosling est un bel homme mais n’y a-t-il vraiment pas d’autres propositions de fantasme ? Avec ces trois modalités de réponse, une fille n’aimant pas Ryan Gosling est bloquée à choisir « un inconnu ». Une fille homosexuelle pourrait choisir la version incluant Eva Mendes mais serait immédiatement dans la réponse du « plan à trois » car il n’y a pas de réponse impliquant un fantasme entre filles.

Cette manière de présenter les fantasmes est normative et typique de la « société occidentale », qui a tendance à promouvoir plus l’hétérosexualité que l’homosexualité. On présente une star comme fantasme, comme si la célébrité était créatrice d’un désir sexuel partagé par tout le monde. Cette vision est contestable sur plusieurs niveaux. Premièrement, chaque personne a une sexualité différente et une attirance pour des qualités physiques ou mentales diverses. On ne peut pas le réduire à une personne célèbre ou une star correspondant à un stéréotype du « beau mec » ou de la « femme sexy ». Deuxièmement, le concept-même de fantasme n’est pas partagé dans le monde. C’est une vision assimilée de la sexualité qui inclut d’avoir un désir pour ce que l’on n’a pas. Si on ajoute à cela que les célébrités ne montrent que leur bon côté, ou disons leur visage « commercial », on peut se dire que le choix de Ryan Gosling n’est peut-être pas le plus judicieux. On peut cependant se demander si ce n’est pas mieux de dépeindre Ryan Gosling comme fantasme plutôt que de présenter des réponses comme « coucher avec votre frère » ou « désirer le copain de votre meilleure amie ».

On trouve aussi un aspect normatif dans les résultats.

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En effet, la première catégorie est «sensuelle et très portée sur la spiritualité» et dans la partie « si vous deviez changer quelque chose» la réponse commence par « vous auriez tort », ce qui implique de ne rien changer du tout. La deuxième catégorie «amoureuse et tendre » a une réponse différente pour cette partie « si vous deviez changer quelque chose » : une recette pour éviter la routine et l’ennui, qui viendront forcément si on est dans cette catégorie. On commence déjà à percevoir une hiérarchie dans les réponses. La première, où il ne faut rien changer et la seconde, où il faut déjà faire plus d’efforts. Enfin, la troisième catégorie a un paragraphe au deux tiers descriptif de la personnalité et un tiers de « si vous deviez changer quelque chose », ce qui en fait la réponse la moins attrayante. Au premier abord, les titres semblent également aguicheurs mais en lisant les descriptions, on préfèrerait n’avoir rien à changer qu’à faire beaucoup d’efforts. Pour le coup, c’est donc être «sensuelle» qui est la catégorie où il ne faudrait rien changer.  Pourquoi ? La description de « sensuelle » commence  par « froide à l’extérieur et chaude à l’intérieur » et continue par « vous intellectualisez le sexe ». On peut aimer ou non cette description, s’y identifier, penser que c’est tout à fait ça ou au contraire que c’est à éviter, dans tous les cas, le fait que ces termes soient présents dans la catégorie « privilégiée » des résultats fait passer une vision du sexe qui est positive si elle correspond à ces critères. Cela en révèle beaucoup sur la société occidentale telle qu’on  la dépeint et sur la perception des fantasmes et de la sexualité. On voit se dessiner l’ombre d’un idéal-type de la femme sensuelle. Une forme de domination sexuelle de la femme à travers des magazines féminins qui transmettent l’image d’une « femme idéale » à qui il faudrait ressembler. La « romantique » est immédiatement perçue comme celle avec laquelle on va s’ennuyer parce qu’elle suivra les schémas classiques, ne sortira pas du droit chemin et sera vite envahissante. Et celle qui est colérique est assez extrême et devrait se radoucir et « aimer » plus. On limite les gens en les mettant dans des boîtes en ignorant les « romantiques » qui adorent être dominées, les « colériques » qui parlent de mariage au bout de deux jours et les « sensuelles » qui préfèrent les culottes en coton aux porte-jarretelles et qui ne savent pas quoi faire.

Il ne faut pas se le cacher : on veut des extrêmes, on veut du fun, on veut pouvoir tout classer et tout résoudre en vingt questions à trois modalités de réponses. Même si ça implique qu’on se limite.

Une chose est sûre, les magazines posent les questions et donnent les réponses. Aucune d’entre nous n’a à réfléchir, il faut simplement entourer ce qui nous correspond le plus et nous aurons la réponse à toutes nos questions, y compris celles qui ne nous ont jamais traversé l’esprit.

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Références

Cosmopolitan de mars 2015, article « Mon couple, c’est le meilleur! », écrit par S.HENAFF, pp. 100- 102.

BIBA d’avril 2015, article «Ce que votre sexualité dit de vous… », écrit par O.GONTIER, pp 100-101.

Photos : de Sara Wilson et des articles du Cosmopolitan et du BIBA sus-mentionnés.

Rédigé par...

Bente Ritter

Bente a rejoint Topo en 2013, en tant que rédactrice. Elle fait un bachelor en Science Politique à Genève et lit régulièrement le Canard enchaîné et le Courrier International. Elle apprend l'arabe et est tout particulièrement intéressée par les conflits au Moyen et Proche-Orient ainsi qu'à la question des réfugiés et des déplacements de populations.