Et l’Homme inventa Femen #2

FIFDH, 13 mars 2014 Ukraine is not a brothel – Kitty Green

Les revendications des Femen sont floues : elles sont rédigées sur leur site internet mais le plus souvent ce sont des journalistes ou réalisateurs – dans le cas du film par exemple – qui s’attèlent à la rude tâche d’éclaircir les objectifs du mouvement. La journaliste Caroline Fourest [5], bien qu’émettant une certaine retenue, valorise ces femmes et ce qu’elles entreprennent ; à contrario, et c’est ce qui nous intéresse ici, Kitty Green met en lumière des zones d’ombres.

Ainsi, le paradoxe fondamental des Femen est que ce mouvement se bat au sein d’une bulle et non pas sur un terrain ouvert. Elles sont dirigées par leur ennemi, elles se battent contre l’emprise sous laquelle elles sont nées.

« Ainsi, le paradoxe fondamental des Femen est que ce mouvement se bat au sein d’une bulle et non pas sur un terrain ouvert. »

Elles expliquent qu’en tant que « femmes ukrainiennes », elles se devaient de réagir au nom de toutes les femmes. En Ukraine, se désolent-elles, beaucoup se prostituent pour (sur)vivre, leur pays subit un tourisme du sexe et les victimes sont encore et toujours les femmes. On attend d’elles qu’elles aillent étudier l’économie parce que sur les bancs de la faculté s’y trouvent les bons partis. On attend d’elles qu’elles aient des enfants jeunes mais surtout qu’elles se taisent. C’est ce sentiment d’existence au service l’homme qui les a incitées à se battre, et pourtant ! Le fait d’accepter qu’un homme possède une place aussi importante au sein d’un mouvement féministe extrême modifie fortement la vraisemblance de leur engagement.

Si on en croit la forte influence que cet homme semble avoir, leur révolte apparaît alors ancrée au sein de leur monde patriarcal et délimitée par sa structure même.  Au lieu de déconstruire le modèle de soumission dans lequel elles ont grandi et qu’elles critiquent tant, elles acceptent de se battre « sous surveillance ». Les Femen veulent ébranler les normes machistes et non pas les démolir pour construire quelque chose de nouveau et c’est pour moi ce qui est décevant.

C’est comme si elles demandaient plus de visibilité dans le monde inégal dans lequel elles vivent sans remettre en cause le pouvoir de l’homme: mais le but d’un mouvement féministe n’est-il pas de changer la société en son entier, de faire réfléchir femmes et hommes sur leurs rapports de forces ? Le but d’un mouvement féministe n’est-il pas de repenser la globalité plutôt que de vouloir obtenir un statut ? Car ici, obtenir un statut, être reconnue, c’est demander au dominant de nous accorder grâce, de nous mettre à son égal (ce dominant devient l’égalité à atteindre : ne faudrait-il pas trouver un juste milieu, une égalité neutre de genre?). Le mouvement est né oppressé : elles veulent aller à la guerre alors que c’est leur général qu’il faut tuer.

« Si le mouvement est lui-même aliéné par l’ennemi, comment peut-il être libre ? »

Ce que je retiens précisément c’est que le paradoxe mis au jour par ce documentaire ouvre une brèche bien plus profonde quant à la crédibilité des Femen et de leurs réelles revendications. Ce qu’elles demandent en Ukraine est-il réaliste en France, leur pays d’accueil, par exemple ? Si le mouvement est lui-même aliéné par l’ennemi, comment peut-il être libre ?

Pour finir sur une note plus positive, on peut citer l’instauration du siège international (qui est aussi appelé « centre de formation ») des Femen à Paris, il y a un peu plus d’un an. Certaines têtes de file du mouvement évitent toute question au sujet de ce Viktor et laissent entendre leur volonté de se distancer de lui : peut-être le début de l’émancipation. Je pense que l’on peut reprocher beaucoup de choses aux Femen, notamment – et c’est ce qui revient le plus fréquemment – leur haine de la religion, leur nudité (mais c’est pourtant bien leur but de déranger) et désormais leur crédibilité. Cependant, il y a bien une chose que personne ne peut leur enlever : leur courage. Il suffit de s’intéresser régulièrement à leurs actions pour comprendre qu’elles n’ont pas froid aux yeux ; qui sait, Viktor est peut être l’initiateur mais il reste bien sagement derrière son écran de contrôle.

Ainsi, grâce aux Femen, de nombreuses femmes ont elles aussi voulu se battre pour plus de respect et de droits. Certaines se sont associées à l’action, d’autres restent passives mais observent de loin avec un certain intérêt. C’est maintenant aux Femen elles-mêmes d’éclaircir leurs fondements, de fixer des objectifs et d’élaborer le discours réfléchi qui leur manque tant.

Pour aller plus loin :

http://www.liberation.fr/monde/2013/09/04/viktor-sviatski-un-manipulateur-dans-l-ombre-des-femen_929389

http://www.dailymotion.com/video/x10xlpn_interview-des-femen-sur-france-2-dans-on-n-est-pas-couche_news

Références

[5] Voir son livre Inna, 2014, Editions Grasset.

Laisser un commentaire